PARTIE V
LA GKACE
Parmi les convives (jui souvent restaient jusqu'aux petits soupei's du Diable, il venait un homme, blond comme une viei'ge ; et Peler nolail ce (|uil disait, debout deriière la chaise de son maître.
C'était un poète puissant et un psychologue à lame subtile ; il semblait comprendre toutes choses, anciennes ou nouvelles, mer. ou terre, tout excepte'' son propre espiil, (|iii était un itrouillard.
C'était un homme qui aurait pu changer l'enfer en ciel, et ainsi trouver dans la joie un ciel pour lui-même ; mais il se fiait à des ombres indécises, et se condamnait lui-môme à la folie.
Il parlait de poésie ; il disait combien elle était divine : « une lumière, un amour; un esprit qui, comme le vent, souffle çà et là, comme il lui plaît; une rosée venant d'en haut, de Dieu ;
« Un pouvoir qui vient et s'en va comme un rêve, et que personne ne peut suivre à la trace ; une lumière du ciel sur la terre, le rayon le plus brillant de la vérité ». Et quand il avait cessé, la lueur de ces paroles restait sur sa face (l).
Peter, en entendant de pareils discours, ou bien ne se souciait pas davoirla tète cassée, restait là comme un homme endormi, ou bien frustrait de couteau ou de fourchette un convive qui en avait besoin, ou laissait tomber et brisait l'assiette de son maître.
La nuit souvent il sursautait et veillait comme un amoureux, et se mettait à composer des chansons dans un rythme sauvage sur la bruyère et le vallon, et le lac entouré de rochers et sur le cœur de Ihomme ;
Et sur le ciel universel, et sur le sein vert de la terre immense, et le doux et étrange mystère de ce qui peut être au delà de ces choses, et cependant reste invisible.
Dans sa pensée, il visitait les lieux où, avant d'être mort et damné, il avait mené sa vie errante; et cependant il ne savait pas de quoi se nourrissaient ces pensées qui remplissaient ainsi son imagination.
Et ces obscures ressouvenances remuaient une telle
(1) Shelley, dans ces strophes, a voulu peindre Coleridge.
liarmoilio en Peter, que, toutes les fois qu'il lui en vcnail fantaisie, il pouvait parler de rochers et d'arbres dans un mètre poc'ticpie.
(>ar, quoiqu'il n'eût plus aucun sentiment de la mémoii'e, cependant il se souvenait bien de maint fossé et maintes clôtures de haies vives ; il comprenait les lacs, et savait quelque chose de la bruyère et de la montagne.
11 avait aussi d'obscures réminiscences de colporteurs rôdant en tournées ; de jattes de lait et de sceaux ; de quelques collections de dictons et proverbes; des réflexions de vieux curés dans les cimetières (1).
Mais le vers de Peter était limpide, et il annonçait, du foyer glacé d'un siècle froid, que personne ne pourrait dompter l'àme de cette llamme |)]us divine qu'il augurait à la terre ;
Semblable aux douces pluies sur les plaines desséchées, i\\ù de grises qu'elles étaient les rendent vertes, ou au layon soudain de lune (pii inoiid<' les vitres dune chambre obscure d'une lumière aussi large que celle du jour.
Car le langage était dans la main de Peter comme la glaise, quand il était lui-même un potier ; et il lit des cbausoiis pour toute la contn'c aussi douces à seiuir et à cnlcndic (|u"aulrefois ses petites marmites de (erre pour le villageois de la montagne.
Kt M.*** (2) l(î libraire lui donna vingt livies pouv quelques-unes. Alors, dédaignant de porter sa jaune livrée de valet, Peter (trop orgu<'illeux de cu'ur, je le crains) donna innni'diatemcnt sa (h'-mission au Diable.
(1) Ces (li'rnièri's .slro|»lu'S sont une trili(|iic (liicclc de Worilsworlli.
[2) Vu ilf> nmnlucnx iililciirs di' Wordswoilh.
De quoi le Diable s'offensa, et jura clans son âme un grand serment, que pour cette damnée impertinence, il lui apprendrait à avoir un sentiment convenable de ce qui est dû aux gentilshommes !