LA MASCARADE DK L ANARCHIE
Et l'Anarchie, cette spectraU^ progéniture, se coucha, terre morte sur la terre ; le Coursier de la Mort, indompté comme le vent, s'enfuit, et de ses sabots fit mordre la poussière aux meurtriers qui se pressaient derrière lui.
Une lumière jaillissante de nuages et de splendeur, un sentiment qui réveille, et cependant tendre, se fit entendre et sentir... et, quand il s'apaisa, ces paroles de joie et de crainte éclatèrent ;
Comme si leur propre Terre indignée, cette Terre qui a donné ses fds à l'Angleterre, avait senti leur sang sur son front, et frissonnante d'une angoisse de mère.
Avait changé chaque goutte de sang qui avait arrosé sa face en un accent irrésistible, comme si son propre cœur avait crié bien haut :
« Hommes d'Angleterre, héritiers de gloire, héros d'une histoire non écrite. Nourrissons d'une puissante Mère, son espoir et celui d'une autre encore !
« Debout ! comme des lions après le repos, en nombre invincible ! Secouez vos chaînes à terre, comme une rosée qui dans votre sommeil serait tombée sur vous ! Vous êtes beaucoup ; ils sont en petit nombre.
« Qu'est-ce donc que la Liberté ? — Ce qu'est l'Esclavage, vous pouvez trop bien le dire ; car son nom a grandi jusqu'à être un écho de votre propre nom !
« C'est travailler et en recueillir un salaire suffisant tout juste pour retenir jour par jour la vie dans vos membres, comme dans une cellule destinée à l'usage de vos tyrans :
<i Si bien (jue pour eux vous êtes devenus un métier de tisserand, une charrue, une épée et une pique ; des instruments, avec ou contre votre propre volonté, plies à leur défense et à leur entretien !
(i Cost voir vos enfants débiles avec leurs mères languissantes et défaites, quand arrivent les vents glacés de l'hiver ; — elles sont mourantes à l'heure où je parle !
« C'est avoir faim de ceUe pâture que le j'iche, dans ses orgies, jette aux chiens gras couchés repus sous ses yeux !
« C'est laisser le Spectre de lOr recueillir de vos fatigues mille fois plus que sa substance ne l'a pu sous les tyrannies d'autrefois :
« Le Papier-monnaie, cette fabrique de titres, auxquels vous donnez une vahnir presque égale à celle de l'héritage de la Terre !
« C'est être esclaves dans l'âme, n'exercer aucun contrôle sévère sur vos propres volontés, mais être tout ce (|ue les autres veulent faire de vous !
« Et, quand enfin vous vous plaignez avec un faible et vain murmure, c'est voir la tourbe du tyran ('eraser aux i)ieds de ses chevaux vos femmes et vous ! Le sang est sur l'herbe comme la rosée !
« Alors, c'est sentir le désir de la revanche, furieusement alléré d'irhanger sang poiii' sang, mal pour mal ; ne faites pas cela, quand vous sci'cz forts !
« Les oiseaux trouveni le repos dans un étroit nid, (juand ils sont las de leurs excursions ailées; les bêtes trouveni leur nourriture dans leur repaire des bois, quand l'ouragan et la neige sont dans l'air ;
« Les chevaux , les Ixeufs ont un foyer, (juand ils rc'vicniictil du travail (ju<»tidien ; les chiens domcsticpics, quand le vent mugit, trouvent un abri derrière des portes chaudes ;
(' Les ânes, Irs pourceaux, ont une litière ('tendue,
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et trouvent une nourriture appropriée ; toutes choses ont un home, excepté une seule : toi, homme d'Angleterre, tu nen as point !
« Voilà l'Esclavage ! — Des hommes sauvages, ou des bêtes fauves dans leur repaire, ne voudraient pas endurer ce que vous endurez ; mais ils n'ont jamais connu de tels maux !
« Et qu'es-tu. Liberté ! — Oh I si les esclaves pouvaient de leurs tombeaux vivants répondre à cette question, les tyrans fuiraient, comme la vague image d'un rêve.
« Non, tu n'es pas, comme des imposteurs le disent, une ombre près de s'évanouir, une superstition, un mot, écho sorti des cavernes de la Renommée.
« Pour le travailleur, tu es du pain, et une table convenablement servie, quand de son labeur quotidien il revient à son foyer propre et heureux.
« Tu es vêtements, et feu, et nourriture pour la multitude foulée aux pieds. — Non, dans les pays qui sont libres, il ne peut y avoir une famine telle que celle que nous voyons maintenant en Angleterre !
« Pour le riche, tu es un frein ; quand son pied est sur la nuque de sa victime, tu le retiens, comme s'il allait marcher sur un serpent.
« Tu es Justice ; jamais tes lois équitables ne peuvent être vendues pour de lor, comme elles le sont en Angleterre ; tu protèges également le grand et le petit.
« Tu es Sagesse ; jamais des hommes libres ne peuvent rêver que Dieu damnera pour toujours quiconque regarde comme des mensonges tout ce dont les prêtres font tant de bruit.
« Tu es Paix ; jamais par toi sang et trésors ne se-
raient perdus conim<' les ont periUis les tyrans, quand tous ils se liguèrent pour éteindre la flamme dans la Gaule.
« Hé quoi! les sueurs et le sang anglais n'ont-ils pas été versés à flots ? — Cela a abouti, ô Liberté, à l'obscurcir, mais non à l'éteindre.
« Tues Amour; les riches ont baisc' tes pieds, et, comme celui qui suivait le Christ, ils donnent leur substance aux hommes libres, et te suivent à travers l'àpre monde,
« Ou transforment leurs richesses en armes, et font la guerre, pour ta cause bien ainn'c, contre la richesse et la gueri'e et la fraude, d'où ils oui liic' le pouvoir (pii est leui' proie.
« Sciences, Poésie et Pensée, sont tes flambeaux ; ils embellissent tellement le sorl de ceux <|ui hal)ilent une cabane, qu'ils ne maudissent plus leur Cn'ateur.
« Es|)rit, patience, douceur, tout ce qui p(uit pai'cr et bénir, tu es tout cela. C'est aux actions, non aux paroles, d'exprimer tes charmes infinis.
« Qu'une grande assendih'c des honunes intrt'pides et libres se reunisse sur quel(|ue endi'oit du sol anglais, où les plaines étendent leur immensité !
« Que le ciel bleu sur vos tètes, que la verte tei're que vous foulez, que tout ce qui doit être ('ternel, soient t(''moins de la soleiuiitc'.
« Des coins les plus recuh's des limites du livage anglais; de eluuiue huile, village et ville, où ceux (jui vivent etsouHrenl genùssenl sui' la misère des autres et h'ur propre misère ;
« Du Wdikhouse et de la prison, où, pâles comme des cadavres iiouvellenicnt l'cssuscilc's, femmes, enfants,
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jeunes et vieux, gémissent de douleur, et pleurent de froid ;
« Des lieux fn'quentés de la vie journalière, où se livre la lutte quotidienne avec les besoins commims et les soucis communs, qui sème l'ivraie dans le cœur humain ;
« Enfin, des palais, où le murmure de la douleur envoie des échos semblables au son lointain d'un vent qui règne autour ;
« De ces prisons de la richesse et de l'élégance, où si peu sentent pour ceux qui gémissent, peinent et pleurent, une compassion capable de faire pâhr leurs frères ;
c Vous qui souffrez des douleurs indicibles, de sentir ou de voir votre pays perdu, acheté et paye'' avec du sang et de l'or ;
« Réunissez-vous en une vaste assemblée, qui déclare solennellement, avec des paroles mesurées, que vous êtes, comme Dieu vous a faits, Hbres !
« Que vos paroles soient fortes et simples, acérées pour blesser comme des (''p(''es tranchantes , et larges comme des boucliers, pour vous couvrir de leur ombre.
« Que les tyrans épandent autour de vous, avec un bruit aussi soudain, aussi troublant que le débordement d'une mer, leurs troupes aux armures blasonnées.
(( Que l'artillerie chargée s'ébranle, jusqu'à ce que l'air mort semble vivant sous le retentissant cliquetis des roues, et le piétinement des sabots des chevaux.
« Que la baïonnette fixée étincelle du désir tranchant de tremper sa brillante pointe dans le sang anglais, avec des regards aussi acérés que ceux d'un homme affamé en quête de nourriture.
« Que les eimeterres dos cavaliers se brandissent et luisent, comme des étoiles sans sphère , altérés déclipser leur éclat dans une mer de mort et de pleurs.
« Vous, restez calmes et résolus, comme une forêt fermée et muette, les bras croisés, et avec des regards qui soient des armes invincibles.
« Que la Panique, qui dépasse en vitesse les coursiers armés, passe, comme une ombre dédaignée, à travers vos phalanges inébranlables.
« Que les lois de votre propre pays, bonnes ou mauvaises, soient entre vous, main pour main et pied pour pied, les arbitres de la querelle ;
« Les vieilles lois de l'Angleterre ! celles dont les têtes vénérables par l'âge sont grises, enfants d'un jour plus sage, et dont la voix solennelle doit être ton propre écho, ô Liberté !
« Sur ceux qui les premiers oseraient violer d'aussi sacrés hérauts dans leurs fonctions, que retombe le sang qui doit en résulter ; et il ne retombera pas sur vous.
« Et si alors les tyrans l'osent, laissez-les chevaucher au milieu de vous, massacrer, poignarder, mutiler, trancher ; laissez-les faire ce ([u'ils veulent.
« Vos bras croisés et vos yeux fermes, avec peu de crainte, et encore moins d'étonnemeiit, i-egardez-les pendant qu ils tuent, jus(|u à ci' (pie leiu' rage soit morte et évanouie.
« Alors ils retourneront avec honte là d'où ils sont venus, et le sang ainsi versé parlera en brûlantes rougeiu's sur leur joue.
« Cliaquc femme dans le pays les montrera du doigt
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à leur passage ; ils oseront à peine saluer leurs connaissances dans la rue ;
« Et les vrais et hardis guerriers, qui ont affronté le danger dans les guerres, se tourneront du côté de ceux qui veulent être libres, honteux dune si ignoble compagnie.
« Et ce massacre pour la nation fera éclore comme une inspiration éloquente, prophétique, un volcan entendu au loin ;
« Et ces paroles deviendront comme larrèt foudroyant de l'oppression, retentissant dans chaque cœur et dans chaque cervelle, entendu encore,... encore,.... encore î
ï Levez-vous, comme des hons après le repos, en nombre invincible ! Secouez vos chaînes à terre, comme une rosée qui dans votre sommeil serait tombée sur vous ! — Vous êtes beaucoup ; ... ils sont peu ! »