SCÈNE DU « TASSE
MADDALO, Courtisan. — PIGNA, Ministre.
MALPIGLIO, Poète. — ALBANO, Huissier.
Maddalo. — On ne peut voirie Duc ! N'avez-vous pas dit que le Comte Maddalo voulait lui parler ?
PiGNA. — Avez- vous informé Sa Grâce que le Signor Pigna attend pour soumettre des papiers d'État à sa signature ?
Malpiglio. — Madame Leonora ne peut savoir que j'ai écrit un sonnet en son honneur, où je parle de Vénus et d'Adonis. Vous ne deviez pas prendre mon or pour ne pas me servir.
Albako. — En vérité je le lui ai dit ; elle a souri ot a dit : € Si je suis Vénus, toi, discrète Poésie, tu es l'Adonis que j'aime, et lui le sanglier d'Erymanthe qui l'a blessé. » Oh, croyez-moi, Signor Malpiglio, de tels signes d'intelligence et de tels sourires sont des faveurs qui méritent bien un secpiin.
Malpiglio. — Les paroles ont un double sens dont je ne saisis pas le secret: quant aux sourires, ils ne sont pas tombés sur moi.
PiGNA. — A quoi sont occupés le Duc et la Duchesse?
Albano. — Ils sont plongés dans un étrange entretien.
Le Duc était penché, son doigt sur son front, ses lèvres ouvertes. La Princesse était assise dans l'embrasure de la fenêtre, et ainsi son visage était caché ; mais sur ses genoux ses mains étaient serrées, veinées, pâles comme la neige, et tremblantes. Le jeune Tasso aussi était là.
Maddalo. — Tu vois sur qui de ton ciel adoré tu fais tomber des sourires ; ils n'ont pas plu sur toi.
Malpiglio. — Puissent-ils être des éclairs brûlants, pour celui sur qui ils tombent !
MARENGHI (»'
Que ceux qui ne respirent que l'orgueil ou la vengence ou pensent qu'il faut payer le mal par le mal et échanger crime contre crime, jusqu'à ce que l'échange
(l) Le sujet du poème auquel appartenaient ces remarquables fragments est emprunté à l'Histoire des Républitiues italiennes de Sismondi. C'est un épisode de la guerre entre Florence et Pise, qui finit par l'annexion de Pise à la république Florentine. « Les Florentins, dit Sismondi, ne croyaient guère possible d'ouvrir une brèche aux murs de Pise ; en sorte qu'ils se proposaient de réduire la ville par la famine, tandis que leur armée attaquait successivement les divers châteaux du territoire. Les Pisans, de leur côté, s'etforçaient de se pourvoir de vivres : ils envoyèrent quelques galères chercher des blés en Sicile. L'une d'elles, surprise à son retour par des vaisseaux que les Florentins avaient fait armer à Gènes, se réfugia sous la tour de Vado. Un Florentin nonmié Pierre Marenghi, qui errait loin de sa patrie frappé d'une sentence capitale, saisit cette circonstance pour rendre à ses concitoyens un service signalé. Il s'élança du rivage, un flambeau à la main, et s'approcha de la galère à la nage malgré les traits qu'on lançait contre lui. Percé de trois blessures, il continua longtemps à se soutenir sous la proue en soulevant son flambeau, jusqu'à ce que le feu se fût communiqué à la galère ennemie, de manière à ne plus s'éteindre. Elle brûla en face delà tour de Vado, tandis que Pierre Marenghi regagna le rivage. Il fut rappelé ensuite dans sa [tatrie avec honneur. >>
ruine les marchands d'un trafie aussi peu lucratif, aillent visiter la tour de Yado, et désapprendre d'aussi amères croyances devant l'urne de Marenghi.
Une tour massive pend encore sur la ville, un groupe disséminé d'habitations maintenant en ruines. . . .
C'était une autre scène avant que la sage Etrurie ait connu sa seconde ruine, au milieu d'une lutte intestine, et que les tyrans, à travers la brèche de la discorde, aient jeté sur elle les fers qui enchaînent et qui tuent. Comme la mort succède à la vie, l'hiver aux brillantes fleurs (quoique quelques-unes soient des poisons), ainsi la Monarchie succède aux bienfaits de la Liberté.
Dans une église de Pise il y avait une coupe d'or sculptée, rempUe jusqu'au bord du sang des fidèles parjures au sacrement ; jamais les anciens Etruriens ne se mêlèrent plus saintement aux ombres solitaires des forêts illuminées par la lune
Et les factions se réconciliant mouillèrent leurs lèvres à ce vin redoutable, et chacun jura de garder son esprit affranchi des ténèbres de la dernière éclipse de son pays
Florence fut-elle donc liberticide ? Cette bande de frères libres et glorieux, qui avaiimt plante'', semblal)le à une île verte au milieu dun sable Ethiopien, une nation au milieu des esclavages, désenchantés de tant de fois impies, justes, sages, peuvent-ils, Florence peutelle segorger de la proie du tyran i-assasié?
0 nourrice de la gloire humaine désertée, depuis qu'Athènes , sa grande mère, s'est cngk)utie chuis la splendeur, tu couvres de Ion ombre cette forme puissante dans Ihisloire, comme locéan ses tcmjjles naufragées, — sévère, et cependant tendre. L'ange Poésie,
revêlii de lumière, était sorti des ténèbres du monde pour te saluer.
Et tu as transcrit dans tes peintures tout ce que t'avaient enseigné les plus sublimes méditations ; le marbre connut l'âme intrépide du sculpteur ; et pendant qu'il travaillait, les grâces de son propre génie grandissaient avec la liberté. Et toi, plus que tout héroïque, juste et sublime, te voilà parmi les traîtres. — Fut-ce ton crime ?
Oui ; et sur les murs de marbre de Pise pendent d'affreuses herbes entrelaçant leurs guirlandes ; le serpent habite ses palais ruinés ; dans les tiens, une bête d'un plus subtil venin fait maintenant son repaire et réside au milieu de leurs gloires abattues, et ainsi la destinée de ta victime ressemble à la tienne.
Les plus douces fleurs sont toujours frêles et rares ; l'amour et la liberté ne fleurissent que pour se flétrir ; le bien et le mal sont comme des vignes si bien entrelacées, que souvent l'on peut cueillir ensemble leurs grappes ; sépare la vendange avant de boire, puis que Ion cœur se réjouisse pour l'amour de Marenghi mort.
Il ne reste dans l'histoire aucun souvenir de son crime ; mais si le matin de sa vie rayonna aussi brillant que le soir, ce fut sans doute une action élevée et sainte, poursuivie parla gloire jusque dans l'oubli, qui lui valut de la part d'une multitude aveugle, sauvée et aflranchie par lui, la récompense du patriotisme, les fatigues, la mort et l'infamie.
Car, lorsque au son de la trompette on proclama sa tête mise à prix, et qu'une peine capitale fut décrétée contre quiconque partagerait avec lui la moindre goutte d'eau capable de mouiller ses lèvres, qui ne souvraien
point aux paroles, ... il partit, solitaire, comme vous pouvez le deviner, pour l'exil.
Au milieu des montag^nes, comme une bête traquée, il se cacha, souffrant mois après mois la faim, la fatigue elle froid ; c'était une fête pour lui, toutes les fois qu'il rencontrait ces globes dor rouge foncé que dans les bois porte l'arbousier, suspendus dans leur atmosphère d'émeraude.
Et les huttes sans toit des vastes marécages, désertées par le serf en proie à la fièvre, toutes recouvertes de roseaux et de longues herbes vigoureuses, et les monticules de gazon entremêlé de mousse, et les endroits où l'aloès énorme et moucheté, s'enracinant dans les pierres, formait une ombre large "et pointue, lui servirent de maison.
Il y a un coin de grève près de la tour de Vado et de la ville ; d'un côté le marais perfide la sépare de la terre ; de vastes forêts de pins et d'yeuses la couvrent de leur ombre : et de l'autre rampe éternellement à travers des berbes boueuses la mer lugubre et peu profonde.
Là le souffle de la terre est une peste, et seuls un petit nombre d'êtres, naturellement en guerre avec la vie, serpents et reptiles venimeux, peuvent sup|)Ortersa mortelle rosée. Les trophées de la lutte victorieuse du climat, des os blanchis, des boucles de cheveux bruns et jaunes, et des cornes enroulées qu'avaient portées des buffles... [jonchaient la plage].
El à l'extrémité de celle plage s'élevaient les i-estes d une hutte faite d'herbes entrelacées, recouverte de larges glaïeuls. Un meurtriei- prosciit avait vé-cu là se|)t jours ; la poursuite était eucm-e chaude (piand il était
déjà froid. Les oiseaux qui furent son tombeau tombèrent morts sur leur festin dans la vague de Vado.
Là doit avoir vécu dans le cœur de Marenglii ce feu, plus brûlant et plus étincelant que la vie ou lespérance
(qui pour le martyr rend sa prison plus joyeuse que
la voûte majestueuse du ciel pour son oppresseur), aux prises avec la mort, — ou jamais il n'eût pu vivre des années entières, jour par jour.
Mais sa vie n'était pas aussi solitaire que vous pourriez l'imaginer. 11 avait apprivoisé chaque lézard, chaque serpent et crapaud, chaque mouette qui voguait au ras du sol pour boire... Et chacune de ces bêtes, avec son langage et ses jeux particuliers, trompait à l'aide de ses leçons ses instants silencieux.
Et les météores de marais, comme des bêtes apprivoisées, venaient à la nuit lécher de leurs langues bleues ses pieds veinés ; et il se plaisait à les suivre lorsque, semblables à de brillants esprits , ils dansaient aux accents de quelque musique enchantée , entrelaçant mille figures gracieuses et douces, jusqu'au moment où ils s'évanouissaient à la première lueur de la lune.
Il imitait les étoiles en groupant sur chaque herbe les gouttes de rosée de l'été dans l'aube d'or; et avant que la gelée blanche s'évanouît, il pouvait lire l'empreinte de ses pieds qui y était peinte, de même que sur le sol de la clairière sa touche rapide et délicate lisse en silence la ressemblance des feuilles des bois remémorées.
11 se plaisait à éveiller maint frais matin de Printemps, pendant que le soleil avant de se lever enflani< niait, comme un fer frissonnant dans un feu cramoisi, les pics inébranlables des montages et les îles bleues
qui environnaient de leurs sommets aériens cette plage et la mer ; et il sentait la liberté.
Et dans les nuils'sans lune, quand le sombre océan gisait alourdi sous le ciel , s'éveillant en sursaut de ses rêves. ... il entrait en communion avec le monde incommensurable ; et il sentait sa vie se dilater au delà de ses membres, jusqu'à ce que son esprit devînt semblable à ce qu'il contemplait.
Sa nourriture était la figue sauvage et l'arbouse ; les douces noix de pin que le vent de l'automne secoue dans les grandes herbes ; et les petits poissons que les ouragans d hiver apportent de la mer ; et les épaisses bulbes des fleurs d'iris, qu'il trouvait nouées en bouquets sous le sol spongieux.
Telles étaient les vivantes énergies et les pensées qui rendaient sa solitude moins sombre. Quand vint la mémoire (car les années en partant laissent chacune une ombre qui s'épaissit), son esprit se réchauU'a à sa flamme intéiieure, de même (jue, lorsque le noir ouragan à la tombée de la nuit tourbillonne avec rage, le pêcheur se réchaufl"»' à la rouge lumière de son brasier.
Cependant, les esj)érances, les soucis, les croyances et les erreurs, comme des vagues qui ne sont pas réveillées jiar le vent, dormaient encore en Marenghi ; seulement toutes les terreui's, les faiblesses et le doute s'étaient desséchés dans son esprit. Sa conclu'
Et, quand il vit sous le soleil couchant un noir vaisseau marcher sur l'oci-an (Mn|)ourpre, — ses ailes dé'ployées aux souffles (jui lévenlenl, voiles et cordages tendus et sans mouvement, semblable au sombre spectre inenseveli du soir enjambant le ciel orangé, —
La |)ens('e (le s:i propre espèce d'où est sortie V-ÀUM'
qui a déchaîné cette forme ailée à travers la nuit et le jour, la pensée de son propre pays
SUR LA MÉDUSE DE LÉOiNARD DE VINCI A LA GALERIE DE FLORENCE
Elle gît, regardant le ciel de minuit, couchée sur le nébuleux pic de montagne ; au dessous, on voit trembler au loin la terre ; son horreur et sa beauté sont divines. Sur ses lèvres et ses paupières semble s'étendre la beauté comme une ombre, d'où rayonnent embrasées et livides, se débattant par dessous, les agonies de l'angoisse et de la mort.
Cependant c'est moins Ihorreur que la grâce qui change l'esprit du spectateur en une pierre, où les linéaments de cette face morte se gravent, jusqu'à ce que les caractères se transforment en l'objet même, et que la pensée n'en puisse plus suivre les traces ; ce sont les nuances mélodieuses de la beauté, jetées au milieu des ténèbres et de la flamipe de la douleur, qui humanisent et harmonisent l'ensemble.
Et de sa tête comme d'un corps, semblables à des
herbes sortant d'un rocher entouré d'eau, poussent ses cheveux qui sont des vipères ; elles ondoient en boucles et flottent ; et leurs longues tresses s'enchevêtrent l'une dans l'autre, et dans leurs enroulements sans fin font briller l'éclat de leurs mailles, comme pour se rire des tortures et de la mort intérieure, et scient l'air sohde de mille gueules aflreuses .
Et, d'une pierre à côté, une salamandre venimeuse
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regarde nonclialamment dans ces yeux de Gorgone, tandis que dans lair , une spectrale chauve-souris, privée de sens, s'est envolée folle de peur de la caverne qu'a percée cette hideuse lumière ; et elle se précipite comme une phalène qui court après un flambeau ; et le ciel de minuit jette une lueur vacillante, lueur plus terrible que l'obscurité.
C'est l'orageuse beauté de la terreur ; car des serpents rayonne une lueur de cuivre, qui s'allume dans leurs inextricables replis, et fait de la vapeur de l'air un miroir toujours changeant de toute la beauté et de toute la terreur réunies là, — dans ce visage de femme aux boucles de serpents, et, de ces rochers humides, au sein de la mort, regardant le ciel.
l-luicuce 1819