LA DAMNATION
« Oh ! si mon ennemi avait écrit un livre ! » criait Job. — Malédiction formidable, si pour un Arabe comme pour un Breton, c'était une véritable blessure d'être mordu par un critique. Le Diable ne souhaita rien de pire à Peter.
Quand le dernier livre nouveau de Peter fut mis en vente, le Diable en envoya à la sourdine un exemplaire à toutes les premières Revues avec un bon de cinq livres comme compliment, et cette courte note : « On est prié d'abîmer. »
Alors seriatim, par mois et quartiers de mois, apparurent force tirades insensées, telles que celles-ci. L'un disait : « Peter a séduit la fille de 1\F^ Foy ; puis il noya la mère dans l'Ullswater (1), et alla au ht. »
Un autre disait : « Qu'il se rase la tête ! Où est le docteur Wilhs?.. Ou bien veut-il plaisanter? Que prétend-il ou qu'espère-t-il, le misérable, en renonçant à imiter Pope, pour fouiller ce barbare de Shakespeare? »
Un autre encore : « N'est-ce pas assez de l'inceste, et
(1) Lac de Cumberland.
faut-il qu'il y ait aussi l'adultère? Les grâces après le dîner ! Mécréant et menteur ! voleur ! drôle ! gredin ! fou ! Le feu de l'enfer est vingt fois trop bon pour vous !
« Après ce dernier livre de vous, nous pensons que vous êtes doublement damné, en vous vouant vousmême au mépris ; nous vous avions cependant averti, quand vous étiez sur le bord de l'abîme. Votre nom ténébreux fera reculer d'ell'roi l'enfant même qui n'est pas né (1). »
Le Diable réunit toutes ces Revues en un paquet, qu'il lit porter en toute sûreté à la maison de Peter. Pour le transport. Peter paya dix pence, les détacha, les lut, et devint à moitié fou.
'< Quoi ! s'écria-l-il, voilà ma lécompense pour des nuits de pensée, et des jours de travail ! Est-ce donc uniquement pour être abhorrés par des hommes dont ils n'ont jamais entendu parler, que les poètes consument riuiile de leurs esprits?
« Que leur ai-je donc fait ? El quelle est cette M"'' Foy ? Il est vraiment cruel de parler ainsi de moi et de Betty ! Adultère ! 0 Dieu, viens à mon secouis ! j'ai i)icsque envie de me battre en duel.
« Ou bien, criait-il encore, prenant un visage grave, est-ce (jue mon génie, semblable à la lune, fait devenir ceux qui regardent sa face, cette; face qui se rellète dans leur cervelle, semblables à un concert de cloches fêlées et dissonantes ? »
Car Peter ne connaissait pas la ville ; mais il pensait, comme font les lecteurs de village, (juavec une demi-
(1) Allusions transparenlcs aux accusations et aux calomnies dont Slicllcy l'ut lol)jt'l de la pari des critiques de son leuips.
giiinée ou une couronne il pourrait acheter l'oubli ou le renom dans une Revue, comme si c'était la propre voix de Dieu (1).
Tout ce que Peter fit en cette occasion, ce fut d'écrire quelque triste fatras en prose. C'est une dangereuse invasion, quand les poètes se mettent à criticiser ; leur mission est de charmer, non de mettre biquia.
Le Diable alors envoya à la foire de Leipsick pour y acheter la traduction par Born du livre de Kant ; un monde de mots, la queue la première, où bien et mal, faux et vrai, laideur et beauté, sont secoués comme dans une roue de loterie ;
Cinq cents pages in-octavo bien remplies de psychologie germanique Celui qui apaise avec cela son
furor verborum mérite juste sept mois de gages, plus qu'il ne m'en sera jamais dû.
Je les ai parcourues quelque neuf jours, et j'ai vu qu'elles étaient mauvaises. Un ami aussi m'en parla pour m'en dire du mal, sans les avoir jamais lues; j'ai découvert avec stupeur que Sir William Drummond (2) les avait lues.
Quand le livre fut arrivé, le Diable l'envoya à P. Verbovale, Esquire (3), avec quelques lignes de compli-
(1) Vox populi vox Dei. Comme M. Godwin l'observe avec vérité d'uu autre dicton plus fameux, « maxime d'un certain mérite comme adage populaire, mais totalement dénuée d'exactitude philosophique. » S.
(2) L'écrivain philosophe que Shelley estimait au-dessus de tout ses contemporains. Voir préface de Laon et Cythna, v. 1, p. 108.
(3) Qui valet verba, c'est-à-dire : tous les mots qui ont été, sont ou peuvent être employés par, pour, contre, avec ou sur lui. C'est là une preuve sufiisante de l'utilité de cette histoire. Le grand-père de Peter, qui a choisi ce nom, semble avoir eu une claire vue anticipée de la nature et de la modestie de cet ornement de sa postérité. S.
ment, par la malle de nuit de Carlisle. Quand Peter l'eut reru, le livre mit le feu à son âme ;
Un feu, qui, ex luce prœhe7is fumum, lui fit voir au delà du fond du elair puits de la vérité. Quand vous et moi, Madame, nous irons, comme nous devons y aller, siihter humnm, nous pourrons en savoir plus que lui.
Maintenant Peter, l'âme transformée en un parodoxe ambulant, — ear il n'était plus ni partie ni tout, ni bon ni mauvais, ni ('0(|uin ni fou — se mit à courir à travers bois et rochers.
Il chevaucha avec fureur où dernièrement il courait à pied, fouettant et éperonnant son bidet dompté ; métamorphosé en puritain formaliste , homme solennel et sans sexe ; il croyait à moilic' au ]\'Jn'te-ohi ;
Dans ses visions il enfourchait son coursier, trottant sujx'rbe sur des ponts de neuf pouces, avec Flibbertigibbet, un noble esprit l'ullel, qui se moquait et grimaçait à son côté — un lutin au cerveau fèh' pour guide — sur des champs de blé, des portes et des haies.
Après ces spectrales chevauchées il rentra chez lui dans son ca'ur, et trouva quune grande partie de sa flamme habituelle s'en était envolée ; ses pensées devinrent faibles, lourdes et boiteuses de leurs conceptions.
Aux yeux de Peter, tout prit une uni(|ue couleur ; il n'était ni wigh, ni tory, ni déiste, ni chrétien; il devint si subtil que n'être rien était toute sa gloire.
Un seul point dans sa pensée se faisait Jour à travers son organisme, une foi enracinée dans son cœur, Ir piiiicipal ('pi de la gerbe lletrie de ses doctrines; c'était (pie « le bonheur est un mal ».
.Mnsi pensèrent Calvin et I)oniini(pie ; ainsi pensent leurs fanatiques successeurs, (jui même aujourdhui ne
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se feraient ni honte ni scrupule d'arracher notre chair de nos os, s'ils pouvaient « faire leur métier ».
Sa morale ainsi fut minée dans ses fondements : le vieux Peter Bell, làpre et vieux potier, était ressuscité dans son esprit ; il devint stupide, rude, sournois, grossier, comme lorsqu'il vagabondait près de rOtter(l).
Dans les nuances de l'agonie éclatant en reflets fugitifs sur le corps d'un poisson. Peter maintenant s'amusait à voir des ombres semblables au lever ou au coucher d'un arc-en-ciel, se mêlant à certain désir affamé (-2).
C'est ainsi qui) regarda la face de sa patrie mourante, et quand sous ses yeux elle gisait pleine de beauté, implorant en vain son dernier embrassement, pleurant de se voir abandonnée, lui, avec son sourire endurci, il se retourna et s'en alla.
Et il dit froidement à son âme : « Ne pensez-vous pas que nous pourrions faire un poème sur elle, quand elle
(1) Fumeuse rivière de la iNouvelle-Atlantide des Pantisocratistes Dynastophiies. S. — Allusion aux rêves philanthropiques de Wordsworth et des futurs Lakistes au moment de la Révolution française.
(2) Voir la descri|)lion dos belles nuances produites pendant l'agonie d'un certain nombre de truites, dans la quatrième jiartie d'un long poème en vers blancs pul)lié il y a quelques années. Ce poème contient un curieux échantillon de l'endurcissement graduel d'une sensibilité forte, mais circonscrite, de la perversion d'un entendement pénétrant, mais frappé d'hébétement. L'auteur aurait pu tirer une leçon qu'il avait probablement (lubliée de ces doux et siddimes vers :
« Partageons, berger, cette leçon : Apprenons à la fois, et par ce que la Nature montre et par ce qu'elle cache, à ne jamais confondre notre plaisir ou notre orgueil avec les douleurs du dernier des êtres qui sentent. » S. — Cette note de Shelley ferait allusion, d'après Forman, à un passage de la huitième partie de l'Excur.sion de Wordsworth, qui ne justifierait pas la sévérité de la critique.
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sera morte ?... Ou plutôt non ! il me vient une pensée dans la tête ! Je prendrai son linceul pour m'en faire un drap neuf.
« Ma femme en a besoin dun. Laissons qui le voudra, enterrer ce cadavre mutilé ! Moi et vous, ma très chère âme, nous nous divertirons alors comme le prince Régent fit avec Sherry (1), pour m'abandonncr hélas! aussi à la fin. »
Cependant son àme ne voulait pas être gaie, mais elle se lamentait en lui ; connue un faon qui se lamente dans un trou, son âme gisait blessée et sépuisant, jour par jour, jusqu'à ce que toute la vie de sa vie fût partie.
De même que les cieux troublés tachent les eaux limpides, l'orage, dans l'esprit et le cœur de Peter, a rendu maintenant ses vers bizai'res et sombres ; ce ne sont plus que les spectres de ce qu'ils étaient, secouant au vent leurs obscurs linceuls ;
Car maintenant, il délirait dénormes folies, de baptêmes, d'écoles du dimanche, et de tombes. George Cohnan (2) serait devenu mélancoli(iuc à 1 entendrez, comme un mâle Molly, marmotter ces stupides psalmodies.
Cependant les Revues, qui avaient mallrait»' cl maltraité Peter quand il écrivait pour la liberté, aussitôt (jue dans ses chants ils curent reconnu la folie qui caresse la Tyrannie, rai)précièrenl, pour l'amour de ceux (|iii les noun'isscnl.
A les entendre célaii un trop grand homme pour
(1) SluMiihm. Oh sail coiumenl le |»riiu'<! RT'^oiU, le futur (it'oigc IV, apn's l'avoir (-(ii)il)lé de faveurs, le laissa mourir dans la luisèrc.
(2) (icdim- (lolinau. aiilcur coini(|ue très gai, dunl on joue fiicort' eu AnglfliMie Vllrrilirr li'iial.
l'éplucher ; une planète perdue dans les perçants rayons de la vérité ; sa vertu, quelque chose de terrible et de prodigieux; c'était le plus sublime, le plus religieux, le plus pur des poètes de ce temps.
Aussitôt que Peter eut lu tout cela, il s'écria: « Eureka ! J'ai trouvé le moyen de tirer du métier poétique un meilleur parti qu'aucune autre créature vivante jusqu'à ce jour béni ! »
Puis Peter écrivit des odes au Diable ; dans lune d'elles il disait humblement : « Puissent Carnage et Meurtre, ta nièce et ta fille, puissent Rapine et Famine, ta gorge toujours repue , te gaver de vivants et de morts (1) !
« Puissent Mort et Damnation et Consternation s'envoler de lEnfcr avec pure intention ! Massacre à Manchester, à Glasgow, à Leeds, à Chester! Xoie tout dans le sang d'Avon à Trent !
« Que les officiers de lit garde du corps abattent enfants et femmes, et rient de ce hardi triomphe à faire fendre le ciel ! Quand Moloch en Judée dévorait les enfants avec furie, c'était toi, ô Démon, qui dînais avec une pure intention {2). »
(1) Allusion à ces vers de Wordswortli dans son Odr de Rpiiicrciemcnt sur la Balaille de Waterloo : « Nous courbons nos tètes devant toi, nous glorifions ton nom, Dieu tout puissant ! Mais ton plus terrible instrument pour exécuter ton intention jmre est ihouinie armé pour le carnage mutuel : oui, le Carnage est ta Glle. ..
(2) Il est curieux d'observer comme les extrêmes se rencontrent souvent. Cobbett et Peter emploient le même langage dans des vues bien différentes ; Peter est en somme un Cobbett métrique. Cobbett. toutefois . est plus malfaisant que Peter, parce qu'il souille une cause sainte et maintenant invincible en y introduisant les principes du meurtre légal : tandis que l'autre ne joue qu'un rôle de mécliant ridicule et odieux. Si Peter ou Cobbett devaient voir cette note, ils se sentiraient plus indignés de se
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