LE DL\BLE
Le Diable, je puis laffirmer en toute assurance, n'a ni sabot eoniu, ni queue, ni aiguillon ; il n'est pas, comme le jurent quelques sages, un esprit, ni ici ni là ; nulle part, et cependant partout.
Il est ce que nous sommes; car tantôt le Diable
est un g(>ntilhonmie ; tantôt un barde échangeant des rimes contre le sack (1) ; un homme d'État tramant des crimes ; un escroc vivant connue il peut ;
Un voleur qui vient dans la nuit avec bottes pleines et pantalon collant, connue cpielqu'un qu'il ne serait pas bien de nommer ; ou le malheureux à qui il dérobe neuf cuillères d'argent.
Mais, en cette circonstance, il apparut sous la figure d'un marchand d'habits du Wapping, la face pimpante et l'œil sévère, se rengorgeant et lorgnant de tous côtés jusqu'à ce qu'il vit Peter mort ou dormant.
Il avait un benjamin de dessus (car il était des hommes à la mode qui vont en voiture), sous lequel il abritait sa peau de l'ouragan qui le voiturail, de peur du rhumatisme.
Il appela l'àme hors du cadavre. Elle ressemblait on ne peut plus à Peter ; seulement sa voix était creuse et rauque ; elle avait naturellement l'air drôle ; sa mise aussi ('tait un peu plus propre.
Le Diable ne connaissait ni son propre nom ni son propre lot, Peter ne savait pas qu'il était Bell; chacun d'eux était emporté par un courant de pensée supérieur
(1) Le mot sac/i est le nom ci"un certain vin que le poète lauréat recevait comme partie de son salaire. {Note de M. Rossetti.)
54 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
qui leur faisait voir touU'S choses comme elles n'étaient pas, pendant que chacun s'adaptait parfaitement à toutes choses.
Peter pensait qu'il avait des parents bien chers, frères, sœurs, cousins, commères, dans les marais du Lincolnshire. Il les y aurait peut-être trouvés, s'il avait osé aller montrer
Sa solennelle trogne dans son propre village ; là, pensaitil souvent, il avait, quand il était enfant, escaladé les murs du verger pour mettre au pillage les fruits cultivés par son voisin, merveilleusement lier et joyeux de son équipc'e.
Et le Diable pensait qu'au milieu de la misère et de la confusion d'une injuste guerre, il venait de faire fortune grâce à un commerce lucratif, celui de vendre aux soldats de mauvaises ralioiLS ; — \v monde est vraiment plein d'étranges fourberies.
Qu'il avait une demeure toute tracée dans un square semblable au Grosvenor square ; qu'il suivait la mode, et qu'il était maintenant venu au Westmoreland, i)Our voir tout ce qu'il y avait de romanesque dans le pays.
Et tout cela, quoique paifaitement i(U''al, prêt à sc'vanouir au premier souflle, ncHail pas plus chim(''i'i(|ue que la paix qu'il ne pouvait goûter, ou le souci <iu il ne pouvait bannir.
Après une courte ('(uiversation, le Diable dit à Peter que, s'il y consenlail, il l'inlrodniiail dans le monde fashionable, en lui donnant une jïosiiion à son propi'e service,... et des babils neufs.
Et Peter s'iiu'lina, tout à fail conleni cl liei' ; et, a|)rès avoir attendu quelques jours la nouvelle livrée — jaune sale reUîvée de noir, — le mallieur<>ux garçon roulait pour l'enfer dans l;i chaise de |»osie (hi Diable.