‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 12 sur 58 · ALASTOR OU L ESPRIT DE LA SOLITUDE · texte numérisé non relu

ALASTOR OU L ESPRIT DE LA SOLITUDE

yeux bien-aimés, le poète étaitassis, tenant le gouvernail d'une main assurée. Le soir arriva : les rayons du soleil couchant suspendirent leurs couleurs irisées au milieu des dômes changeants de l'embrun étendu qui faisaient un dais à son passage sur le sauvage abîme; le crépuscule, montant lentement de l'est, entrelaça en tresses plus sombres ses boucles emmêlées sur le beau front et les yeux rayonnants du jour ; la nuit le suivit, revêtue d'étoiles. De toutes parts, avec plus d'horreur encore, les multitudes de courants du montagneux désert de liocéan se ruèrent en un mutuel combat, dans un noir tumulte retentissant comme le tonnerre, comme pour insulter au calme du ciel étoile. La petite embarcation fuyait toujours devant l'orage ; elle fu-yait toujours comme l'écume au-dessous de la cataracte escarpée d'un torrent d'hiver; tantôt s'arrétant sur le bord d'une vague fendue ; tantôt laissant loin derrière elle la masse éclater et tomber, en soulevant l'océan... Elle fuyait sans rien craindre, comme si cette frêle et chétive forme humaine avait été un dieu des éléments.

A minuit la lune se leva ; et alors ! apparurent les rochers aériens duGaucase, dont les sommets do glace brillaient au milieu des étoiles comme la lumière du soleil, pendantqu'autour de sa base caverneuse lesrafalesetles vaiçues, éclatant avec une irrésistible furie, tourbillonnent avec rage et retentissent éternellement. — Qui le sauvera? Le bateau volait toujours, poussé par le torrent bouillonnant ; tout autour les rochers faisaient une ceinture de leurs bras noirs et dentelés ; la montagne fendue en éclats pendait sur la mer; et toujours plus rapide, au delà de toute vitesse humaine, suspendu sur la courbe de la vague unie, le petit bateau était poussé.

!>i2 ŒUVRES POÉTIQUES DE SHELLEV

Là une caverne était béante, et au milieu de ses profondeurs obliques et tortueuses s'engouffrait la mer précipitée... Le bateau volait toujours avec une vitesse sans relâche : « Vision et amour ! » cria bien haut le poète, « j'ai vu le sentier de ton départ ! Le Sommeil et la Mort ne nous sépareront plus longtemps ! »

Le bateau suivait les tournants de la caverne. — La lumière du jour brilla enfin sur le sombre courant. Maintenant que la furieuse guerre entre les vagues était calmée, sur l'abîme insondable le bateau avançait lentement. A l'endroit où la montagne fendue exposait ses noires profondeurs à l'azur du ciel, avant même que l'énorme masse de l'inondation fût tombée sur la base du Caucase avec un fracas qui ébranla les rocs éternels, un immense tourbillon remplissait ce vaste gouffre; degré par degré les eaux tourbillonnantes s'étaient élevées, s'étendant en cercle avec une incommensurable rapidité, et baignaient de leur choc alterné les racines noueuses des arbres puissants qui étendaient sur elles leurs bras géants dansTobscurité. Au milieu avait été laissé, réfléchissant l'image déformée des nuages, un étang d'un calme perfide et redoutable. Saisi par le mouvement ascendant du courant avec une vertigineuse rapidité, le bateau tourna, tourna, tourna, vague après vague, s'élevant avec effort, jusqu'à ce que sur la limite de l'extrême courbe, à rendroit où les eaux débordent à travers une ouverture de bancs de rochers, et laissent un doux lieu de limpide repos au milieu de ces flotsagités, il s arrêtât frémissant. S'enfoncera-t-il dans l'abîme? La violence en retour de cet irrésistible gouffre l'engloutira-t-elle ? Doit-il donc périr?... Voilà qu'au souffle errant d'un vent de l'ouest, la voilesegonfleel s'étend, et

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alors ! avec un gracieux mouvement, entre les bancs d'une échancrure garnie de mousse et sur un paisible courant, à l'ombre d'un bosquet touffu, le bateau vogue 1 Et écoutez ! le spectral torrent mêle son rugissement lointain à la brise murmurant dans les bois pleins de musique I A l'endroit où les arbres en berceau s'éloignent et laissent un petit espace d'étendue verte, la crique est fermée par des bancs qui se rencontrent, dont les jaunes fleurs regardent éternellement leurs propres yeux languissants réflécbisdans le calme cristal. La vague produite parle mouvement du bateau dérangeait pour la première fois leur pensive tàcbe, que jamais rien n'avait troublée, si ce n'est un oiseau vagabond ou une brise folâtre, ou la chute d'un chiendent, ou leur propre déclin. Le poète brûlait de parer de leurs brillantes couleurs sa chevelure flétrie ; mais dans son cœur, il sentit renaître sa solitude et il s'abstint. La violente passion cachée sous ces joues écarlates, ces yeux dilatés et ce corps d'ombre, n'avait pas encore accompli son ministère ; elle était suspendue sur sa vie, comme l'éclair dans un nuage brille suspendu- jusqu'à ce qu'il s'évanouisse, et que les flots de la nuit se referment sur lui.

Le soleil de midi brillait maintenant sur la forêt, une vaste masse d'ombre entrelacée, dont la brune magnilicence enceint une étroite vallée. Là, d'immenses cavernes, creusées dans la sombre base de leurs rocs aériens , répondent, en se jouant, à ses plaintes et mugissent éternellement. Les rameaux qui s'enlacent et les feuilles touffues tissaient un crépuscule sur le sentier du poète, alors que, conduit par l'amour, ou le rôve, ou un Dieu, ou la Mort plus puissante, il cherchait dans la plus chère

retraite de la nature un abri, son berceau à elle, et à lui, son sépulcre... De plus en plus sombres, les ombres s'accumulent. Le.chêne, de ses bras immenses et noueux qu'il étend, embrasse le frêle hêtre. Les pyramides du cèdre altier, faisant voûte, forment les plus solennels dômes, et bien loin au-dessous, comme des nuages suspendus dans un ciel démeraude, le frêne et l'acacia flottent suspendus, tremblants et pâles. Semblables à des serpents sans repos, vêtus d"arc-en-ciel et de feu, les plantes parasites, étoilées de dix mille fleurs, courent autour des troncs gris ; et, comme les yeux enjoués d'enfants rayonnants de charmantes intentions et des plus innocents artifices enlacent de leurs rayons les cœurs de ceux qui les aiment, ainsi ces plantes entrelacent leurs vrilles autour des rameaux unis, pour sceller leur secrète union ; le tissu des feuilles forme un réseau delà lumière bleu foncé du jour et des sombres clartés de minuit, aussi changeant que les ombres dans les nuages charmés. De molles clairières mousseuses sous ces dais étendent leurs ondulations parfuméesd'herbes odorantes et parsemées des yeux de mille belles petites fleurs. Un très sombre vallon, de ses bois de rose musquée, entrelacés aux jasmins, envoie une odeur qui fait pâmer l'âme et invite à quelque plus ravissant mystère. A travers la vallée. Silence et Crépuscule, frères jumeaux, font leur veille de midi et voguent au milieu des ombres, comme des formes vaporeuses à moitié aperçues. Au delà une source aux lueurs sombres, et de l'eau la plus transparente, reflète tous les rameaux, enlacésau-dessus d'elle, et chaque feuille pendante, et chaque parcelle du ciel azuré qui perce à travers leurs vides ; et rien autre chose ne baigne son image dans le liquide miroir.

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que quelque belle étuile inconstante scintillant à travers le treillis du feuillage, ou un oiseau peint dormant sous la lune, ou un merveilleux insecte flottant immobile, inconscient du jour, avant que ses ailes aient déployé leurs splendeurs aux regards de midi.

Là arriva le poète. Ses yeux, à travers les lignes reflétées de sa maigre chevelure, aperçurent leur propre lumière pâle, distincte dans la noire profondeur de cette fontaine silencieuse; comme le cœur humain, regardant en rêve le ténébreux tombeau, y voit sa perfide ressemblance. Il entendait le mouvement des feuilles, l'herbe qui poussait, frémissante, étonnée et tremblante de sentir une présence inaccoutumée : il entendait le bruit du doux ruisseau qui sortait des secrètes sources de cette sombre fontaine. Il lui semblait voir un Esprit se tenir près de lui. — Il n'était point revêtu des brillantes parures d'argent mat ou de lumière mystérieuse empruntées à ce que le monde visible peut offrir de grâce, de majesté ou de mystère ; mais il lui semblait que les bois onduleux, la vallée silencieuse, le ruisseau qui saute et le crépuscule du soir, qui en ce moment assombrissait encore la noirceur des ombres, prenaient la parole et conversaient avec lui, comme s'il n'existait autre chose au monde que ces objets et lui. Seulement..quand son regard fut aiguisé par l'intensité de la mélancolique rêverie, deux yeux étoiles le regardaient suspendus dans le crépuscule de sa pensée, etsemblaicnt, de leurs sourires azurés et sereins, lui faire signe....

Obéissant à la lumière qui brillait dans son âme, il poursuivit sa course à travers les tournants de la vallée. Le ruisselet, capricieux et folâtre, jîar maint vert ravin, coulait sous la foret. Quelquefois, il tombait sur la

mousse, avec une harmonie sourde, sombre et profonde. Tantôt sur les pierres polies il dansait, riant, comme un enfant, à mesure qu'il allait; puis à travers la plaine il rampait en de tranquilles détours, réfléchissant chaque herbe, chaque bouton languissamment suspendu sur son repos. — « 0 courant, à la source insondable, où vont tes eaux mystérieuses? Tu es pour moi l'image de ma vie. Ton lugubre silence, tes vagues éblouissantes, tes gouffres bruyants et creux, ton impénétrable source et ton cours invisible, tout cela a son type en moi. L'immense ciel, et l'océan sans mesure peuvent révéler aussi facilement quelles cavernes bourbeuses ou quel nuage errant contiennent tes eaux, que l'univers peut dire où résident ces pensées vivantes, quand, étendus sur tes fleurs, mes membres desséchés se consumeront dans le vent qui passe ! »

11 approcha du bord uni du petit courant; il imprima son pas tremblant sur la verte mousse, qui frémit violemment au contactde ses membres brûlants. Semblable à celui que chasse de sa couche fiévreuse quelque joyeux délire, il allait; mais sans oublier, comme lui, le tombeau où il va descendre, quand la flamme de sa frôle exaltation sera épuisée. D'un pas rapide il s'avançait sous l'ombre des arbres, à côté du courant du capricieux et babillard ruisseau : mais voici que les dais solennels de la forêt ont fait place à la lumière uniforme du ciel du soir. De gris rochers perçaient la mousse rare et refoulaient le ruisseau récalcitrant; de hautes aiguilles de chaume projetaient leur ombre grêle sur le talus inégal, et seuls les troncs noueux d'antiques pins sans branches et flétris accrochaient au sol, malgré lui, leurs racines étreignantes II se fit alors un change-

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iiientgradiiel et lugubre. De môme qu'avec l'écoulement des rapides années, le front poli se ride, la chevelure devient rare et blanche et, là où brillaient des yeux étincelants comme la rosée, il n'y a plus que la lue«r d'orbes pétrifiés; de même sous ses pas les brillantes fleurs disparaissaient, ainsi que la belle ombre des verts bosquets, avec toutes leurs brises odorantes et leurs ondulations musicales. Calme, il suivait toujours le courant, qui maintenant avec un plus large volume roulait à travers le labyrinthe de la vallée, et là se frayait un chemin parmi les courbes descendantes avec sa rapidité d'hiver. De chaque côté maintenant s'élevaient des rocs, qui, avec d'inimaginables formes, dressaient leurs noirs et stériles sommets dans la lumière du soir: et son précipice assombrissant le ravin s'ouvrait en haut, au milieu des pierres dégringolantes, des gouffres noirs et des cavernes béantes, dont les détours donnaient dix mille langues différentes auretentissement du torrent. Voyez ! à l'endroit où ledéfilé étend ses mâchoires de pierre, la montagne abrupte se brise et semble, avec ses rochers accumulés, se suspendre sur le monde ; car on voit se déployer au loin, sous les pâles étoiles et la lune déclinante, des mers peuplées d'îles, de bleues montagnes, de puissants fleuves, d'obscures et vastes régions baignant dans la lueur miroitante du soir couleur de plomb, et des sommets de feu mêlant leurs flammes au crépuscule sur le bord de l'extrême horizon. La scène voisine, dans sa simplicité nue et sévère, faisait un frappant contraste avec l'univers. Un pin, enraciné sur le roc, étendait dans le vide ses branches qui se balançaient, ne donnant à chaque souffle du vent capricieux, à chacune de ses pauses, qu'une seule

réponse, dans la plas familière cadence, mêlant son chant solennel au hurlement du tonnerre et au sifflement des torrents vagabonds ; pendant que la large rivière, écumante et emportée dans son lit escarpé, tombait dans ce vide incommensurable, éparpillant ses - eaux aux vents qui passent.

Cependant le gris précipice, et le pin solennel, et le torrent n'étaient pas tout ; il y avait encore là un coin silencieux. Au bord même de cette vaste montagne, soutenu par des racines noueuses et des rocs écroulés, il regardait d'en haut dans sa sérénité la sombre terre et la voûte courbée des étoiles. C'était un coin» tranquille, qui semblait sourire au sein même de l'horreur. Un lierre s'accrochait aux fissures des pierres avec ses bras enlaçants, et enveloppait dans le berceau de ses feuilles éternellement vertes et de ses baies noires tout l'espace uni de son parquet non foulé ; et là les enfants du tourbillon d'automne faisaient voltiger en de folâtres ébattemenls ces brillantes feuilles dont les teintes expirantes, rouges, jaunes ou d'un pâle éthéré, rivalisent avec l'éclat des couleurs de l'été. C'est le rendez-vous de toutes les brises suaves, dont la douce haleine peut apprendre aux violents à aimer la paix. Un pas seul, un pas humain, a une fois rompu le silence de sa solitude ; une voix seule a inspiré ses échos; la voix qui vint alors dans ces lieux, flottant sur les vents, e* y conduisit la plus adorable des formes humaines, pour faire de ce sauvage asile le dépositaire de toute la gi'àce et de toute la beauté qui revêtaient ses mouvements, pour lui livrer sa majesté, disperser sa musique dans l'ouragan insensible, et laisser aux humides feuilles et aux bleues moisissures des cavernes, nour-

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i. lices des fleurs irisées et des mousses branchues, les couleurs de cette joue changeante, de cette poitrine de neige, de ces yeux noirs et étincelants.

La lune blafarde et cornue pendait bas, et versait ;iur le bord de l'horizon un océan de lumière qui inondait ses montagnes. Un brouillard jaune remplit l'atmosphère illimitée, et but la pâle clarté de la lune jusqu'à la satiété; pas une étoile ne brillait, pas un bruit ne se faisait entendre ; les vents eux-mêmes, les farouches camarades de jeu du Danger, dormaient sur ce précipice, dans l'étreinte de son embrassement. 0 ouragan de la Mort, dont le vol aveugle fend cette lugubre nuit ! Et toi, Squelette colossal, qui^ toujours

■'guidant son irrésistible course dans ta toute-puissance dévastatrice, est le roi do ce fragile monde ! Du rouge champ de carnage, de la vapeur ensanglantée de l'hôpital, de la couche sacrée du patriote, du lit de neige de Finnocence, de l'échafaud et du trône, une voix puissante t'appelle ! La Ruine appelle sa sœur la Mort ! En rôdant autour du monde, elle fa préparé une rare et royale proie ! Après t'en être, repue, tu pourras te reposer, et les hommes iront à leur tombeau, comme les fleurs ou le ver rampant, etn'offriront plus jamais à son lugubre sanctuaire le tribut dédaigné d'un cœur brisé ! Quand sur le seuil de la verte retraite les pas du

, voyageur tombèrent, i! comprit que la mort était sur sa tête. Encore un peu, avant qu elle s'envolât, il abandonna son âme élevée et sainte aux images du majestueux passé, qui s'arrêtèrent alors dans son être passif, comme des brises qui apportent une douce musique,

. alors qu'elles soufflent àtraversletreillis d'une chambre obscure. Il posa sa main maigre et pâle sur le tronc

lUO OEUVRES POÉTIOUES DE SHELLEY

noueux du vieux, pin ; sur une pierre revêtue de lierre il pencha sa tête languissante ; sos membres s'aflaissorent étendus sans mouvement, sur le bord uni de ce sombre goutïre ; et ainsi il gisait, livrant à leurs dernières impulsions les pouvoirs voltigeants de la vie.... Espoir et Désespoir, les tortureurs, s'endormirent; aucune peine, aucune crainte mortelle n'empoisonnait son repos ; les afflux des sens, et son propre être n"étant plus altérés par la peine, mais cependant de plus en plus faibles, entretenaient avec calme le courant de la pensée ; son souffle respirait la paix, et il souriait doucement. Sa dernière vision fut la grande lune qui, sur la ligne occidentale du vaste monde, suspendait ses puissantes cornes, et dont les bruns rayons semblaient s'entrelacer et se confondre avec l'obscurité. La voilà maintenant qui s'arrête sur les sommets dentelés ; et au moment où la masse divisée du vaste météore disparut, le sang du poète, qui toujours battit dans une mystique sympathie avec le flux et le reflux de la Nature, s'affaiblit encore ; et quand les deux seuls points de lumière qui restaient s'amoindrirent et ne jetèrent plus qu'une lueur dans les ténèbres, le mouvement alterné de sa respiration épuisée agita à peine la nuit stagnante; jusqu'au dernier moment où le plus faible rayon fut éteint, la pulsation resta dans son cœur. Puis elle s'arrêta et voltigea... Mais, quand le ciel demeura tout à fait noir, les ombras ténébreuses enveloppèrent une image silencieuse, froide et sans mouvement, comme leur terre sans voix et leur air vide. Co;nme une vapeur nourrie de rayons d'or, assistant au coucher du soleil, jusqu'à ce que l'ouest l'éclipsé, telle était cette merveilleuse forme, — ni sentiment, ni mouvement, ni divinité,

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— un luth fragile, sur les cordes harmonieuses duquel le souffle du ciel errait, — un brillant courant nourri naguère de vagues aux mille voix, — un rêve de jeunesse que la nuit et le temps avaientéteint pour toujours,

— une foime maintenant silencieuse, enténébrée, desséchée, et dont on ne se souviendra plus !

Oh ! qu'est devenue la merveilleuse alchimie de Médée, qui, partout où elle agissait, faisait brillerla terre defleursradieusesetexhalaitdesiameauxdépouilléspar Ibiver le frais parfum des floraisons printanières ! Oh \ si Dieu, fécond en poisons. voulaitnousabandonnerle calicç où a buun seulhommevivant, ([ui aujourd'hui, vaisseau de l'immortelle colère, esclave quine sent pas l'immunité glorieuse dans la flétrissante malédiction qui l'accable, erre pour toujours sur le monde, solitaire comme la mort incarnée! Oh ! si le rêve du sombre magicien dans sa caverne enchantée, fouillant les cendres d'un creuset pour y trouver la vie et la puissance, alors même que sa faible main tremble, dans sa dernière décrépitude, pouvait être la vraie loi de ce monde si digne d'amour 1 — Mais, tu t'es envolé comme une frôle exhalaison que l'aube revêt de ses rayons d'or, ah ! tu t'es envolé ! toi le brave, le doux, le beau, l'enfant de la grâce et du génie !... 11 y a toujours dans le monde des paroles et des actions sans cœur; vers, bêtes et hommes continuent d'y pulluler; et la puissante terre, de la mer et de la montagne, de la cité et du désert, le soir dans sa prière, basse ou éclatante de joie, élève toujours sa voix solennelle ! .... Mais toi, tu n'es plus ! Tu ne pourras plus étudier ou aimer les formes de cette scène fantastique, (iiii ont été pour toi les plus purs enseignements ! Elles existent

encore, hélas! Et toi tu n'es plus!... Sur ces lèvres pâles, si douces même dans leur silence, sur ces yeux, l'image du sommeil dans la mort, sur cette forme encore intacte de Foutrage du ver, qu'aucune larme ne soit versée, pas même en pensée! Et quand ces teintes auront disparu, que ces divins linéaments consimiés par le vent insensible ne vivront plus que dans les frêles accords de ce simple chant, qu'aucun vers allier pleurant la mémoire de ce qui n'est plus, qu'aucune douleur de la peinture ou de la sculpture, n'essaient dans de faibles images de faire parler leurs froides énergies ! Âi't et éloquence, toutes les ostentations du monde sont vaines et impuissantes à pleurer une perte qui change en ombre leurs lumières ! C'est une douleur « trop profonde pour les pleurs », quand tout disparaît à la fois, quand un esprit supérieur, dont la lumière embellissait le monde autour de lui, ne laisse à ceux qui restent, ni sanglots, ni gémissements, — tumulte passionné d'une espérance aux abois, — mais le pâle désespoir, et la froide tranquillité, la vaste machine de la Nature, la trame des

choses humaines, la naissance et le tombeau qui ne

sont plus ce qu'ils étaient !

LAON ET GYTHNA

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