CHANT
Rarement, rarement tu viens. Esprit de Délices! Pourquoi m'as-tu laissé maintenant tant de jours et de nuits? 11 y a eu bien des jours et bien des nuits lasses depuis que tu t'es enfui .
Comment un homme tel que moi pourra-t-il te faire revenir ? Avec les joyeux et les libres tu veux te rire de la douleur. Esprit trompeur ! tu as tout oublié excepté ceux qui n'ont pas besoin de toi.
Comme au lézaid l'ombre d'une feuille tremblante, le chagrin te fait peur ; même les soupirs dangoisse le
l'.)8 (JEUVKES POKTiyUES HE SlIELLEV
rcproclienl do n'être pas auprôs d'eux, et le repi'oclient de ne pas Uîs entendre.
Laiîise-moi adapter à ma lugubre chanson une mesure joyeuse ; tu ne viendras jamais pour la pitié, tu viendras pour le plaisir ; la pitié alors le coupera ces ailes cruelles, et lu séjourneras.
.l'aime tout ce (jue tuaimes, Espritde Délices ! la lerre i'raîchement revêtue de feuilles nouvelles, et la nuit éloilée, le soir d'automne, et le malin, quand naissent les brumes d'oi".
.l'aime la neiye, et toutes les formes de l'étincclaiilc gelée ; j'aime les vagues et les vents cl les oi'ages, pi'cs- (pic loul ce qui apparlicnl à la Xalni-c, et ne pcul êlr-e souillé parla misci"e tie riiommc.
.l'aime la li'ancpiille solitude, cl une société qui soit calme, sage et bonne. Enlre toi et moi quelle différence ! .Alais loi tu posscdes les choses que je cherche, ci (pie je n'aime |)as moins (|uc loi.
.laimc lamour, quoi(|uil ail dcsailes, et puisse s'enfuir comme la lumière ; mais, avant toute autre chose. Esprit, je l aime, lu es amour et vie ! Oh, viens ! Tais encoi-e inie fois de mon cceur ta d(Mneure !
\ EUS KCIIITS KN API>l\ENANT LA MOUT l)K NAPOLÉON
Uuoi ! Vivanle et si hardie, ô Teri'(> ? Ne le nutnlrcs-tu pas trop témi-raire? Quoi 1 tu sautes comme autidbis dans l:i linnicrc de Ion alh'gi'essc matinale, la dci-nici-e du troupeau de la bcigciic des ('toiles: Ah! tu siiules connue auticlois ! Les mcjubrcs ne sont-ils pas silencieuv
I'ETITS POÈMES 199
quand le faiilômo esl parli, et peux-lu le mouvoir eueore, (juand Napoléon est mort ?
Comment ! ton eœui- vivant nesl-il pas froid 1 Quelle étincelle vit encore en ton foyer ? Comment ! son glas n'a-t-il pas tinté, et vis-tu encore, Terre notre Mère ? Tu réchauftes tes vieux doigts aux cendres couvertes et froides de cet Esprit de feu, quand il sest enfui. Pourquoi, ô Mère, ris-tu maintenant qu'il est mort ?
« Qui ma connue autrefois? répondit la Terre, ou qui a raconté mon lustoire ? C'est toi qui es téméraire. » Et l'éclair du mépris riait pendant quelle chantait : « Sur mon sein j"ai serré tous mes fds quand son glas a sonné ; et ainsi tous sont nouriis d'un mouvement de vie et la source vivante est comme expurgée des mauvaises herbes des morts.
« Toujours vivante et toujours hardie ! » cria la Terre : « Je deviens plus hardie et toujours plus hardie! Les morts me remplissent, me font dix mille fois déborder dagilité, de splendeur et d'allégresse. J'étais brumeuse et lugubre et froide, comme un chaos gelé qui roule dans le ciel, jusquà ce que lesprit du puissant mort me réchauffât ; je me repais de ceux que jai nourris.
« Oui, vivante et toujours hardie » murmura la Terre. « Le farouche esprit de Napoléon roula dans la terreur et le sang et l'or, torrent de ruine de sa naissance à sa mort. Que les millions qui restent servent à mouler le métal avant qu'il soit froid, et quon y tisse sa honte, qui est mon linceul comme celui du mort, les espérances qui se sont évanouies du sein de sa gloire. »
GRANDEUR POLITIQUE (Sonnet)
Ni bonheur, ni majesté, ni gloire, ni paix, ni force, ni habileté dans les armes ou les arts, ne sont les bergers de ces troupeaux qu'apprivoise la tyrannie. Le vers n'est l'écho d'aucun battement de leurs cœurs ; l'histoire n'est que l'ombre de leur honte ; l'art voile son miroir, ou s'écarte en tressaillant de leur cortège, pendant que leurs aveugles multitudes volent à l'oubli, tachant ce ciel de l'obscure image de leur propre ressemblance. Quel est le nombre de ceux que lie la force ou la coutume ? L'homme qui voudrait être homme doit prendre l'empire de lui-même ; il doit y être souverain, établissant son trône sur la volonté vaincue, étouffant l'anarchie des espérances et des craintes, régnant lui seul.