DOUBLE DAMNATION
Le Diable maintenant savait ce qu'il avait à faire. Aussitôt après avoir lu l'ode, il alla trouver son ami Lord Mac Murderchouse, un homme d'une haute influence dans les deux Chambres pour lui dire : « Pour argent ou pour amoui",
« Trouvez, je vous en prie, quelque place ou sinécure, pour entretenir avec le superflu des taxes un de nos amis, un poète ; il y en a peu qui dans leur vol se soient plus que lui apprivois(''s au leurre. » Sa Seigneurie se leva et mit à la torture
Sa stupide cervelle ; on aurait pu, pendant ce temps-là, conipter autant de chapelets qu'il avait de Collèges ('IccJoranx ; puis enfin (sui- son fnmt étroit, comme (]uel- (|uun (pii ellace un coniple, caressant pour les faire disparaître les sillons insignifiants), il répondit :
« C'est Tort heureux, cher monsieur, (|ue je le puisse. .r('S|)ère «jue je n'ai pas besoin dv. réclamer de vous la gaiantie ([u il se icnuiera poui' nos allaires, et comme Oliver (1), (|u'il gagnera bien son salaire. »
Ces paroles «'changées, les nouvelles envoyées à Peter, le Diable se liàla deicnlrer elle/ lui, else mil au
voir conipun'S l'un à i'aiihc, ([iio lif loiitc aiitic cciisiiri* iinpli- (Hii't; liiins if r('|>r()(lit' <le perversion luoraii' (|iii Ifiir csl adrt'ssc. S.
(Il Kspioii ilii jjduvcriieiuciil. i|iii joiia un role oilieiix dans lallaire df Itraiidrclh. 1 uriior el l.udlani, dont ICxéculion en 1817 inspira à Siu'llev son AIrrssr tut )teii/i/c sur lu mort de ta pri liasse C/inrltiftr. \o\v à re sujet notre istnde snr Shelley.
lit. II n'avait pas do toux, pas de docteur; il avait assez bien mangé et assez bien bu ; cependant cette même nuit, il mourut.
On descendit le cadavre du Diable ; ses décents héritiers se réjouirent de son argent ; une longue fde de voitures de deuil suivit son cercueil à travers la ville. Où était le Diable lui-même ?
Quand Peter apprit sa promotion, ses yeux, de bonheur, devinrent comme deux astres ; il y eut comme un arc de doucereuse dévotion qui s'engendra dans son dos ; tous ses mouvements semblaient être ceux de quelqu'un qui baise le soulier d'un Lord.
11 loua une maison, acheta de la vaisselle, et fit faire une belle allée pour conduire à sa porte, avec du sable criblé soigneusement étendu, comme pour défier quiconque dirait que Peter eût jamais été pauvre.
Mais bientôt une maladie porta un coup profond à la vie même et à l'âme de Peter. Il se promenait, il dormait, il avait les couleurs de la santé sur ses joues, et peu piochaient mieux que lui — il n'y avait pas de plus robuste mangeur ;
El cependant une étrange et horrible malédiction se cramponnait à Peter nuit et jour. Mois après mois, sa situation devint désespérée, et plus mortelle que je ne saurais le dire dans ces vers.
Peter était assommant (il avait déjà été assommant), mais maintenant si assommant, si vraiment assommant ! Soit qu'il parlât, écrivît ou racontât, il était toujours sous le coup de cette malédiction dhébétude — assommant au delà de toute imagination, assommant !
Personne ne pouvait lire ses livres ; aucun mortel, à l'exception d'un petit nombre d'amis naturels, ne vou- Rabbe. III. — o
/4 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
lait l'entendre; le curé n'approchait pas de sa porte; sa situation était celle de 1 immortel décrit par Swift ; personne ne pouvait le supporter.
Sa sœur, sa femme et ses enfants bâillaient dans un long, lent et formidable ennui, au delà de toute patience humaine. Chacun aurait volontiers mis en gage ses espérances du ciel poui' être partout ailleurs que là.
Mais dans ses vers et dans sa prose, l'essence de sa platitude était si concentrée et si étroitement comprimée, qu'il aurait fait dormir Guatimozin sur son rouge gril d'airain.
Un garçon de l'imprimeur, en pliant ces pages, tomba de sommeil sur le flanc, comme ces fomeux Sept, (pii dormirent trois siècles, (les mêmes pages, on les appliqua, en guise de narcoti(|ues, aux. rages éveillées de la frénésie sans sommeil.
Les Reviewers tiiw-mvmcs,, qui étaient payés pour parler de lui dans leurs Revues, avec leurs nerfs de granit linissaient par se faliguer ; bâillant et engourdis, ils se retiraient, pour rêver de ce qu'ils avaient à faire.
El de pire en i)ire, raccablaiilc uialédiclion bâilla en lui, jusqu'à devenii' une peste : une innnense atmosphèie contagieuse, rampant connue \v froid sur toutes choses voisines ; un pouvoir destiné à infecter et à infester.
Ses servantes et ses chiens devinrent stu|)ides; stupide son petit chat, un lutin si folâtre naguère ; les bois et les lacs si beaux se remplirent d une épaisse stupidité — tout devint stupide comme Peter lui-même.
La terre sous ses pieds, les sources (jui vivaient dans son sein une vie si animée, l'air, les souffles des nombreuses ailes (pii levrntciu de leurs nuiruuM'es toujours renaissants, étaient morts pour leur lulif d harmonie.
PETEU BELL HI /O
Les oisoaux ct les brtcs dans les bois, les insectes et tous les êtres qui rampent, n'étaient plus maintenant qu'une multitude silencieuse ; l'œuvre de l'amour restait inachevée ; aucune couvée, près de la maison de Peter, ne prenait sa volée.
Et tous les villageois voisins bâillaient stupidement l'un en face de l'autre ; on n'entendait pas braire un âne ; pas le moindre chien ne dressait les oreilles ; aucun homme ne voulait faire un pas pour sauver sa mère mourante.
Tous abandonnèrent ce pays enchanté, excepté quelque habitant à moitié idiot et à moitié coquin qui, plutôt que de payer un loyer, aurait trouvé une merveilleuse joie à vivre sur le tombeau de son père.
Aucun bailli nosait entrer dans cette région par crainte du stupide charme ; un homme qui l'eût osé aurait porté au moins pour quinze mois sur sa face le bâillement d'une telle aventure.
L'espace de sept milles par devant, par derrière, tout à l'entour, cette peste de stupidité étend son empire ; une vie d'ombre sans un bruit. C'est à l'âme de Peter que le charme est attaché ; — comment pourrait-il se dissiper jamais ?