MONT BLANC
Vers écrits dans la vallée de Chamouny .
L'éternel univers des Choses coule à travers l'Esprit, et roule ses rapides vagues, tantôt obscures — tantôt étincelantes — tantôt rc'dc'chissant l'ombre — tantôt renvoyant la splendeur, oii des secrets réservoirs la source de l'humaine pensée apporte le tribut de ses. eaux, — avec un bruit qui n'est qu'à moitié le sien, semblable à celui qu'un faible ruisseau essaye de faire entendre dans les bois sauvages, au milieu des montagnes solitaires, où les chutes d'eau autour de lui bondissent éternellement, où les bois et les vents se font la guerre, et où une vaste rivière, sur ses rocs, sans repos éclate et délire.
Il en est ainsi de toi, Ravine de l'Arve — noire, profonde Ravine — toi , valU'c aux mille nuances , aux mille voix ! Sur tes pins, tes rocs et tes cavernes voguent les rapides ombres des nuages et les rayons du soleil ; formidable scène, où la Force de la Nature, sous la forme de l'Arve, descend des gouffres de glace qui ceignent son trône secret, éclatant à travers ces sombres montagnes comme la flamme de l'éclair à travers la tempête ! Ainsi tu t'étends, avec ta progéniture géante de pins qui se cramponnent autour de toi, enfants d'un âge plus recuh', pour l'amour desquels les vents d('chaînés viennent toujours et sont toujours venus boire
18 œUVRBS POÉTIQUES DE SHELLEY
leurs odeurs et entendre leur puissant balancement,
une vieille et solennelle harmonie ! Tes arcs-en-ciel
terrestres, tendus en travers de la traînée de l'aérienne cascade, dont le voile revêt quelque image non sculptée... L'étrange sommeil qui, à l'heure où tombent les voix de ce désert, enveloppe tout de sa profonde éternité ... Tes cavernes renvoyant à la commotion de l'Arve l'écho d'un bruit retentissant et solitaire qu'aucun autre bruit ne saurait vaincre ! . . . Tu es pénétrée de ce mouvement qui ne cesse jamais, tu es le chemin de ce bruit sans repos, Ravine vertigineuse ! Et quand je te regarde, il me semble, comme dans une extase étrange et sublime, rêver sur une création personnelle de ma propre: fantaisie, de mon propre Esprit, mon Esprit humain, qui passivement, pendant que je te contemple, reçoit et rend de rapides influences, entretenant un incessant échange avec le lumineux univers des Choses qui m'entourent ; une h'*gion de fantastiques pensées, dont les ailes errantes tantôt flottent au-dessus de tes ténèbres, et tantôt s'arrêtent où cet univers et toi êtes des hôtes attendus, dans la eaveine sih-ncieuse de la Magicienne Poésie, — cheichant, parmi les ombres (pu ])assent, fantômes de toutes les choses qui sont, quelque ombre, quelque fantôme, quelque faible image de loi-même. Juscpi'à ce que le sein d'où ces fantômes se sont enfuis les ra|)pelle, lu es là !
Quelques-uns disent que les lueurs d'un monde lointain visitent l'Ame dans le sommeil, — que la mort est un assou|)isscment, et que ses formes surpassent en I noml)r<' les actives pensées de ceux (|ui veillent et vivent. Je regarde <mi haut : (pielque toute-puissance inconnue
a-t-olle d('ployé le voile de la vie et de la mort ? Ou siiisje en proie à un songe, et le monde plus puissant du sommeil étend-il au loin tout autour de moi ses cercles inaccessibles? L'esprit lui-même succombe, entraîné d'escarpement en escarpement comme un nuage vagabond qui s'évanouit au milieu des invisibles brises ! — Loin, bien loin au dessus, perçant le ciel infini, le Mont Blanc apparaît !... calme, neigeux et serein ! Ses montagnes inférieures amoncellent autour de lui leurs formes qui ne sont pas de la terre, glace et roc ; de larges vallées traversées par des courants glacés, profondeurs insondables, bleues comme le ciel suspendu sur elles, qui se déploient et serpentent à travers un chaos de précipices accumulés ; un désert peuplé par les orages seuls, excepté quand l'aigle emporte quelque os de chasseur, et que le loup le suit à la piste. Horrible amoncellement de formes entassées, rudes, nues, escarpées, balafrées et déchiquetées comme des spectres ! . . .
Est-ce donc la scène où l'antique Démon du tremblement de terre donnait des leçons à sa jeune progéniture, la Ruine ? Etaient-ce là leurs jeux ? Ou bien une mer de
feu a-t-elle enveloppé jadis cette neige silencieuse ?
Personne ne peut répondre! — Tout semble éternel aujourd'hui ! Le désert a une langue mystérieuse, qui enseigne un doute terrible, ou une foi si douce, si solennelle, si sereine, que pour l'amour d'une telle foi, l'homme peut se réconcilier avec la nature !... Tu as une voix, grande Montagne, capable d'abroger les larges codes de la fraude et de la douleur ; voix que tous ne comprennent pas, mais que les sages, les grands et les bons interprètent, ou font sentir, ou sentent profondément.
œUVRKS POÉTIQUES DE SIIELLEY
Les champs, les lacs, les forêts, les courants, l'Océan, et toutes les choses vivantes qui habitent dans le dédale de la terre, éclair et pluie, tremblement de terre, torrent d(; feu et ouragan, la toi'peur de l'année quand de faibles songes visitent les bourgeons cachés, ou qu'un sommeil sans rêve s'empare de chaque feuille et de chaque fleur à venir, l'élan avec lequel elles s'échappent de cette k'thai'gie d('t(^stée, les œuvres et les voies de l'homme, leur mort et leur naissance, tout ce qui est ou peut être son partage, tout ce qui se meut et respire, tout avec peine et bruit naît et meurt, se développe, tombe et ivnaît. Seul , le Pouvoir de la Nature réside à l'c'cart dans sa tranquillité, (''loign('', serein et inaccessible ; <'t ce spectacle même que je contemple, la terre mise à nu, ces primitives montagnes le rf'vèlent à l'esprit attentif. Les glaciers ranqjent comme des serpents qui épient leur proie, roulant lentement de leurs sources lointaines ; là, la gelée et le soleil, en mépris du pouvoir mortel, ont entassé mille précipices, dômes, pyramides et pinacles, une (;it('' de mort, avec ses innombrables tours et ses murs inexpugnables de glace rayonnante. Quedis-je? une cité! c'est un di'bordement de ruine, qui des bornes des cieux roule son éternel torrent ! De vastes pins jonchent sa route marquée par le destin, ou, sur le sol déchiré, se tiennent debout décharnés et fracassés ; les rocs, entraînés du |)lus lointain d(''sert, ont renversé les limites du monde moit et du monde vivant, à jamais clhKM'cs. Le sf'jour des insectes, bêtes et oiseaux, devient sa proie; leur pâture et leur retraite ont disparu pour loujouis ; tant de vie, tant de joie est à
jamais p«n'duo ! La race humaine s'enfuit bien loin, saisie de terreur ; ses ouvrages et ses habitations s'évanouissent, comme une fumée, devant le courant de la tempête, et leur emplacement n'est plus connu ! Au dessous, de vastes cavernes flamboient à la lueur incessante des torrents emportés, qui, jaillissant en tumulte de ces secrets abîmes , se rencontrent dans la vallée ; et un fleuve majestueux, le sang et la vie de terres éloignées, roule pour toujours ses eaux retentissantes aux vagues de l'Océan, exhalant ses fugitives vapeurs dans l'air qui l'environne.
Toujours là-haut le Mont Blanc ('tincelle ! C'est là que réside le pouvoir, le pouvoir silencieux et solennel d'innombrables aspects, et d'innombrables bruits, de mille formes de vie ou de mort. Dans la calme obscurité des nuits sans lune, dans la splendeur solitaire du jour, les neiges descendent sur cette montagne ; personne ne les y voit, ni quand leurs flocons s'enflamment aux lueurs du soleil couchant, ni quand les étoiles y dardent leurs rayons. Les vents s'y combattent silencieusement, et y tassent la neige de leur souffle rapide et puissant, mais silencieux. L'éclair sans voix habite innocemment ces solitudes, et comme une vapeur couve sur la neige. La Force secrète des Choses, qui gouverne la pensée, et sert de loi au dôme infini du ciel, t'habite! Et que seriez-vous, toi et la terre, et les étoiles, et la mer, si pour l'imagination de l'Esprit humain le silence et la solitude n'étaient que le vide ?