‹ Œuvres poétiques complètes de ShelleyChapitre 66 sur 138 · ODE A LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

ODE A LA LIBERTÉ

" Oui, Liberlô, nui, ta l)anni('re, ilocliirce, mais IloUaiito. s'élauce comme un ouragan de tonnerre, contre le vent. ••

Un peuple glorieux faisait vibrer de nouveau l'éclair dos nations (1) ; sur l'Espagne, de cœur à cœur, de ville à ville, semant dans le ciel un feu contagieux, la Liberté rayonnait. Mon âme, s'adranchissant des chaînes de son abatlemeni, revêtit les rapides ailes du chant, sublime et forte, comme un aiglon qui plane suspendu parmi les images du matin, prêt à fondre sur sa proie accoutuini'e ; et bientôt de sa station dans le ciel de la Kenonnn«''e, le tourbillon de l'Esprit l'enleva; et le

(1) Nous traduisons dans ces deux |>remiers vers le texte tel que rinlorpri'lenl lîosselti et Swinburne : l'"ornian propose, peutêtre avec (|uel(pie raison, de lire: - Tn peuple {glorieux vibrait de nouveau: It-elair des uutionS; la Libellé, etc. •

I'ETITS l'OÈMES 159

rayon de la plus lointaine sphère de flamme vivante qui pave le vide jaillit derrière lui, comme l'écmne produite par la rapidité d'un navire, — lorsqu'il vint une voix de l'abîme ; je redirai ses propres paroles.

« Le soleil et la lune très sereine jaillirent dans l'espace ; les étoiles élincelantes se précipitèrent du fond de l'abîme dans les profondeurs du ciel ; la terre dédalienne, cette île dans locéan du monde, se suspendit dans son nuage d'air qui soutient tout. Mais ce très divin univers était encore un chaos et une malédiction, car Tu n'étais pas; mais un pouvoir du plus grand mal tirant pire encore, l'esprit des bètcs, des oiseaux, et des formes aquatiques s'éveilla à la vie ; et il y eut entre eux la guerre, et en eux le désespoir, exerçant sa rage sans borne et sans trêve. Le sein de leur nourrice violée gémit ; car les bêtes firent la guerre aux bêtes, les vers aux vers, et les hommes aux hommes ; chaque cœur fut comme un enfer d'ouragans.

« L'homme, cette forme impériale, multiplia alors ses générations sous le pavillon du trône du soleil ; palais et pyramide, temple et prison, pour d'infinis milfions de millions furent ce que sont aux loups de la montagne leurs âpres cavernes. Cette humaine multitude vivante était sauvage, artificieuse, aveugle et grossière, car Tu n'étais pas ; mais sur la populeuse solitude, comme un nuage altier sur un désert de vagues, était suspendue la Tyrannie ; au-dessous siégeait déifiée la Peste-Sœur, approvisionneuse d'esclaves. A l'ombre de ses immenses ailes, despotes et prêtres, qui se gorgent d'or et de sang, jusqu'à ce que le plus profond de le(M"s âmes soit entaché de la corruption, conduisaient de toute part les troupeaux étonnés des hommes.

Kill ŒUVRES POÉTiylES DE SHELLEY

« Les piomonloircs inclinés et les îles bleues, les montagnes semblables à des nuages et les vagues parsemées d'iles de la Grèce se chauffaient an soleil glorieux sous les sourires épanouis dun ciel favorable ; de leurs cavernes enchantées les échos prophétiques répandirent sur le monde inattentif une obscure mélodie ; la vigne, le blé, la douce olive poussèrent sauvages encore, ne se pliant pas à Tusagc humain ; et comme des fleurs déployées sous la mer, connue la pensée des hommes obscure dans la cervelle des enfants, comme tout ce qui enveloppe ce qui doit être, les rêves immortels de lart gisaient voilés daiLs les mille veines de la pierre de Paros ; et, enfant encore sans langage, le vers murmurait, et la Philosophie fatiguait pour toi ses yeux sans paupières, quand sur la mer Œgée

<i Athènes se leva ; — une cité telle qu'en bàlit la vision avec les rocs empourprés et les tours d'argent d'un nuage crénelé, comme pour se moquer des conslruclions les jjIus royales ; le jiarquet de l'Océan la pave ; le ciel du soir lui sert de pavillon ; ses portails sont hal)it(''s |)ar les vents ceinis du tonnerre, dont les tètes se cachent dans leurs ailes de nuages enguirlandées du l'eu du soleil ; une œuvre divine ! — Plus divine encore Athènes resplendit avec sa crête de colonnes, assise sur la volonté de l'homme, comme sur une monlagiu' de diamant ; car Tu étais, et ton gi'-nie (pii crc-e tout peuplait <le formes, (pii ({«'lient {'('ternelle mort dans rinuuortalité du niai'hic, celte colline (pii fui loii jtrcmiei' tr(')n<' et ton dernier oracle.

'( Sur la surface du llcuve fuyant du Temps son image ridé'e s'étend, connue elle setendit alors, iiu'braulablenienl agili'-e. et clic y tr<'niltlc poui' toujours,

sans pouvoir jamais passer et disparaître ! Les voix de tes bardes et de tes sages tonnent avec un souffle qui réveille la terre à travers les cavernes du passé ; la Religion voile ses yeux ; l'oppression recule en frémissant de terreur ; un bruit ailé de joie, d'amour et d'émerveillement, qui plane là où jamais ne vola l'Attente, déchire le voile de l'espace et du temps séparés ! Un seul océan alimente les nuages, les courants et la rosée; un seul soleil illumine le ciel ; un seul esprit immense avec la vie et l'amour crée un chaos toujours nouveau, comme Athènes renouvelle le monde avec tes joies.

« Puis Rome fut, et aux profondeurs de ton sein si beau, comme un louveteau de celui dune Ménade Cadméenne, elle but le lait de la grandeur, quoique ta plus chère fUle ne fût point encore sevrée de cette nourriture Elyséenne ; et plus d'une action de terrible justice fut sanctifiée par ton doux amour ; et dans ton sourire, et à ton côté Camille vécut saintement, et le ferme Atilius mourut. Mais quand les larmes tachèrent ta robe dune blancheur de vestale, et que l'or profana ton trône capitolien, tu désertas, avec une agilité ailée desprit, le sénat des tyrans ; ils tombèrent précipités sous le joug d'un seul tyran : le Palatin soupira les échos aflaiblis du chant de l'ionic ; tu t'arrêtas encore un instant pour entendre ces accents, te lamentant de les renier.

« De quel vallon ou de quel sommet glacé d'Hyrcanie, de quel promontoire couvert de pins de l'Océan Arctique, de quelle île reculée, inaccessible, n'as-tu pas pleuré la ruine de ton empire, apprenant aux forêts et aux vagues, aux rochers déserts, à chaque urne glacée de Naïade, à parler en échos tristes et forts, de cette science sublime que l'homme avait possédée sans lap-

prendre ? Car lu n'avais pas veillé sur les troupeaux enchantés des lèves des Scaldes, ni hanté le sommeil des Druides. Que fut-ce quand tes larmes, qui coulaient comme une pluie à traveis tes boucles défaites, se séchèrent soudain ? Car tu giMuis, sans pleurer, quand de sa mer de mort, pour tuer et brûler, le serpent Galiléen vint ramper sur le sol, et fit de ton monde un monceau informe de ruines !

« Mille ans la terre cria : où es-tu ? El alors l'ombre de Ion approche tomba sur le front ceint dOlivier du Saxon Alfred ; et maintes citadelles peuplées de guerriers, semblables aux rocs que le feu soulève sur la sin-lîtce de l'abîme, jaillirent sur le sol sacré de l'Italie, sourcillant sur la mer orageuse des rois, des prêtres et des esclaves, dans leur majesté couronnée de tours. Ou vit cette nudlilude anarehi(iiie Hotter et se briser auloui' de leui's nuu'ailies, connue une écume paresseuse, pendant que, des dernières profondeurs de lespiit humain, une étrange mélodie d'amour et de crainle fiapi)aif d'une muette terreur lein-s armes discoi'daïUes ; et lait, (|ui lie peut mourir, de sa baguette divine traça sur notre demeure teiresire des images faites pour paver le dôme éU'rnel du ciel.

t Toi, chasseresse plus rapide (pie la Lune! loi, la terreur des lou|is de ce monde ! toi, (jui portes ce canpiois dont les traits semblables au soleil percent l'Erreur, aiii'e de tem|)èle, comme la lumière peul pei'cer les nuages, (juand ils se dispersent dans les calmes régions du jour de I'orif'iit ! Liilher saisit ta liiiuière à son ré-veil; comme un ('■clair, relleclii par sa lance de plomb, elle fit ('vanouir les visions de la lelhaigie. où les nations elaieill coiicliees. coiiimi' dans nue loinlie: ci les pro-

phètcs d'Ânglelerre te saluèrent comme leur reine dans des chants dont la musique ne peut périr, quoiqu'elle doive flotter pour toujours. Visible, devant la face aux regards d'esprit de Milton tu passas lair abattu, loin de la triste scène dont ses yeux perçaient la nuit.

« Les Heures impatientes et les années pleines d'enthousiasme, comme du haut dune montagne illuminée par l'aurore, foulèrent aux pieds en les réduisant au silence leurs espérances et leurs craintes tumultueuses, s'obscurcissant l'une l'autre de leur propre multitude, et crièrent bien haut : Liberté ! De son souterrain l'Indignation répondit à la Pitié ; la Mort pâlit dans le tombeau, et la Désolation hurla au destructeur : Arrête ! lorsque, semblable au soleil du ciel, ceint de lexhalaison de sa propre lumière glorieuse, tu t'élevas, chassant les ennemis de nation en nation, comme des ombres ; comme si le jour avait fendu les cieux au milieu des rêves de minuit sur la vague occidentale, les hommes tressaillirent, vacillant de la joie de la surprise, sous les éclairs de tes yeux non familiers pour eux.

« Toi, ciel de la terre ! quels enchantements purent alors te faire disparaître dans une sinistre éclipse? Mille ans engendrés de la vase de la profonde tanière de l'oppression teignirent toute ta liquide lumière dans le sang et les larmes, jusqu'au jour où tes douces étoiles purent, avec leurs larmes, effacer ta flétrissure. Oh ! à quelles bacchanales de sang, autour de la France, la spectrale vendange, se livrèrent les esclaves de la Destruction revêtus du sceptre et la couvée mitrée de la Folie ! Lorsqu'un honmie, comme eux, mais bien plus puissant qu'eux, le Despote de tes propres pou-

voii's égarés, se leva ! les armées se confondirent dans une obscure mêlée, comme des nuages avec des nuages obscurcissant les sacrés berceaux du ciel serein. Lui, poursuivi par le passé, repose avec ces heures mortes, mais non oubliées, dont les spectres épouvantent les l'ois vainqueurs dans les palais de leurs ancêtres.

« L'Angleterre dort encore; n'élait-elle pas depuis longtemps appelée ? LEspagne l'appelle aujourd'hui; de même quavec son tonnerre qui fait tressaillir, le Vésuve éveille l'Etna, et que les froids sommets de neige se fendent en deux à sa réponse ; sur les brillantes vagues chaque île Eolienne, de l'itechuse à Pélore, hurle et saute et flamboie en chœur ; elles crient : obscurcissez-vous, lampes du ciel suspendues sur nous ! Ses chaînes sont des lils d'or ; elle na qu'à sourire, et ils se rompent; mais celles de l'Espagne élaicnt des chaînes dacier, jusqu'au jour oii la lime acérée de la vertu les réduisit en poussière. Nations jumelles dune même destinée ! Faites appel aux années éterneUes intronisées avant nous ! Imprime/ sur l'obscur Oc(;ident, comme avec un sceau, tout ce que vous avez pensé ou fait! Le temps n'oserait l'ellacer (1).

« Tombe dArmiiiius, rends-nous ton moii, jusqu'à ce que, semblable à un ('teudard llottaiit au-dessus d'une lour d'observation, son àuie puisse |)huiei' sur la tète des tyrans ! Ta victoire sera son épitapiu' ! Sauvage

(1) Li's (IcniitM's vers tie celle sln)|iiie onl fori einhariassé les (•(tnimeiitaleiirs anj,'!ais. Nous avons suivi dans notre Iraduclion la ilernière inleiprétalion de Itosselli, (|ui re\|ili(|ue ainsi : « Ks- |)a^'ne cl Angleterre, vous (jui avez la deslince conniiune de |)eii|ili'r et de civiliser rAniéri(|ue, reventli(|iie/. voire |)ro|»re ;;randeur en la façonnant à tout eu (|u'il y a de noble et d'iaipérissuhle dans votii- passé. »

PETITS l'OÈMES 165

Bacchanale du vin mystérieux de la vérilé, ô Germanie, le jouet des rois, son esprit mort vit en toi ! Pourquoi craignons-nous ou espérons-nous ? Tu es déjà libre ! Et toi, paradis perdu de ce monde divin et glorieux ! Toi, désert fleuri ! Toi,. île de l'éternité! Toi, sanctuaire oil la Désolation, revêtue de beauté, adore ce que tu fus ! 0 Italie, ramasse ton sang dans ton cœur ; réprime les fauves (jui font leurs repaires de tes sacrés palais !

« Oh ! si les libres voulaient imprimer le nom impie de Roi dans la poussière, ou l'y écrire, de telle sorte que cette tache sur la page de la renommée fût comme la trace d'un serpent que l'air léger efface, et que les sables unis recouvrent ! Vous avez entendu l'oracle ; levez le glaive aux lueurs de victoire, et coupez les nœuds de serpent de cet impur nom gordien, qui, aussi faible qu'un fétu de chaume, peut cependant enchaîner en une masse solide et indestructible les haches et les verges qui font trembler Ihumanité. Il y a du poison dans ce mot : il est le sperme de ce qui rend la vie impure, chancreuse et abhorrée. 0 Toi, Liberté, ne dédaigne pas, à l'heure que tu t'es marquée, de mettre ton talon armé sur ce ver récalcitrant !

« Oh ! si les sages à la lumière de leurs brillants esprits voulaient allumer dans le dôme de ce sombre monde des lampes telles que le pâle nom de Prêtre pût reculer et se dissiper dans l'enfer d'où il a été lancé pour la première fois, dérision d'orgueil impie, sortie de démons impurs ! jusqu'à ce que les pensées humaines puissent s'agenouiller solitaires, chacune devant le trône du jugement de sa propre âme sans crainte, ou celui du Pouvoir inconnu. — Oh ! si les paroles qui obscurcissent

lt)() (TEUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

les pensées d'où elles naissent, comme les nuages de rosée élincelanie sortis dun blanc lac tachent le bleu porlrait du ciel, s'étaient dépouillées de leurs masques transparentset de leurs changeantes couleurs, des froncements de sourcils et des sourires et des splendeurs qui ne leur appartiennent pas, jus(prà ce que dans la nudité du faux et du vrai elles se tieiment devant leur seigneur, pour recevoir chacune ce qui leur est dû !

« Celui qui a enseigné à l'homme à vaincre tout ce qui se trouve entre le berceau et la tombe l'a couronné le Roi de la Vie. Oh ! vain ell'ort, si sur sa propre volonté élevée, esclave volontaire, il a intronisé l'oppression et l'oppresseur ! A quoi sert que la terre puisse vêtir et nourrir des millions' infinis selon leurs besoins, et que le pouvoir soit dans la pensée comme l'arbre dans la semence ! A quoi sert que l'Art, cet ardent intercesseur, emporté sur ses ailes de feu vers \o irône de la Nature, arrête la grande Mère qui se penche pour le caresser, et lui crie : donne-moi, à moi ton enfant, l'empire sur toute hauteur et sur toute profondeur, si la Vie peut nourrir de nouveaux besoins, et la Richesse arracher à ceux qui peinent et gémisseni mille pour un de tes dons et des siens ?

I Viens, toi ! Mais de la plus intime caverne du profond esprit de l'honnue, de même que l'étoile du matin fait signe au soleil de la vague Orientale, amène la Sagesse. J'entends les ailes de son char se mouvant d'ellesmêmes, comme des nuages voilures par la flamme ! Ne vicnl-clle pas ? Ne venez-vous pas. régulateurs de l'éternelle pensée, pour juger avec une solennelle vérité le lot mal n''pai(i de la vie, aveugle Amour , Justii-e impailiale. et vous, Kenouunéede ce qui a été, etEspé-

rance de ce qui doit être? 0 Liberté (si tu pouvais porter ce nom, sans que tu fusses unie à ceux-ci, ou ceux-ci à toi), si les trésors ou les leurs pouvaient sacheler par le sang ou les larmes, les sages et les libres nont-ils pas pleuré des larmes, et des larmes de sang"? » L'harmonie solennelle s'arrêta, et lEsprit de ce chant puissant fut emporté soudain dans ses abîmes. Alors, de même qu'un cygne sauvage, lorsque, poursuivant son vol sublime parmi la funn-e de tonnerre de l'aurore, il tombe la tête la première à travers la lumière d'or aérienne sur la plaine qui retentit lourdement, quand la flèche a percé sa cervelle ; de même que les nuages d'été se dissolvent en se déchargeant de leur pluie ; comme une lumière lointaine s'évanouit avec la nuit ; comme un insecte éphémère meurt avec le jour mourant ; ainsi mon chant, ses ailes dépouilh-es de forces, languit. Sur lui se fermèrent les échos lointains de la grande voix qui avait soutenu son vol ; de même que les vagues, qui toutà l'heure pavaient son chemin liquide, sifflent autour de la tête d'un noyé, dans leur jeu tempétueux.

ARETHUSE

Aréthuse s'est levée de sa couche de neige dans les montagnes Acrocérauniennes, du nuage et du rocher aux mille dentelures, menant paître ses brillantes fontaines. Elle sautait en descendant les rocs, avec ses boucles d'arcen-ciel ruisselantes à travers les courants. Ses pas pavaient de vert les pentes de la ravine, qui descend vers

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les lueurs de l'Occident ; elle allait glissant et sélançant, toujours chantant, en murmures aussi doux que le sommeil ; laTerre semblait l'aimer et le rielden haut lui souriait, pendantqu'cllc s'acheminait lentement vers l'abime.

Alors l'audacieux Alphée, surson froid glacier, deson trident frappa les montagnes et ouvrit un gouffre dans les rocs ; tout l'Erymanthe sous le choc trembla. Et le noir vent du Sud qu'il reci'lait derrière les urnes de neige silencieuse, le tremblement de terre et le tonnerre, fendirent en deux les bairières des sources inférieures. La barbe et la chevelure duDieu-fleuve apparurent à travers le cours du torrent, comme il suivait la lumière de la fuite de la Nymphe rapide vers le bord de l'abîuie Dorien.

« Oh ! sauve-moi ! Oh ! guide-moi ! Ordonne à l'abîme de me cacher! Voilà qu'il me saisit par ma chevelure! > — Le bruyant Océan l'entendit, remué dans ses bleues profondeurs, et s'ouvrit à sa prière ; et sous l'eau la blanche fdle de la teri'C s'enfuit comme un rayon de soleil ; derrière elle descendaient ses vagues sans se mc^ langer avec le saumàti-e (loi Dorien. Coumie une tache sombre surLod'an d"(''meraudc, Alpln-e se précipita derrière elle, semblable à un aigle poursuivant une colombe éperduelelong des courants du vent nuageux.

Ils passèrent sous les berceaux où les Puissances de l'Océan siègent sur leurs trônes de perles, au milieu des forêts de corails des flots roulants ; siu- des monceaux de pierres inestimables ; à travers les sombres layojis (pii, au milieu des courants, tissent un n'seau (h- lumière colorc'c, et sous les cavernes où les vagues ombreuses sont aussi vertes (|ue la nuil d une forêt ; (h'passant en vitesse le rt'(|nin n le noir es|)adon. sous r('<-ume d«'

l'Océan et à travers les fentes des escarpements montagneux, ils arrivèrent à leur demeure Dorienne.

Et maintenant, de leurs sources dans les montagnes d'Enna, descendant une vallée où le matin se réchauffe au soleil, comme dos amis autrefois séparés et devenus un seul cœur, ils accomplissent leur tâche fluviale. Au lever du soleil, ils sautent de leurs berceaux escarpés dans les cavités de la colline en pente ; à midi, ils coulent sous les bois et à travers les prairies d'asphodèles ; et, à la nuit, ils dorment dans les profondeurs rocheuses sous ie rivage d'Ortygie, — semblables aux esprits qui reposent dans le ciel dazur quand ils aiment encore, mais ne vivent plus.

HYMNE D'APOLLOxN

Les Heures sans sommeil qui veillent pendant que je repose sous les rideaux tissés détoiles qui m'abritent de la large lumière de la lune du ciel, chassant les rêves affairés de mes yeux obscurcis, me réveillent, quand leur Mère, la grise Aurore, leur dit que les rêves et que la lune sont partis.

Alors je me lève, et escaladant le dôme bleu du ciel, je marche au-dessus des montagnes et des vagues, laissant ma robe sous l'écume de l'océan ; mes pas pavent les nuages de feu ; les cavités sont remplies de ma lumineuse présence ; et lair abandonne la verte terre à mes étreintes nues.

Les rayons du soleil sont mes traits, avec lesquels je lue la fourberie, qui aime la nuit et craint le jour ; tous les hommes qui font ou imaginent le mal me fuient, et

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les bons espi-its cl les actions sinccrcs empruntent à la gloire de mon rayon une nouvelle puissance, jusqu'à ce qu'elle soit diminuée par le règne de la Nuit.

Je nourris les nuages, les arcs-en-ciel, et les fleurs, avec leurs couleurs étliéréenncs ; le globe de la lune, et les pures étoiles dans leurs éternels berceaux sont revêtus de ma puissance comme d'une robe ; toutes les lampes qui sur la terre ou dans le ciel peuvent l)riller sont des portions d'une seule puissance qui est la mienne.

Je me tiens à midi sur le plus haut sommet du ciel; alors mes pas récalcitrants errent en descendant les nuages du soir atlantique ; de regret de me voir partir ils pleurent en fi'onçant le sourcil, (juel regard est plus délicieux que le sourire avec lequel je les caresse de Tile occidentale ?

Je suis l'œil avec lequel l'univers se voit lui-même et connaît sa divinité ; toute harmoni(» de rinsiiunienl ou (lu vers, toute proplu'tie, toute médecine, toute lumière de l'Art ou de la Nature, est mienne ; la victoire et la louange appartiennent de plein droit à mon chant.

HYMXh: ni: PAN

Des forêts et des moiUagnes nous venons, nous venons; des îles (pie ceignent les (lots, où les vagues bruyantes sont muettes en prêtant l'oreille à mes doux pipeaux. Le vent dans les i'os<\uix et les joncs, les abeilles sur les(;lochettes du thym, les oiseaux sur les buissons de myrte, la cigale :ui haut du tillml, et les h'/.ards sous riierhe Cureiil aussi silencieux que le l'ut jamais le vi«'ux Tmolus, en |>rêiani loreilleà mes doux i)ipeaux.

Le liquide Pénéc coula, et la sombre Tempe se coucha dans l'ombre de Pélion, devançant la lumière du jour mourant, accélérés par mes doux pipeaux. Les Silènes, les Sylvains, les Faunes, et les Nymphes des bois et des eaux, au bord des humides clairières arrosées par les ruisseaux, ou à l'entrée des cavernes de rosée, tout ce qui les accompagnait et suivait, devinrent silencieux d'amour — comme vous maintenant, Apollon, de l'envie qu'excitent en vous mes doux pipeaux.

Je chantai la danse des étoiles, je chantai le Terre dédalienne et le Ciel, et les guerres des Géants, et l'Amour, et la Mort, et la Naissance.

Et puis je changeai d'accents ; je chantai comment le long de la vallée de Menalus je poursuivis une vierge et n'embrassai quun roseau ; dieux et hommes, nous sommes tous illusion ! Alors notre cœur se brise, et nous saignons. Tous ont pleuré, — comme vous le feriez maintenant, je pense, si l'envie ou l'âge n'avait pas glacé votre sang, — du chagrin de mes doux pipeaux.

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