HYMNE A LA BEAUTÉ INTELLECTUELLE
L'ombre troublante de quelque invisible puissance flotte, bien qu'invisible, parmi nous, visitant ce monde varié d'une aile aussi inconstante que les brises d'été qui se glissent de fleur en fleur. Comme des rayons de lime qui pleuvent derrière une montagne couverte de pins, elle visite dun coup d'œil inconstant lout cœur et toute attitude humaine ; comme les nuances et les harmonies du soir, connue des nuées largement épandues dans la lumière des étoiles, comme le souvenir d'une musi{|ne enfuie, comme tout ce qui, pour sa grâce, peut être cher, et plus cher encore pour son mystère.
Esprit de l)eauté, qui consacres avec tes propres couleurs tout ce que tu illumines de pensée ou de foi'uie humaine, où es-tu allé? Pouiquoi l'éloignes-tu et laissestu notre séjour, cette sombre vallée de larmes, vide et désolé? — Demande aussi bien, pourquoi la lumière du soleil ne tisse pas d'éternels arcs-en-ciel au-dessus de cette rivière là-bas, dans la montagne ? Pourquoi toute chose doit s'effacer et disparaître, après s'être une fois montrée? Pourquoi la peur, et le rêve, et la mort, et la naissance jettent sur h; jour de celte terre tant dobscuiit('' ? Pourquoi l'homme est ainsi destiné à l'amour et à la haine, au découragement et à l'espoir ?
A ces questions, nulle voix descendue d'un monde
plus sublime n'a jamais donné de réponse au sage ou au poète ; c'est pourquoi, les noms de génie, desprit et de ciel ne sont que le témoignage de leur vaine tentative ; frêles incantations, dont les formules magiques ne sauraient réussir à écarter de tout ce que nous entendons ou voyons le hasard et linstabilité. La lumière seule, comme une bruine chassée sur les montagnes, ou la musique envoyée par le vent de la nuit à travers les cordes de quelque instrument silencieux, ou le clair de lune sur un ruisseau à minuit, donne grike et vérité au rêve inquiet de la vie.
L'amour, l'espérance, l'estime de soi, comme des nuages, s éloignent et reviennent, accordés pour quelques moments incertains. L'homme serait immortel et tout-puissant, si, inconnu et mystérieux comme tu l'es, avec ton glorieux cortège tu fixais ta demeure dans son cœur. Toi, le messager des sympathies qui s'éveillent et s'évanouissent dans les yeux des amants! Toi, qui es un aliment pour la pensée humaine, comme les ténèbres pour une flamme mourante ! Ne t'éloigne pas comme est venue ton ombre; ne t'éloigne pas... de crainte que la tombe ne soit, comme la vie et la crainte, une ténébreuse réalité!
Lorsque j'étais enfant, je cherchais des spectres, et je courais à travers des chambres attentives, des antres et des ruines, et des bois aux lumières d'étoiles, poursuivant d'un pas effrayé l'espérance d'un sublime entrelien avec les morts qui sont partis. Jinvoquais les noms empoisonneurs dont on nourrit notre jeunesse; ils ne
m'entendaient pas ; je ne les voyais pas; lorsque, songeant profondément sur le sort de la vie, en cette saison suave où les vents caressent toutes les choses vivantes qui s'éveillent pour leur porter des nouvelles des oiseaux et des fleurs, tout à coup ton ombre tomba sur moi ; je criai, et je joignis mes mains dans l'extase !
Je jurai de consacrer mes forces à toi et aux tiens ; nai-je pas tenu mon serment ? Le cœur palpitant et les yeux en pleurs, à cette heure même j'évoque les fantômes d'un millier d'heures, chacune de sa tombe sans voix. Elles ont, dans l'idéale retraite du zèle studieux ou des délices de l'amour, veillé avec moi toute la durée d(îs nuits envieuses ; elles savent que jamais une joie n'illumina mon front, sans être liée à lespoir (pie lu affranchirais ce monde de sa sombre servitude; que toi, ô troublante beauté, tu donnerais tout ce que ces paroles ne sauraient exprimer.
Le jour devient plus solennel et plus serein, quand midi est passé ; il y a une harmonie dans lautonnie, et une splendeur dans son ciel, qui duianl lélé ne se fait ni ciUcndre, ni voir, comme si elle ne pouvait être, comme si «'lie n'avait jamais étc'. Ainsi, puisse ta vertu, qui est descendue, connue la vérité de la nature, sur ma passive jeunesse, accorder son calme à ma vie à venir... à un être qui t'adore, toi et toute forme où tu es contenue, et que tes enchantements, bel esprit, ont amené à se craindre lui-même, et à aimer toute l'humanité!