‹ Œuvres poétiques complètes de ShelleyChapitre 99 sur 138 · PARTIE I · texte numérisé non relu

PARTIE I

il y avait un jeune homme qui, à force de fatigues et de voyages, était devenu tout à fait débile et gris avant son temps : et personne ne pouvait démêler les chagrins sans repos qui brûlaient en lui, flétrissant son printemps , et l'aiguillonnant comme des démons , de plage en plage. Cependant il ne portait pas le fardeau de quelque crime secret ; car son cœur ne pouvait comprendre le mal, mais seulement ressentir pour le mal de la pitié et un étrange chagrin. Il ne connaissait pas la soif de la gloire ou du commandement, que déconcerte le souffle de la honte, destructrice de l'espérance. Les joies mauvaises qui enflamment un cœur vulgaire, et éteignent dans une rapide fumée su

(1) Ce fragment est un essai d'autobiographie morale ; le Prince Alhanase est Siielley lui-même.

faible flamme, n'avaient pas laissé dans son âme leur sombre inquiétude. Il ne craignait pas les fables que la religion raconte du tombeau, lui, Ihôte agréé de la Philosophie. Car personne ne pouvait avoir un cœur plus pur que lui, ou aimer plus que lui le bien pour lui-même ; il n'était l'esclave de rien au ciel ou sur la terre.

Quel chagrin étrange, plein d'ombre et de mystère, le poussait, vagabond sans espérance, à travers l'humanité? — Sïl gémissait avec une tristesse humaine, il avait un esprit doux et cependant plein de généreuses aspirations ; juste, innocent, nourri d'un savoir varié ; et de tels esprits trouvent une glorieuse consolation dans la joie d'autrui, quand toutes les leurs sont mortes. Il aimait ses semblables et travaillait pour eux dans la douleur ; et cependant, bien différent de tous les autres, il ne recueillit jamais, dit-on, de toutes ses peines, aucun soulagement. Quoique enfant de fortune et de pouvoir, orphelin héritier d'un illustre nom, son ame avait épousé la Sagesse, et son douaire est l'amour et la justice ; paré de ces dons, il s'assit à l'écart loin des hommes, comme dans une tour solitaire, prenant en pitié le tumulte de leur sombre existence. Dans sa jeunesse même, il nabusa jamais de la force de la richesse ou de la pensée, pour consacrer ces préjugés menteurs dont usent les riches impitoyables, pour aveugler le monde qu'ils affament afin de satisfaire leur orgueil ; il n exigea d'aucun homme ses propres droits ; mais, comme un intendant d'une loyauté éprouvée, avec ceux qui peinaient et pleuraient, avec les pauvres et les sages, il partagea sa richesse et ses soins.

Il était sans crainte, et méprisant tout déguisement ;

ce qnïl osait faire ou penser, dussent les hommes en frémir, il le disait avec des yeux doux et cependant intrépides ; il était libéral d'âme et franc de cœur ; il faisait part à ses nombreux amis (tous l'aimaient bien) de tout ce qu'il savait ou ressentait, s'il trouvait des paroles pour traduire ses i)lus intimes pensées ; sinon, il souriait ou pleurait. Il ne méprisait ni ne haïssait ses plus faibles ennemis ; quoique avec une féroce et mortelle haine leurs mille voix s'élevassent contre lui, elles passaient comme des flèches sans but à son oreille. Son cœur ou son esprit ne fermait sa porte ni à ceux-ci ni à ceux-là, ni à aucun des êtres que la vie peut comprendre dans son immense sphère.

Quelle tristesse avait flétri cet esprit printanier ? Il ne le savait pas. Quoique sa vie, jour après jour, s'affaissât comme un courant non rempli ; quoiqu'un nuage détendît en pesant sur ses yeux, à travers les(iuels son âme, semblable au rayon serein de Vesper perçant les abîmes des nuages toujours jaillissants, resplendissait, brûlant d'un doux feu ; quoique ses lèvres semblassent comme des joncs qui frémissent au milieu de courants impétueux ; et i\u'i\ Havers son sommeil, et à chaque heure de veille, pensées sur pensées, nudlilu(l«'s sans repos, surgisseni en lui, poussées par (luchpu' secret pouvoir, qui les faisait flamboyer, vivre et rouler au loin (comme des limiières et des sons, poilés de tour en lour habitée, sur les montagnes couronnées de châteaux, quand la guerre de la tempête est soulevée |)ar les venls cm lulle avec la nuil et (jue les i>âl('S hal)itants de la vallée veillent en prêtant roi'cillc avec angoisse) ; (|U(»i(juc ces |)ensées dans son esprit fussent semblables aux dénions (jui veil-

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lent et se nourrissent de douleurs toujours vivantes, quel était ce chagrin, qui jamais dans d'autres esprits ne trouva de miroir ? Il ne le savait pas, personne ne pouvait le savoir; mais si quelqu'un l'interrogeait, il tournait vers lui la lumière de ses yeux pleins de franchise, comme s'il voulait lui montrer qu'il ne connaissait rien du chagrin qui le consumait, et implorait l'indulgence avec un lugubre regard ; ou bien il parlait en termes qui ne pouvaient révéler à personne la cause de son inquiétude ; ou bien il était secoué des spasmes d'une passion silencieuse ; ou il pâlissait ; si bien que ses amis bientôt n'entreprirent que rarement de remuer sans profit sa peine secrète ; — car tous ceux qui le connaissaient et l'aimaient comprenaient alors qu'un voile de diamant était tiré entre son cœur et son esprit, qui tous deux, sans repos, luttaient séparément dans sa cervelle et dans son sein.

Quelques-uns disaient qu'il était fou ; d'autres croyaient que les souvenirs dune vie antérieure à la naissance avaient fait de celle où il habitait un enfer de châtiments ; et d'autres disaient qu'un chagrin si mystérieux, par la disgrâce de Dieu, tombait comme les ténèbres sur des âmes telles que la sienne, qui ne reconnaissaient pas de loi supérieure à l'amour, — un amour calme, inébranlable, invincible aux craintes mortelles ou aux terreurs surnaturelles. D'autres disaient : « C'est l'ombre d'un rêve que l'œil voilé de la Mémoire n'a jamais vu, mais qui à travers les abîmes de l'âme, tel qu'un noir torrent à travers des mines fracassées et des cavernes souterraines , roule , en secouant ses fondements ; et aucun rayon de joie ne peut jailUr sans être étoulïé et noyé dans les sombres tour-

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billons de ce rêve obscur. Bientôt ses eaux épuisées auront trouvé un lieu de repos à l'abri de ton esprit pur, ô Athauase ! Dans une âme, si bonne et si grande, le mal ou le tumulte ne peuvent longtemps durer. »

Ainsi parlaient-ils, bégayant nonchalamment sur l'état d'un autre de vaines paroles et une philosophie insensée ; c'était leur consolation. Ce débat était l'objet de leurs entretiens. Et lui, comme un homme qui souffre d'humaines angoisses, ne déclinait pas cette conversation ; comme s'il se fût agi d'un autre, et non de lui-même, il scrutait et examinait ce thème en tous sens avec l'esprit le plus subtil. Et personne excepté ceux qui l'aimaient bien ne pouvait savoir (ce qu'il ne savait pas lui-même) jusqu'à quel point ce vain et froid entretien tourmentait et rongeait son esprit fatigué; car, comme un cauchemar sans yeux, le chagrin s'était installé dans son être, un serpent qui, repli par repli, exprimait la vie de sa vie, un démon ciamponné qui, au moindre mouvement, l'enserrait d'une plus mortelle étreinte. Et ainsi son chagrin resta, et reste encore inexpliqué (l).

PAIITIE II

premier fragment

Le prince Athanase avait un ami bien aiiné, un homme âgé, très âgé, avec des cheveux blancs d'argent, et des lèvres où de célestes sourires étaient suspendus se mêlant à ses sages paroles ; et des yeux dont le trait

(1) L'auteur s(tn},'i'ail à ilomuT un |ilus entier cléveloppemenl au caraetèrc idéal tlAlliaiiase , (|uaii(l il fut frajipe de eetle idée, qu'à force d'épuiser les laniiieiueuts de laiialyse, ses eoneeplions pourraient linir par prendre un caractère morbide. Le lecteur jiij,'era si! a perdu ou ^'a^né à ce cliungement. S,

lumineux rayonnait comme le reflet de mille esprits. 11 était le dernier en Grèce que le fléau de la superstition avait épargné, — fléau qui glace et aveugle — et il était resté dès sa plus tendre jeunesse dans son berceau d'oliviers à Œnoé. Comme un homme qui découvre une île fertile dans la stérile mer, comme un marin qui a survécu à ses compagnons pendant un terrible mois dans un grand vaisseau, ainsi lui , avec des chants qui soutiennent l'âme, et de douces discussions sur la science antique, nourrissait là son être solitaire. « L'esprit devient l'objet même qu'il contemple » ; et ainsi Zonaras, à force de contempler toujours leurs brillantes créations, devint semblable aux plus sages. Et, quand il entendit le fracas des nations fuyant un pouvoir plus sanglant que celui qui régnait alors sur tes ruines, ô Hellas sacrée ! il erra de longues et pénibles années, jusqu'à ce que l'herbe eût poussé dans le sentier du vallon de Laïa, et que les larmes oubliées s'y fussent séchées, larmes versées sur leur chef honoré qui tomba à Byzance, percé par les lances musulmanes. Et, comme la Dame regardait avec un chagrin plein de foi du haut de son treillage élevé sur le chemin raboteux, où elle avait vu naguère partir le cavalier, avec une courte et décevante espérance, trompée bientôt par les nouvelles de la mort qui frappa son âme et son corps d'une mortelle blessure, — elle aperçut sous les châtaigniers, bien loin, un vieillard marchant péniblement, et accablé de fatigue ; et bientôt dans sa salle hospitalière elle put contempler ses cheveux blancs étincelant dans la lumière d'un feu de bois, et tombant autour de ses épaules ; et son pâle visage et ses traits flétris, cependant calmes, nobles et majestueux. Et Athanase, son

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enfant, qni pouvait avoir alors trois ans, s'assit en face de lui et le regarda dans un patient silence

DEixn:ME fragment

Tel était Zonaras ; et comme la lumière du jour découvi'e une amaranlhe étincelante sur le chemin de la gelée quand les nuits d'automne ont mordu toutes les espèces plus fragiles ; ainsi, à travers son âge obscurci, froid, et ballotté par la tempête, la vérité brillait en Zonaras ; et puisant aux sources pures , presque débordées et perdues, il remplit l'esprit du prince Athanase, un enfant, des chants de l'ancienne science qui soutiennent l'àme et de la sageese philosophique, lumineuse et suave. Et ils partagèrent ensemble de plus en plus, élève et maître, de doux et subtils entretiens; jusqu'à ce que, partageant ce trésor sans le diminuer, le jeune honuue, de mrme que les ombi'es sur une colline herbeuse dépassent les vents qui les chassent, dépassât bientôt son maître, et avec un art inné enseignât à cet homme expérimenté d'étranges et nouvelles vérités. Ils furent toujours amis, comme peu l'ont jamais été, à ces âges (pii mar(iu('nl les exlréniilés o])posées de la limite de la vie.

Ainsi dans les cavernes de la veric forêt, ou près des rochers du blanc Océan plein d'échos, les bûcherons d'été rencontraient Zonaras et le prince Athanase ; et quand le rugissement de l'hiver faisait retentir sur la terre et sur la njer son souffle bciliciiiciix, le |)èclieiir nah'ai'e, eniraîiu'! loin du rivage, suspendu au loin à la <'rèie deis vagues, voyait alors leni- hnnjx- briller de la l(nu' de Laïa, |)eirant les ténèbics oiageuses, connue une ('loile (|ui vei'se ;m del:i de l;i mec un eoiislanl ravon,

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pendant que toutes les constellations du ciel semblaient vaciller au sein de l'ouragan. Elles ne faisaient que sembler; car vois! les nuées d'hiver sont toutes parties, et le brillant Arcturus s'enflamme là-bas à travers les pins ; et bien loin, sur les vagues du sud, Orion se suspend avec son inébranlable ceinture ; une chaude lumière venant de la jeune lune flotte dans le goufl're du coucher du soleil.

a 0 soir d'été ! toi qui, d'un pouvoir divin, donnes à ton oiseau favori le doux enthousiasme qui déborde en notes dune liquide allégresse, remplissant le ciel comme une lumière ! Combien de spasmes de cerveaux enfiévrés, oppressés d'angoisse et de folie, ont été bercés par toi, délicieux rossignol, et par ces douces vagues, qui murmurent une suave tristesse, et par les lointains soupirs de la vallée de pins là-bas qui reçoivent une voix d'un vent que nous ne sentons point ici ! seul, je porte un poids que rien ne saurait alléger — un étrange fardeau ! » — Aucune oreille humaine n'entendit cette lamentation ; mais sur le pâle visage d'Athanase une atmosphère agitée de sombre émotion , une ombre rapide, passa, comme un vent sur quelque lac perdu dans le sein des forêts, limpide et sombre. Et ce divin vieillard vit son mystique ami remué dans tout son être, jusque dans ses plus intimes et plus obscures profondeurs; et il parla d'une voix calme et mesurée, en pressant d'une douce et égale pression sa froide et maigre main: < Te souvient-il encore, lorsque la lune recourbée, sattardant dans l'Ouest, se reposait sur les vagues pour y baigner ses puissantes cornes, comment nous marchions dans ses rayons à moitié couchés siii'hi mer? 11 y a juste un an ; sans doute tu ne las pas oiiIjIh'.

Alors les paroles de lumière de Platon s'arrêtaient en toi et en moi, comme la lumière de la lune dans l'ouest sans lune, car nous venions justement de lire (ta mémoire maintenant est fidèle) l'histoire du Banquet ; et Agatlîon et Diotime nous semblaient affranchis de la mort et du noir oubli »

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