STANCES
ÎSIarche ! Le marais est sombre sous la lune; de rapides nuages ont bu le dernier pâle rayon du soir : Marche ! Les vents (|ui s'assemblent vont appeler bientôt les ténèbres, et le plus profond minuit envelop|)er d'un linceul les sereines lumières du ciel. iNe t'arrête pas! Le temps est passé! Cba(|U(' voi\ cric: Marche! N'essaye point, avec une dernière larme, de fléchii- la rigueur de ton amie; l'ieil <!•' ton amante, si froid, si
glacé, n'ose pas te supplier de rester ; le devoir et labandon te ramènent à la solitude.
IMarche ! Marche ! vers la maison triste et silencieuse ; verse des pleurs amers sur son foyer désolé ; veille les ombres obscures qui vont et viennent comme des spectres, et emmêlent d'étranges tissus de mélancolique gaîté. Les feuilles des bois dévastés par l'automne flotteront autour de ta tète, les fleurs du printemps humide de rosée rayonneront sous tes pieds ; mais ton Ame ou ce monde doit s'évanouir dans le froid qui enchaîne les morts, avant que les terreurs de minuit et le sourire du matin, avant que la paix et toi, vous puissiez vous rencontrer.
Les ombres nuageuses de minuit ont leur moment de repos, quand les vents lass('S font silence, ou que la lune est dans l'abîme ; l'infatigable océan connaît quelque répit à sa turbulence ; tout ce qui se meut, oupeme, ou se chagrine, a son heure de sommeil. Toi, tu te reposeras dans la tombe. — Cependant, jusqu'à ce que s'envolent les fantômes qui naguères t'ont rendu si chers cette maison, cette bruyère, ce jardin, ta ressouvenance et ton repentir et tes profondes rêveries ne seront point affranchis de la musique de deux voix, et de la lumière d'un seul doux sourire.
Avril 1814.