PARTIE III
Trois jours les fleurs du beau jardin furent comme des étoiles quand la lune se réveille, ou comme les vagues de Baies avant qu'elle flotte lumineuse à travers la fumée du Vésuve.
Et le quatrième, la Sensitive sentit le son du chant funèbre, et les pas des porteurs, lourds et lents ; et li's sanglots des pleureuses, profonds et bas ;
loi ŒUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
Le bruit las et l'haleine pesante, et les mouvements silencieux de la mort qui passe ; et l'odeur froide, oppiessante et humide, qui sort à travers les pores de la planche du cercueil.
L'herbe sombre, et les fleurs dans l'herbe, élincelèrcnt de larmes pendant que le convoi passait ; de leurs soupirs le Vent emporta de lugubres accents, et s'assit dans les pins, et renvoya gémissement pour gémissement.
Le jardin, naguère si beau, devint froid et lugubre, comme le cadavre de celle qui avait élé son âme ; lui qui d'abord avait toutes les grâces du sommeil, on le vit lentement changer, jusqu'à ce qui! devhil un monceau à faire trembler les hommes qui ne pleurent jamais.
Le rapide été s'évanouit dans l'automne, et la gelée passa dans le l)r()iiillard du malin, (pioique le regard du soleil de midi fût encore clair et brillani, se riant des dépouilles de la mystérieuse nuit.
Les feuilles de roses, comme des flocons de neige cramoisie, pavaient partout le ga/on et la mousse ; les lis languissaient, blancs et blêmes, com'.ne la tct(; et la peau d'un honmie mourant ;
Et les plantes indiennes, les plus douces de couleur et de parfum qui se soient jamais nourries de rosée, feuille après feuille, jour après jour, s'enlassèrenl réduites en argile commune ;
Et les feuilles, lu'unes, jaunes, grises, i-ouges, b!an<-hes (le la blancheur de ce (pii est mort, connue des troupes de spectres, passèrent sur )«' vent (less(''ch;mt : le bruit de h'ur sifflement frappait les oiseaux de stupeui'.
Et les vents, de leurs rafales, ('veillèrent les semences aih'cs au fond de leurs berceaux d'herbes flétries, et
cllos sallaclicTont aiitoiir de maiiilo lige de douces lleurs, qui pourrirent avec elles dans la terre.
Les fleurs d'eau tombèrent au fond du ruisselet, des tiges où elles reposaient ; et les tourbillons les emportèrent <;à et là, comme les vents faisaient de celles de l'air supérieur.
Puis la pluie tomba ; et les tiges brisées furent courbées et dispersées à travers les allées ; et le réseau dépouillé de feuilles des berceaux parasites et toutes les douces fleurs ne firent plus qu'un monceau de ruines.
Entre la saison du vent et celle de la neige, les plantes les plus répugnantes commencèrent à pousser leurs feuilles rugueuses éclaboussées de mille petites taches, comme le ventre du serpent d'eau, et le dos du crapaud.
El les chardons, et les orties, et les Ivraies drues, et la bardane, et la jusquiame, et l'humide ciguë, étendirent leurs tiges longues et jaunes, et l'air étoufta jusqu'à ce que le vent mort fût empesté.
Et les plantes, dont les noms font reculer les vers de dégoût, remplirent la place de leur monstrueux broussaillis, armées de piquants, pulpeuses, pustuleuses et bleues, livides, et étoilées d'une rosée lugubre.
Les agarics et les champignons, avec leurs piqûres et leurs moisissures, jaillirent comme un brouillard de la t<'rre humide et froide ; pâles, charnus, comme si la mort agonisante s'était sentie animée d'un esprit de fécondité.
Leur mousse tomba en pourriture flocon par flocon, jusqu'à ce que leur épaisse tige fût perçante comme le poignard d'un meurtrier, avec des lambeaux de chair
156 OEUVKES POÉTIÇjLES DE SHELLEY
détachés qui tremblent au bout, infoctant les vents errant alentour.
Frai de poissons, herbes et pourritures, inie écume lépreuse, ont rendu le courant du ruisseau épais et muet, et à sa sortie des glaïeuls grands comme des pieux l'obstruaient de leurs racines nouées comme des serpents d'eau.
Et heure par heure, quand l'air était silencieux, il s'élevait des vapeurs assez fortes pour tuer : le matin on les voyait, à midi on les sentait, et la nuit, elles étaient des ténèbres qu'aucune étoile ne pouvait fondre.
Et d'onctueux météores, de brindille en brindille, rampaient et s'envolaient invisibles dans le large midi ; chaque branche sur laquelle ils voltigeaient était brûlée et rongée d'une brouissure venimeuse.
La Sensitive, rc'duile à rinipuissance. pleurait, et ses larmes dans chaque paupière de ses feuilles repliées, qui croissaient ensemble, furent changées en une flétrissure de glu gelée.
Car les feuilles bientùl tombèrent, ci Iticiilùt les branches bnu'iil tailladées par la liai'he jx'sante de la flétrissure ; la s^-ve à travers clia(|iie pore rellua jus(|u"à la racine, comme le sang pour un ccenr (jui ne battra plus.
Car riliver vint ; le vent ('lait son fouet ; un doigt gercé était sur sa lèvre ; il avait déchaîné des sommets les cataractes, et elles l'eteniissaieni à sa ceinture connue des menottes.
Sun haleine elait connue une cliaine (|ui sans un bruit enchaînait la leire et laii" et 1 eau ; il vint, furieusement Iraîru', surletrùnede son cliai-, par les souilles dé'cuples de la zone arcticpie.
Alors les hei'bes, (|iii n'elaieni pins (|ue des formes
I'ETITS PUÈMES 157
de mon vivaule, scnfiiireiit devant la gelée sous la terre ; leur mort et leur fuite devant la gelée ne lui que l'évanouissement d'un fantôme.
El sous les racines de la Sensitive, les taupes et les loirs moui'urent de besoin, les oiseaux tombèrent raidis de l'air glacé, et restèrent suspendus dans les branches dépouillées et nues.
D'abord il vint une pluie de dégel, et ses goultes incries gelèrent de nouveau sur les rann'aux : puis il s'exhala en vapeur une rosée glacée, qui tomba sur les gouttes de la i)luie de dégel.
Et un tourbillon du nord, errant comme un loup qui a flairé un enfant mort, secoua les rameaux ainsi chargés et lourds et raidis, et les biisa de sa gi'ille rigide.
Quand l'Hiver fut parti, et que le Printemps revint, la Sensitive n'était plus qu'un débris sans feuille ; mais les mandragores, les champignons bâtards, les bardanes et les ivraies s'(''levaient comme les morts de leurs charniers en ruines.