‹ Œuvres poétiques complètes de Shelley (volume 2)Chapitre 98 sur 105 · CHŒUR · texte numérisé non relu

CHŒUR

0 Esclavage! toi, gelée blanche de l'aurore du monde, qui tues ses fleurs, et laisses ses épines nues ! Ton attouchemeut a impi'imé sur ces membres le sceau [du crime; ces fronts poilcnt la guii'lande infamante ; mais le cœur libre, l'âme impassible méprisent ton empire !

PREMIER DEMI-Cn(»:iR

« Que la lumière soit ! » a dit la Liberté, et comme le soleil levant sortant de la mer, Athènes se leva ! Autour de son berceau brillèrent, comme des montagnes dans le malin, de glorieux états : sont-ils donc maintenant cendres, décombres et oubli ?

DEUXU':ME DEMl-C.UtFAR

Allons, où ThernKC et Asopus engloutiront la Perse, comme le sable engloutit r(''cunic, où déluge sur déluge se succédèrent : la Discorde, la Macédoine, et Komc, — et enfin toi !

pnKMU'Jl DKMt-CUOIAR

Temples et tours, citadelles et marclu's, et ceux qui y vivent et y meurent, ont été à nous, et peuvent être à t(u, et doivent périr ; mais la Crèce a ses fondations bâties au-dessous des inari'es de la gueri'C, reposant sur la nu'r de cristal de la pens('-e et de son Klernilé". Ses citoyens, esprits souverains, gouvernent le pressent du sein du passé, et sur tout I héritage de ce monde humain ont mis leur sceau.

DEUXIÈME DEMI-CIIOEUR

Enlendcz-vous le souffle puissant, dont le tonnerre orphique fait tressaillir en ('voquant de leur ruine les murs titaniens ? dont l'esprit secoue les os desséchés de l'Esclavage ? Argos, Corinthe, Crète entendent, et de leurs trônes de montagnes les démons et les nymphes répètent l'harmonie.

PREMIER DEMI-r.HœUR

J'entends ! J'entends !

DEUXIÈME DEMI-CnœUR

Le conducteur sans yeux du monde, le Destin, se hâte de fuir ! Quelle foi est écrasée, quel empire saigne sous le pas de ses coursiers, dont les pieds sont des tremblements de terre ? Quelle victoire aux ailes d'aigle est assise à sa droite ? Quelle ombre voltige devant elle ? Quelle splendeur se déroule derrière elle? La Ruine et la Résurrection crient : « Qui, si ce n'est nous ? »

PREMIER DEMI-CHœUR

J'entends ! J'entends ! comme le sifflement d'un vent déchauié, comme le rugissement d'un océan écumeux, comme le tonnerre d'un tremblement de terre qui s'approche.... J'entends ! J'entends ! comme le fracas d'un empire qui s'écroule, comme les clameurs d'un peuple criant : « Merci ! Merci ! » Oh ! comme elles font tressaillir ! Puis un cri : « Tue ! Tue ! Tue !» : et puis une faible voix bien basse, ainsi

DEUXIÈME DEMI-CnœUR

La Crainte, la Vengeance et le Mal engendrent leur espèce, leurs hideux petits ressemblent à leurs pères ;

340 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

leur tanière est dans lànie coupable, et la Conscience les nourrit de désespoir.

PREMIER DEMI-CnœUR

Dans Athènes sacrée, près du temple de la Sagesse, s'élevait l'autel de la Pitié. Ne servez pas en vain le Dieu inconnu ; mais offrez de nouveau à cet autel brisé amour pour haine, et larmes pour sang.

Enlicnl Mahiuouii et Aliasvéïus.

MAHMOUD

Tu es, dis-tu, un homme comme nous?

AHASVÉRUS

Rien de plus !

MAHMOUD

Mais élevc" au-dessus des autres hommes par la pensée, comme moi par la puissance.

AHASVÉRUS

Tu dis vrai.

MAHMOUD

'lu es un adepte dans cette science difficile de la philosophie grecque et fran(pie. Tu dénombres les fleurs, et tu mesures les astres; tu sépares l'élément de l'élément ; ton esprit est présent dans le passé, et aperçoit la naissance de ce vieux monde à Ii-avers tous ses cycles de di'solalion el de bcauh', et le temps où 1 liouuni^ iii'tail pas, et conuneut Ihouune devint ]c nionar(|U(' et lesclave de (;etle si)hère iidV'i'ieure et de tous ses cercles étroits. C'est beaucoup ! .le t'iionore et voudrais être ce (|ue lu es, si je n'i'lais ce (juc je suis ; mais l'heure (jui est à naître, heicée dans la crainte el l'espiMance, ouragans toujours aux prises, (|ui la dévoilera ? Ni

toi, ni moi, ni aucun puissant ou sage. .!«' no concovais pas ce que tn mas enseigné ; mais maintenant je comprends que tu n'es pas interprète de songes ; tu ne reconnais pas que cet art, divination ou Dieu, puisse rendre lavenir présent. Il faut le laisser venir! Du reste, lu nous dédaignes, nous et les nôtres ! Tu es pareil à Dieu, que tu contemples.

AHASVÉRUS

Te dédaigner ? Je ne dédaigne pas même le ver sous mes pieds ! LTnsondable prend soin des plus petites choses que tu puisses rêver : et il a fait l'orgueil poiuceux (|ui voudraient être ce qu'ils ne peuvent être, ou paraître ce qu'ils ne sont pas. Sultan ! ne parle plus de toi et de moi, de l'avenir ou du passé ; mais tourue tes regards vers ce qui ne peut changer, l'Unique, celui qui n'est pas né et qui ne doit pas finir. La terre et l'océan, l'espace et les îles de vie ou de lumière enchâssées comme des diamants dans l'océan de saphir de l'air interstellaire, ce firmament élevé comme un pavillon sur le chaos avec tous ses phares de feu immortel, dont les murs d'enceinte, bastions infranchissables aux plus audacieuses pensées, les refoulent comme Calpéles nuées de l'Atlantique, — cet univers de soleils, de mondes, dhonnnes, de bêtes et de fleurs, avec toutes les opérations nuiettes ou tumultueuses par lesquelles ils ont été, sont, ou cessent d'être, n'est qu'une vision ; tout ce qui compose son domaine n'est que taches d'un ( cil malade, bulles et rêves ; la pensée est son berceau et sa tombe ; l'avenir et le passé ne sont non plus que les ombres vaines du vol éternel de la pensée ; tout cela n'a pas d'être ; rien n'est que ce qui se sent être.

MAHMOUD

Que Youx-tii (lire ? Tes paroles se précipitent dans ma cervelle comme une tempête dp brume éblouissante ; elles ébranlent la terre sous mes pieds, et sont suspendues comme la nuit au ciel sur ma tète. A quoi peuvent-elles servir ? Elles jettent sur toutes choses les plus snres, les plus claires, les meilleures, le doute, linsécurilé, l'étonnement.

AHASVÉRUS

Comprends-moi bien ! Tout est contenu dans tout. La foret de Dodone est à la coupe d'un gland ce que les choses ([ui ont étc' ou sei'ont sont à ce (|ui est, l'absent au présent. La pensée seule, et ses éléments vivants, la volonté, la passion, la raison, l'imagination ne peuvent mourir. Ils sont ce rpie semble être cetju'iis regardent, létode dont la .Mutabilité peut tisser tout ce (|ui est sous sa domination, mondes, vers, empiresel superstitions. Qu'a à faire la pensc'c avec le temps, le lieu, ou les rirconslances ? Tu voudrais voir l'avenir ? Demande et tu auras ! Frappe, et l'on t'ouvrira! Uegai'de, et vois ! L'âge (jui vient pi'ojette son ombre sur le passé comme sur un miroir.

MAHMOID

Des pens('es de pins en plus ('M ranges bouleversent mon esprit. .Mahomet II na-t-il pas concpiis Stamboul?

AHASM^MIUS

Tu voudrais interroger cet csjjril g(''ant sui* les dcsiinc'cs écrites de ta maison cl de la foi. Tu voudiais ('•v(K|M('r (|U('l(|u'un du londtcaii |)oui' le (brc connnciil ce qui est né dans le sang doit mouiùr!

MAHMOin

Tes paroles ont sur moi une singulière puissance ! Je vois....

AHASVÉRtS

Qu'entends-lu ?

MAHMOUD

Un lointain murmure... un terrible silence....

AHASVÉRUS

Et quoi ensuite?

MAHMOUD

Comme le bruit de l'assaut d'une impéiiale cité (1), lo sifdemont d'un feu inextinguil)le, le rugissement de canons géants, la chute d'énormes bastions et de tours vertigineuses ébranlant la terre, le choc de rochers lancés par d'étranges engins, un bruit de roues, le cliquetis de sabots armés, le fracas d'armures d'airain semblable à l'écroulement de montagnes de diamants, le souffle furieux des trompettes, le hennissement des coursiers emportés, et les cris des femmes dont le son perçant fait frémir le sang, et, ce qu'il y a de plus horrible à entendre,

(1) Pour la vision de la prise de Constantinople en 1153, voir Gibbon : Dt-cndcnce rt c/nilc de l'ciD/iirc romain, vol. XII, p. 223.

La manière dont est amenée révocation de l'esprit de Mahomet II pourra être censurée connue trop subtile. J'aurais pu facilement faire du Juif un maiçicien selon les règles , et du FantiMue un spectre ordinaire. J'ai préféré leprésenterle Juif comme exempt de toute prétention ou même de toute foi à une action surnaturelle, et comme amenant Mahmoud à cet état d'esprit, dans locpiel les idées peuvent être supposées prendre la force des sensations par suite de la confusion de la pensée avec ses propres objets, et de l'excès de la passion animant les créations de l'imagination.

C'est une sorte de magie naturelle, qui peut être exercée en quekpie degié par (piiconque se sera rendu maître des secretes associations de pensées d'un autre. S.

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le doux lire d'un joyeux enfant qui s'éveille el joue avec le sein de sa mère morle; — puis maintenant, plus retentissants encore, les cris de bataille confondus ; ah ! n'entends-je point : « 'Ev toûtw viV/j.... AUah-lUa- Allali ! »

AHASVÉRUS

La brume sulfureuse s'est levée... lu vois...

MAHMOUD

Un gouffre, comme entre deux montagnes, dans le mur de Stamboul; et sur cette brèche spectrale, les Musulmans, comme des géants sur les ruines d'un monde, dc^bout dans la lumière; du soleil levant. Dans la poussière luit un dia(h''nie sans roi, el un honnne au port royal s'est jeté lui-même au milieu du loricnt de la bataille. Un autre, superbement vêtu sous une armure d'or, éperonne un barbe tartare dans l'intéiieur de la brèche, et, de sa massue de fer, dii-ige le torrent de cette marée d'hommes; il semble être, il est Mahomet!

AHASVÉRUS

Ce que lu vois n'est i[nv le spectre de ton rêve oublié, un rêve lui-nu*'nie, moins cependant peut-êti'e que C(; (|ue tu app<'lU's réalit(''. Tu [teux voii- connnent les cit(''s, au-dessus desquelles IKinpire doi't sui' son trône, courbent leurs crêtes de tours sous la force du changement. Porté par le courant, de la hauteur même où lu es |)arvenu, tu peux appi'cndre aujourd'hui comment la |)leine mari'c du |)ouvoir rellue vers ses profondeurs. Ib'-rilier de gloire, conçu dans les lénèbres, né dans le sang, nourri de larmes el d'angoisses, tu vois les motlelles agonies de ceux dont la naissance a été

semblable à la tienne. Le passé en ee moment se dresse devant toi comme une incarnation de Tavenir. Cependant, si tu veux converser avec cette portion de toi-même, qui fut avant Ion entrée dans cette race éphémèi'c dont la vraie couronne est la mort, — avec cette même foi intense et cette ardente passion qui l'a évoqué des abîmes incréés, dissous ce nuage de bataille et ses fantômes tumultueux de mort furieuse, et que ta puissante volonté amène ici l'Ombre Impériale !

Ahasvoius sort.

Le Faiitùiuc (le Malinmet II apparaît.

MAHMOUD

Approche !

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