LE REVE DE MARIANNE
Un pâle Rêve vint visiter une belU; Dame et lui dit : « Une grâce! Une grâce ! Je t'en prie ! Je connais les secrets de l'air, et il y a des choses perdues dans la clarU'î du jour, que je puis l'aii'c voir à ceux qui dorment, s'ils veulent bien mettre leur confiance en moi.
i Et tu connaîtras des choses inconnues, si tu veux me permettre de me reposer entre les paupières veinées dont la frange est jetée sur les yeux si noirs et si brillants. » Et moitié espérance moitié crainte, la Dame ferma ses yeux si brillants.
D'abord toutes sortes de formes pâles traversèrent tumultueusement son sommeil, et sur la vaste voûte du ciel toutes sortes de nuages à faces de spectres passèrent ; et la Dame regardait toujours pour voir si le soleil d'or brillait enfin dans le ciel.
Et comme elle se tournait du côté de l'est, eUe vit,
(1) Ce rè\e n'est pas une fiction ; Shelloy récrivit d'ajircs le récit (luc lui lit Mistress Hunt (Mariiinne d'un rêve réel. Hunt écrivait à ce sujet à Slidloy le 12 novembre LSIS : « J'ai écrit un P()cket-l)ook. il est intitulé T/ie lilerai-fj Pocki't-hook ou le Cuni' jxinHon (le l'umatcHr de l'itrl cl de la nidiirt'y cl contient des poésies (irijiiiiales: j'ai pris la liiierté<rv publier Ir nrcdrMKriinint', au (^ranil plaisir de la dite Marianne, sans jiarler de ceux qui ont lu le inanuscril. »
PETITS PHÈMES 23
en haut dans l'air du matin, qui maintonant s'enflammait des nuances du soleil levant, se dresser une grande ancre noire ; et partout où la dame tournait ses yeux, cette ancre était suspendue devant elle dans les cieux.
Le ciel était bleu comme la mer pendant l'été ; ses profondeurs s'étendaient sans nuages sur sa tête ; l'air était aussi calme qu'il pouvait l'être ; aucun objet, aucun bruit qui pût causer d'elTroi, sinon cette ancre noire, flottant toujours sur la hauteur couverte de pins à l'orient.
La Dame se sentit d(;faillir sous le poids de la crainte , de voir cette ancre toujours suspendue, et voila ses yeux. Alors elle entendit comme le bruit d'un sourd et bas murmure ; et elle regarda pour savoir si ce n'était pas autre chose que le flux et le reflux du sang dans ses veines.
Dans l'air sans soleil, il y avait un brouillard secoué comme par la secousse d'un tremblement de terre ; mais les herbes mêmes qui fleurissaient dans ces lieux étaient immobiles ; et les rocs puissants se tenaient inébranlables sur leurs bases ; on ne voyait plus l'ancre dans le ciel.
Mais, amoncelées autour de l'horizon, leurs sommets cachés par intervalles dans des lignes de nuages, s'élevaient de nombreuses pyramides de montagnes, et au milieu de leurs éternelles murailles, deux puissantes cités étincelaient, et toujours à travers le rouge brouillard leurs dômes frissonnaient.
Sur deux formidables montagnes, à la puissante crête desquelles il semblait que jamais l'aigle n'eût voulu pour sa couvée suspendre son nid vertigineux, ces cités enveloppées de tours se dressaient. Vision étrange de
voir CCS tours si nicrvoillouscnient sculptées cl travaillées, dans un lieu où jamais l'art humain ne put exister. Des colonnes formc'cs de marbre blanc, et des temples géants, dômes sur dômes entassés, portes triomphales, tout cela resplendissant d'un art qui ne pouvait venir des touches d'un instrument mortel, s'<''lançaient audessus des vallées, ou rayonnaient de I'l'dat d(> leurs propres formes magnifiques.
Mais toujours la Dame entendait ce bruit remplissant au loin l'air immense, et le brouillard dont la lueur était suspendue à travers les montagnes ne cessait d'être secoué, si bien que le cœur de la Damo battait vite, pendant que, suspendue entre la joie et la stupeur, elle jetait ses regards sur c<'s dônu's (''lev(''s.
Soudain d'une de C(>s cit(''s jaillit une lumièi'<> (jui rougit la terre ; deux Ihunmes dont les langues tremblantes k'clièrent ses dômes ('levés, et d'en haut à travers ces tours et ces ten^ples puissants fir(>nl tomber une pluie de (eu, semblables au volcan, lorsqu'il fait i)leuvoir sa ruine sulfureuse sur les plaines.
Et ('coûtez ! — Vn bruit, connue si l'abîme avait brisé ses liens ! Elle regarda par derri('re, et vil sur lescarpement occidental un torrent lurieux descendre, et l'ouler à travers limmense valh-e; elle ne sentit aucune frayeur, mais elle se dit en elle-même : « Il est clair (jue ces tours appartiennent à la Nature, et que pour les sauver elle a envoy*' la mei-. »
Puis ces vagues furieus(\s arriv('rent à l'endroit où cette belle Dame ('tail assise ; et elle fut enq)orl(''(' du côl('' (le la pluie de feu par les vagues sauvages tunuiltueusennnl amoncelées ; ol sur une petite planche, le courant (\u Innrbilion la ballotta en tous sens.
Les flammes étaient furieusement vomies de chaque tour et de chaque dôme, et versaient une large et terrible lumière sur l'écume suspendue de ce vaste courant, sous la fumée qui accrochait sa nuit à la voûte souillée du ciel resplendissant.
La planche où la Dame était assise fut entraînée en longs circuits à travers les gouffres, entre les pics désolés des montagnes submergées, en tous sens, comme le duvet du chardon voguant sur un tourbillon, — tandis que l'inondation remplissait le creux des vallées.
Enfin, sa planche traversa un tourbillon et la porta au mur de la cité, que maintenant l'inondation avait presque couvert ; le cœur le plus ferme eût pu pâlir à enlendre le feu rugir et siffler à travers les dômes de ces puissants palais.
Le tourbillon l'emporta dans sa rotation incessante devant un sphMidide porliijue perçant les nuages de fumée qui enchaînaient son arche aérienne comme dune lueur de sang. Elle regarda ce portique de marbre limpide avec un étonnement qui étoufla la crainte.
Il était couvert de très rares sculptures, des formes les plus belles et les plus étranges, ne ressemblant à rien d'humain, mais aux plus belles des formes ailées dont les légions errantes visitent le sommeil de ceux qui sont, comme cette même dame, bons et beaux.
Et, à mesure qu'elle regardait, ces formes de marbre devenaient de plus en plus ravissantes ; assurément le sculpteur était un puissant génie, et la trace de son esprit survivait là, après que sa touche, capable de tisser une pareille grâce, s'était évanouie dans quelque triste changement.
Elle regardait. Les flammes s'obscurcirent ; le courant
26 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
devint calme comme une rivière des bois qui serpente à travers les collines dans la solitude ; ces formes de marbre semblèrent alors frémir, et leurs beaux membres onduler comme les herbes qui se déroulent au sein de l'Océan.
Et leurs lèvres se mouvaient; une semblait parler... Quand tout à coup la montagne se fendit, et à travers l'abîme le courant s'engoufl'ra comme une. cataracte qui soulève le terre. Les statues poussèrent un cri joyeux, et sur ses ailes le mince rêve pâle enleva la Dame du courant.
Le vol vertigineux de ce pâle fantôme réveilla la belle Dame de son sommeil; et elle se leva, pendant que le rêve se glissait hors du voile de ses yeux noirs. Et elle allait comme (juelqu'un qui a appiis que le sommeil a des vues aussi claires et aussi véridicpu's (jue tout ce que peuvent voir des yeux éveillés .
Marlow.
A GOxNSTANTIA, CHANTANT (')
Etre ainsi perdu, défaillir ainsi et mourir, serait-ce par hasard la mort!... Constanlia, leviens ! Dans tes yeux noirs réside un pouvoir semblable à la lumière, lors même que les sons qui furent la voix, et qui élincellent entre tes lèvres, reposent dans le sommeil ; dans ton haleine, et sur tes cheveux il est encore, comme un parfum, et de ton altouclumcnl jaillit conmic du
il)C.e nom de Conslanfia dôsijïno Miss Clairnioiit, la maîtresse de Bvron et la mère d'Aile},'!^!. Vuif à son sujet notre Etude sur S/iclli'!/.
fell. Oui, pendant même que j'écris, mes joues brûlantes sont mouillées. Hélas! le cœur déchiré peut saigner, mais non oublier !
Une terreur haletante, semblable à celle que produisent les rapides apparitions qui se font sentir, sans se laisser voir, dans le sommeil de la jeunesse, sauvage et dou(;e, mais ineffablement étrange, s'exhale maintenant de tes lèvres en nombres ascendants et rapides. La voûte du ciel semble se déchirer et se fendre sous l'enchantement de ton harmonie, et sur mes épaules des ailes se tissent, pour suivre son vol sublime au delà des puissantes lunes qui déclinent sur le bord de la dernière sphère de la nature, jusqu'à ce que les sombres murailles du monde soient franchies et disparaissent.
Sa voix reste suspendue sur mon àme ; elle plane en la couvrant de l'ombre de ses ailes douces et berçantes ; le sang et la vie, dans ses doigts de neige, apprend la magie aux cordes d<' l'instrument. Mon cerveau s'étourdit, ma respiration devient haletante ; le sang dans mon corps s'arrête pour écouter, et des ombres tumultueuses, rapides et épaisses, tombent sur mes yeux débordants ; mon cœur frémit comme une flamme ; semblable à une rosée du malin qui meurt dans le rayon du soleil, je me sens dissoudre dans de consumantes extases.
Je ne vis plus, Constantia, mais tu vis en moi, quand, semblable à l'mr qui environne le monde, ton chant inonde l'espace, et remplit toutes choses de mélodie. Tantôt ta voix est une tempête rapide et violente, dans laquelle, comme un homme emporté dans l'extase, je glisse tranquillement sur les rocs et les vagues, aussi joyeux qu'un nuage du matin ; tantôt c'est le souffle d'une nuit d'été, qui, alors que dorment les eaux étoi-
lées, s'arrêtant auloiir des îles occidontah^s aux brillantes fleurs, aux parfums d'encens, lient mon âme suspendue dans son voluptueux essor.
LA MORT
Ils meurent ! Les morts ne reviennent pas!... La misère s'assied près d'une tombe ouverte et les y appelle, la misère, jeune avec des cheveux blancs et Vœ'û hagard. Ce sont les noms d'un pai'enl, d'un ami, d'un amant, qu'elle appelle d'une si ftiible voix. Ils sont tous partis ! pauvres malheureux ! tous morts ! ces noms vides, cette scène si familière, ma donleui', ces tombes seules, — voilà toutcc^ qui icstc !
Misère, ma très douce amie, oh ! ne pleure plus ! Tu ne veux pas être consolée, je ne m'en étonne pas! Car je t'ai vue de la porte de (a demeure contempler avec <'ux le calme coucher du soleil, cl ce séjour était aussi brillant, aussi calme, mais (''[)hémère, et maiiilenanl t<'S espérances sont parlies, les cheveux sont blancs. Cette scène si familière, ma douleur, ces tombes seules, — voilà tout ce qui reste !
AU NIL (Sonnet)
Mois après mois, les |>lMies rassemblées descendent inondant là-bas les secrètes vall('<'s élliio|)ieim<'s, et des |)ina(les couronnc'S de glace du désert, oîi la geh'e et la chaleur se confondent sur l'Atlas en d'étrang<'s embrassemenls, pendeiil des champs de neige à moitié l'on-
I'ETITS POÈMES 29
due. Ccinlc do rafales el de iiK'teores, la tempête habite près de l'urne aérienne du Nil, poussant avec de rapides enchantements ces eaux à leur puissante embouchure. Sur la terre dEgyple, des inondations sont le niveau de la mémoire et ce sont les tiennes, ô Nil ! et tu sais bien que les airs qui soutiennent l'Ame, et les coups de vent du mal, et les fruits et les poisons surgissent partout où tu coules. Prends garde, ô homme ! car la science doit toujours être pour toi ce qu'est pour l'Egypte la grande inondation !
OZYMANDIAS (Sonnet)
J'ai rencontré un voyageur venu d'une terre antique qui m'a dit: « Deux jambes de pierre vastes et sans tronc se dressent dans le désert. Près d'elles, sur le sable, à moitié enfoncé, gît un visage brisé, dont le froncement de sourcil et la lèvre plissée, et le ricanement de froid commandement disent que le sculpteur sut bien lire ces passions qui survivent encore, empreintes sur ces choses sans vie, à la main qui les imita et au cœur qui les nourrit. Et sur le piédestal apparaissent ces mots : INIon nom est Ozymandias, roi des rois ; regardez mes œuvres, ô puissants, et désespérez ! Il ne reste rien à côté. Autour de la ruine de ce colossal débris, sans hmites et nus, les sables étendent au loin leur niveau soUtaire. »
AU LORD CHANCELIER (Lord Eldon) ^'^
La malédiction de ton pays est sur toi, très sombre crête de ce ver hideux, noueux et aux cent têtes, qui déchire le sein de notre mère, la peste sacerdotale! Késurrection masquée dune forme ensevelie (2).
La malédiction de ton pays est sur toi ! La justice vendue, la vérité foulée- aux pieds, les bornes de la nature bouleversées, les monceaux d'or accunuilés par la fraude, plaident pour toi, aussi haut que le tonnerre, devant le trône de la destruction.
Et, tandis que cet ange infaillible et lent, qui se tient toujours attentif aux signes du changement, remet lexécution de ses hauts commandements, et, malgré les pleurs dime nation, épargne les tiens et toi ;
Que la malédiction d'un père soit sur ton âme, que l'espérance d'une lille soit sur ta tombe, et que toutes deux sur ta tête grise soient un capuchon de plomb qui pèse sur toi en attendant ton arrêt qui approche!
Je te maudis au nom de l'amour outragé des pères ; au nom des espérances longtemps caressées et trop récemment perdues ; au nom des tendres sentiments que tu es incapable d'éprouver jamais ; au nom des douleurs que ton imj)lacable natuic n'a jamais reiicontiées!
Au nom des sourires cnftmtins de bienheureuse lu-
(i) Ces imiurcalions ('(iiitrc lord KIdon lurent provoqiu'os par la scnItMuo ciui enlevait à Shelley les deux enfants de son premier mariajic.
(2) D'après une note de M""" Shelley, il faut entendre par cette forme ensevelie la Ch(unhre ('toilcc (juaurait fait revivre lord Eldon.
mière, qui étaient comme un feu dans l'àtre d'un étranger, éteints au moment même où ils s'allumaient, dans une nuit prématurée où s'ensevelissent les promesses d'une chère naissance !
Au nom des bégaiements d'un jeune langage qu'un père songeait à former aux sublimes enseignements que professent les sages ! Et c'est loi qui maintenant vas toucher la lyre de l'esprit ! 0 douleur! 0 honte!
Au nom de tout ce que des parents heureux voient dans la croissance de leurs enfants, cette fleur non développée d'années en bouton, douceur et tristesses confondant leur trame, source des plus suaves espérances et des plus tristes craintes !
Au nom de tous les jours, qui, sous des soins mercenaires, seront des jours de morne contrainte et d'amer accablement ; oh ! infortunés que vous êtes, s'il en fut jamais, plus tristes que des orphelins, quoique ayant un père !
Au nom de la menteuse hypocrisie qui sur leurs lèvr'es innocentes doit rester suspendue comme un poison sur une fleur qui s'ouvre ; au nom des sombres croyances qui couvrent comme d'une éclipse leur sentier du berceau à la tombe !
Au nom de ton enfer impie, et de toutes ses terreurs; au nom de toute l'amertume, de la folie et du crime de tes impostures, qui doivent être leur erreur, ce sable sur lequel est bâti ton pouvoir éphémère !
Au nom de ta complicité avec la luxure et la haine, de ta soif des larmes, de ta faim de l'or, des fraudes ton jours prêtes et attendant tes ordres, de la servile politique dans laquelle tu as vieilli !
Au nom de ton ricanement le plus meurtrier, et au
nom de ton sourire, au nom de tous les pièges et filets de la noire tanière ; et (car tu sais pleurer niieu\ que le crocodile), au nom de tes fausses larmes, ces pierres de moulin qui font sauter la cervelle des hommes!
Au nom de toute la haine qui fait taire lamour d'un père ; au nom de tout le mépris qui tue la tendresse d'un père; au nom de ces mains très impies qui ont osé briser les liens sublimes de la nature ; au nom de toi ; au nom du désespoir !
Oui, le désespoir qui force un père à gémir et à crier : « Mes enfants ne sont plus mes enfants: le sang qui coule dans leurs veines peut être le mien ; mais, tyran, leurs ;unes souillées sont à toi ! »
Je te maudis, et cependant, je ne te hais pas ! 0 esclave ! Si lu pouvais étoulfer l'enfer qui consume la terre, l'enfer dont tu es un démon, celle malédiction serait une bénédiction sur ta tombe ! Adieu !