‹ Œuvres poétiques complètes de ShelleyChapitre 23 sur 138 · PARTIE III · texte numérisé non relu

PARTIE III

l'enfer

L'Enfer est une cité qui ressemble beaucoup à Londres, une cité populeuse et enfumée ; il y a là toutes sortes de gens perdus ; on y trouve peu ou point d'amusement ; on y voit peu de justice, et encore moins de pitié.

Il y a un Castles (1) et un Canning, un Cobbett et un Castlereagh ; toutes sortes de cadavres misérables, tramant toutes sortes de fourberies pour prendre au piège les cadavres moins corrompus qu'eux.

Il y a un... (2), qui a perdu tout son esprit, ou l'a vendu, on ne sait lequel des deux ; il porte en lui deux ombres, et, quoiqu'il soit presque aussi fier que la Fraude, il devient de plus en plus laid et riche.

Il y a une Cour de Chancellerie , un Roi , une populace manufacturière ; une assemblée de voleurs envoyés par eux-mêmes pour représenter des voleurs qui leur ressemblent ; une arnli-e et une dette publique,

Transformée dernièrement en système de papier-monnaie, et qui veut dire, quand on l'interprète : « Abeilles, gardez votre cire, donnez -nous votre miel ; et nous planterons, quand les cieux seront ensoleillés, des fleurs qui vous en tiendront lieu pendant l'hiver. »

On y parle beaucoup de révolution, et des grandes chances du despotisme, de soldats allemands, camps, confusion, tumultes, loteries, rage, fourberie, gin, suicide, et Méthodisme,

(1) Espion du gouvernement anglais.

(2) Lord Eidon, d'après M. ForuiaU;OU Southey, d'après M. Rossetti-

56 (nan'RKS poétiques de siielley

Taxes sur le vin et le pain, sur la viande, la bière, le thé et le fromage ; sur tout ce dont ces purs patriotes se nourrissent, et se gorgent, avant de porter au lit, tout chancelants, l'essence décuplée de toutes ces choses.

Ilyades femmes qui mignardent, miaulent (comme des chats, qui amant miserè) (l) sur leur propre vertu, et poussent leurs sœurs plus charmantes à cette ruine, sans laquelle . . . que serait la Chasteté (2) ?

Il y a des hommes de loi, des juges, de vieux usuriers, des baillis, des chevaliers, des «'vèques, de grands et de I)etils voh'ui's, des rimeurs, des pamphlétaires, des agioteurs, des hommes de gloire dans les guerres ;

Des êtres dont tout le commerce consiste à courtiser les dames, à folâtrer autour d'elles, à les regarder, à leur sourire niaisement, jusqu'à ce que tout ce qu'il y a de divin dans la femme devienne cruel, galant, mielleux, inhumain, ci'ucilic' enti-e un souriic <'t un pleurnichement.

(ilhacun, poussant, suant, se lamentant, séi'eintant, s'irritant, prêchant — une vc'iitable <''menle ! chacun ti'availlanl sans ri'pit, pendant (in'il [x'iisc dupei' son voisin, à dnpei' son propi'c cu'ur en le privant du i-epos.

(1) l'n des caractères indiqués par Linnée dans sa description du Chat. C'est à la même eause qu'il faut attribuer le niiaulemenl de i)liis dune espèce de ce };tMire ; avec cette diiréreiice,loute!(»is.i|ue le jiauvie cpiadrupcde est forcé de se déhatlreavec ses |)roi)res plaisirs, tandis (pn> le Itipcde est supposé ne se débattre (juavec les plaisirs des autres. S.

(2) Que serait en eiïel celle excuse, cette coquille de vertu sans son noyau, la prostitution, et le noyau de la prostitution sans celle ('(upiille de vertu? Je nrélonnt' (pie les daines du trolloir ne rornicnl j»as une association, c(Miiiiie celle de la Société pour la suppression du vice, pour le soutien de ce (pi'cui peut ajipeler • II' /{i)i. riif/lisp, rf 1(1 Cinistifiitioti » de leur ordre. .Mais c'est là un sujet trnp horrible pour une plai>;anlcrie. .S.

Et tout cola SO rencontre aux réceptions, diners de cérémonies, et diners politiques, soupers de poètes épiques ; thés, oil les lieux communs agonisent, déjeuners professionnels et critiques.

Aux lunches et collations tellement aldcrmaniques, qu'une seule pourrait fournir dix dîners ; où règne une panique à la langue Cretoise, chacun craignant que les nouvelles russes, hollandaises ou allemandes ne fassent des gagnants, ou des perdants,

Aux conversations, bals, conventicules, salons, cours de loi, comités, invitations du matin, clubs, librairies, églises, mascarades et tombes.

Et c'est là l'Enfer ; et dans cette fumée, tous sont damnables et damnés; chacun, en damnant, damne l'autre ; chacun est damné par l'autre ; il n'y en a pas d'autre qui les damne (l).

C'est un mensonge de dire : « Dieu damne (2). » Oîi était l'Attorney général du (jel, quand ils nous ont exhibé pour la première fois de pareils mensonges? Qu'il y ait une lin aux impostures; elles sont des mines empoisonnées.

Les hommes d'État se damnent (3) eux-mêmes à

(1) Cette strophe est imitée d'une strophe de \a Ballade de Reynolds, dont voici la traduction :

•• Peter Bell n'a pas de frère ; sa mère n'a pas d'autres fds; aucun autre lils ne la appelée sa mère : Peter Bell n'a point de frère. »

(2) J'ai peur que cet outrage à notre serment national, et que cette accusation portée contre la pratique journalièrement observée par nos concitoyens d'at'tirmer solennellement les plus énormes mensonges, ne méritent la censure d'un Attorney général plus vigilant que celui auquel je fais ici allusion. S.

(3) Nous avons dû conserver le mot diuniwr dans cette strophe et les suivantes ; le mot condaiitner, qui serait plus correct, donnerait un sens inexact et incomplet.

être maudits ; les hommes de loi damnent leurs âmes à accroître leurs honoraires ; les gens d'église se damnent eux-mêmes à voir le doux amour de Dieu dans des charbons ardents.

Les riches sont damn«'s, sans remède, à injurier, à faire mourir de faim et à fouler aux pieds le faible et le misérable ; et les pauvres damnent leurs cœurs brisés à endurer coup sur coup, gémissement sur gémissement.

Quelquefois les pauvres sont à la v(''rité damnés à prendre, — non les moyens pour èlre heureux, — mais le lumignon de Cobbett, la revanche ; cette herbe qui rend les vers qui s'en repaissent plus maigres qu'auparavant.

Et quelques-uns, en pel il nombre, comme nous en connaissons (l), soul damiu's, — Dieu seul sait pourquoi — à croire que leui's <'sprits leur oiu vie donnt's pour faire d(* cet affreux KnA'r un (lie! ; et ils vivent et meurent dans cette foi.

Ainsi, comme dans une ville frappée de la peste, chaque homme (qu'il soit sain (tu non) doit, sans distinction, toml)er malade ; de uième (\iu\ quand le j(turcomuience à s'obscurcir, on ne dislingue |>Uis un ]>igc(in d'iine corneille ;

Ainsi, bons et mé'chanls, sages ou fous, l'oppresseur et l'opprimé, ceux qui pleurent de voii' ce que les autres inlligent en souriant à leurs frères, ceux cjui aiment et ceux qui haïssent, les pires et les meilleurs.

Tous sont damnés. Ils respirent un air ('pais, infect,

(1) Slit'lloj, clans oeUe sU'oplio, soii^c à liii-iiu'inf el à son unii lliinl.

chassant la joie. Chacun poursuit ce qui lui semble k^ plus désirable, minant comme des taupes à travers l'esprit, pour y creuser les vastes palais caverneux, où l'inquiétude réside éternellement sur son trône.

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