‹ Œuvres poétiques complètes de ShelleyChapitre 111 sur 138 · LE BATEAU SUR LE SEIICUIO · texte numérisé non relu

LE BATEAU SUR LE SEIICUIO

Noire baleaii est endoi-nii sur le courani du Serchio ; ses voiles sont repli('M's connue les pensées dans un l'ève, la barre du gouvernail llolte nonchalanunenl de çà de là. I)omini(pi«' le matelot a amené le mât, les avirons et les voiles ; mais le bateau dort piofondi-ment, comme une bête inconsciente de sa <'haine.

Les ('toiles ont disparu dans Ir pâle air bien, el la blanche et mince bine se consumait dans le ciel ; vers la toiu', la caverne, la crevasse et rari>ii'. la chouette et la cliaiive-souris fuyaient assoupies. Le joui" avait a!bnn('' les bois pleins de ros('e, et les rochiTs eu haut cl le conl'anl cil bas, et les vapeur's dans leurs iniilliludes. et h* linceul de neige dV'li' de rApennin, et l'cvètii (riinc lumière d'iir aérien les liiiiiiics reya:.;iiaiit en roiilani li-urs ca-

vernes orientales. Le jour avait réveillé tout ce qui est: l'alouette, la grive et la libre hirondelle, et le chant de la laitière, et la faux du faucheur, et la cloche du matin, et l'abeille de la montagne. Les lucioles étaient éteintes sur l'épi couvert de rosée; les vers luisants évanouis sur le bord de la rivière, comme des lampes qu'un travailleur néglige d'entretenir ; le scarabée oubliait de faire entendre son bourdonnement ; les grillons étaient silencieux dans la prairie et sur la colline ; comme un essaim de groUes au coup de fusil dun fermier, les rêves et les terreurs de la nuit, une à une, s'enfuyaient des cervelles qui sont leur proie depuis le moment où meurent les lumières jusqu'au rayon du matin.

Tout s'éveillait pour accomplir la tâche qua assignée à chacun celui qui nous a formés pour ses propres lins et nonpourles nôtres. Des millions d'hommes se levai eut pour apprendre, et un seul pour enseigner ce que personne n'a jamais su, et ne peut savoir ;... et beaucoup se levaient, en proie à un malheur tel que la crainte se changeait en désir.

Melchior et Lionel n'étaient pas de ce nombre ; loin de la foule des hommes ils marchaient à l'écart, et avaient établi leur demeure sous la pente de la verte colline. C'était cette colline dont le front s'interpose pour abriter Lucques de l'œil envieux des Pisans ; la plaine débordée qui ondoie au-dessous d'elle comme un vaste lac de verte fertilité, avec ses courants et ses champs et ses marécages nus, la sépare des lointains Apennins, qui s'étendent comme des îles dans l'air sans bornes.

« A quoi pensez-vous que rêve notre petit bateau endormi, couché dans sa verte crique? » — « Si les rêves du matin sont vrais, je soupçonnerais qu'il rêve de notre

pareése, et des milles que nous aurions dû parcourir sur la route liquide à cette heure du jour ? (1)

« Bah ! dit Lionel. Faites attention aux vents, ils peuvent bien le conduire vers ce bouquet de peupliers làbas. Et voyez! Les nuages blancs sen vont gaiement, et les étoiles que nous manquons ce matin éclaireront plus volontiers notre retour cette nuit. Comme elle siffle, la longue chevelure noire de Dominique ! Alerte , cher camarade ; la brise souffle favorable; écoute comme elle chante dans l'air ! »

« Allons, jette le lest par dessus le bord, et arrange les comestibles dans Téquipet d'arriôre ». — « Ne vaudrait-il pas mieux descendre un p(Mi ce petit baril ? ». — « Non, tout va bien. » Ces bouteilles de thé chaud (donne-moi un peu de paille) doivent être tendrement traitées ; comme nous le faisions , quand autrefois à Eton, en été après six heures, nous en remplissions les poches de nos grandes redingotes, en compagnie d'dHifs durs, de radis et de petits pains, et que conciles sur une l)otte de foin voi(''e dans ces retraites que les fermiers appelaient trous, et ([ne nous autres écoliers

(1) M. RosseUi donne ceUe variante aux vers qui préccdenl:

« Autant (juc je puis deviner les émotions dun bateau, dit iiii|>ati('niiiieiil Melchior , il pense h nous, à nos mouvements paresseux, et <pie nous devrions, depuis deux heures déjà, être le diable sail où. ■•

Nous serions d'avis de regarder aussi comme uiw> autre variante du même passaf,'e ces vers (|ue M. Rosselti introduit dans le texte après la répiicpie de Lionel.

" Quanil Lionel eut ainsi, selon sa mclhode habituelle, fait floMer ses pandes nonchalantes. Melchior dil : •• Il rcve (jue nous msonunes pas encore hors du lit ; nous lui donnerons une àme, et un cdMir, qui ballra comme celui d'une colond)e poursuivie par une coloml)e «

Nous laissons an Icclciir la lacullf ih- ri'mplaccr. avcr M. Hossetti, la seconde rnliiinbe par un laiicon ou un épcrvii-r.

nous appelions retraites , nous festinions jusqu'à huit heures »

Une bouteille d'une main, comme si son ame même eût été au pied du mur, Lionel se tenait debout, quand Melchior le rappela sévèrement à l'ordre : « Asseyezvous à la barre, — attachez sohdement cette voile — Pare le canot ! »

La chaîne est déliée, les voiles sont déployées, une brise vive et fraîche souffle derrière nous, pendant que, nourri de rosées et du soleil levant, accourt en riant le vent du matin. Les voiles se gonflent, le bateau tient tête au torrent furieux du Serchio ; puis il s'arrête dans sa course intermittente et reste suspendu sur la vague, et refoule la violence [du courant] qui, de sa source montagneuse peu profonde, unie, et forte, arrive avec furie. Rapide comme le feu, il est emporté dans la mer effrayée. Ses tourbillons se dévident dans le sourire du matin; ses vagues étincellent, se choquent et bouillonnent ; sa calme lumière se tord en colonnes farouches et brillantes.

Le Serchio, se glissant entre les barrières de marbre qu'il a fendues à Ripafratta, conduit à travers le terrible gouflVe sa vague, morte de la mort qu'aiment les amants, vivant dans ce qu'elle cherchait. Comme si ce spasme n'était pas encore passé, les montagnes dégringolantes se cramponnent. iMais le clair courant, en plein enthousiasme, se répand sur la plaine ; puis, descendant un sentier limpide de cristal liquide, il envoie le superflu de ses vagues porter aux pieds de l'Arno un tribut de blé et de vin. Puis à travers des déserts sauvages et pestilentiels de marais enchevêtrés et de bois de pins rabougris il se précipite vers l'Océan. Juillet, 1821.

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