‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 13 sur 58 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le poème que j'ofïre aujourd'hui au monde est un essai dont j'ose à peine attendre le succès et dans lequel un écrivain d'une renommée déjà établie pourrait succomber sans déshonneur. C'est une expérience du tempérament de l'esprit public, en vue d'observer jusqu'à quel point les aspirations à une plus heureuse condition de la société morale et politique survivent, chez les hommes éclairés et raffinés, aux orages qui ont ébranlé l'âge où nous vivons. J'ai voulu faire servir l'harmonie du langage mesui;é, les coml)inaisons éthérées de riinagiiialion, les rapides et subtils mouvements de la passion humaine, tous les éléments qui sont l'essence d'un poème, à la cause d'une morale libérale et compréhensive ; désireux surtout d'allumer dans le cœur de mes lecteui's un vertueux enthousiasme pour ces doctrines de liberté et de justice, cette foi et cette espérance dans le bien que ni la violence, ni l'erreur, ni les préjugés ne peuvent jamais totalement éteindre dans l'espèce humaine.

Dans ce dessein, j'ai choisi pour sujet une histoire de passion humaine, dans son caractère le plus universel, mêlée d'aventures émouvantes et romantiques, et s'adressant, en dépit de toute opinion ou institution artificielle, aux sympathies communes à tout cœur humain. Je n'ai point essayé d'établir iiar arguments méthodiques et systématiques les mobiles moraux que je voudrais voir substituer à ceux qui maintenant gouvernent l'espèce humaine. Je ne veux qu'éveiller les sentiments: en sorte que le lecteur puisse voir la beauté delà vraie vertu et se sentir excité aux mêmes recherches qui m'ont amené à cette foi morale et politique, qui est aussi celle de quelques-uns des plus sublimes esprits du monde. Ce poème, à

l'exception du premier chant qui est une pure introduction, est donc narratif, non didactique. C'est une suite de tableaux où se déroulent : le développement progressif d'un esprit individuel aspirant à la perfection et dévoué à l'amour de l'humanité ; ses elïorts pour affiner et purifier les plus audacieuses et les plus singulières impulsions de l'imagination, de l'enlendement et des sens; son impatience de toutes les oppressions qui ont paru sous le soleil ; sa tendance à réveiller l'espérance publique, à enthousiasmer et améliorer l'espèce humaine ; les rapides effets de l'application de cette tendance ; le réveil d'une immense nation de l'esclavage et de la dégradation à un vrai sentiment de la dignité morale et de la liberté : le détrônement non sanglant de ses oppresseurs, et la révélation des mensonges religieux qui l'avaient réduite en servitude ; la sérénité du patriotisme tiùomphant, l'universelle tolérance et bienveillance de la vraie philanthropie ; la déloyauté et la barbarie du soldat mercenaire ; le vice devenant l'objet non du châtiment et de la haine, mais de la bonté et de la pitié ; le caractère sans foi ni loi des tyrans; la ligue des maîtres du monde et «la restauration par les armes étrangères d'une dynastie expulsée ; le massacre et l'extermination des patriotes, et la victoire du pouvoir établi; les conséquences du despotisme légal, guerre civile, famine, fléaux, superstition, et une complète extinction des affections domestiques ; le meurtre juridique des avocats de la liberté ; le triomptie temporaire de l'oppression ; le présage assuré de sa finale et inéAàtable chute ; le caractère transitoire de l'ignorance et de la terreur, et l'éternité du génie et de la vertu. Telle est la suite des esquisses qui composent ce poènle. Si les passions élevées que j'ai eu pour but de développer dans ce récit n'excitent pas dans le lecteur une généreuse impulsion, une soif ardente de la perfection, un intérêt fort et profond pour un but si élevé, il ne faudra pas en imputer la faute à une incapacité naturelle de la sympathie humaine en face de ces thèmes sublimes et encourageants. C'est latîaire du poète de communiquer aux autres le plaisir et l'enthousiasme résultant de ces images et de ces sentiments, dont la vivante présence dans son propre esprit est à la fois son inspiration et sa récompense.

LAON ET CYTIINA 107

La terreur pauique. qui, durant les excès inséparables de la Révolution française, s'était répandue comme une frénésie épidémique sur toutes les classes de la société, fait place insensiblement à un état plus sain des esprits. On a cessé de croire que toutes les générations de l'espèce humaine doivent se résigner à l'héritage désespéré de l'ignorance et delà misère, parce qu'une nation qui avait été dupe et esclave pendant des siècles s'est montrée incapable de se conduire avec la sagesse et le calme d'hommes libres, le lendemain du jour où elle avait vu tomber quelques-unes de ses chaînes. Oue sa conduite n'ait pu se signaler par d'autres caractères que la férocité et l'insanité, c'est là un fait historique dont la liberté tire toute sa justification et le mensonge toute sa laideur. 11 y a dans la marée des choses humaines un reflux qui porte les espérances naufragées des hommes dans un port assuré, quand la tempête est passée. Il me semble que ceux qui vivent aujourd'hui survivent à un âge de désespoir.

La Révolution française i)eut être considérée comme une des manifestations de ce malaise produit dans les sociétés civilisées par un défaut d'harmonie entre le progrès de la science, d'un côté, et celui qui doit résulter de la graduelle abolition des institutions politiques, de l'autre. L'année 1789 a été la date d'une des crises les plus considérables produites par ce malaise. Les sympathies qui se rattachaient à cet événement se sont fait sentir à tout cœur humain. Les plus généreuses et les plus aimantes natures y ont pris la plus large part. Mais on en attendait un tel résultat de bien sans mélange qu'il était impossible de le voir réaliser. Si la Révolution avait complètement réussi, alors la tyrannie et la superstition auraient perdu à demi leurs droits à notre haine, comme des fers que le captif peut briser du plus léger mouvement de ses doigts, et qui ne rongent pas l'àme de leur rouille empoisonnée. La répulsion, occasionnée par les atrocités des démagogues et par le rétablissement d'une succession de tyz'annies en France, a été terrible, et sest fait sentir jusqu'aux coins les plus reculés du monde civilisé. Mais, pouvaient-ils donc écouter les conseils de tarai, son, ceux qui avaient si longtemps gémi sous les malheui'; d'un état social qui. pendant que les uns regorgent et jouissent

108 (EUVHES POÉTIQUES DE SIIELLEY

condamne les autres à mourir de faim, faute d'un morceau de pain f Celui qui la veille encore nétait qu'un esclave foulé aux pieds pouA'ait-il donc devenir tout à coup un esprit libéral, modéré et indépendant ? Un tel résultat ne peut être que la conséquence des habitudes d'un état de société, produit par une persévérance résolue, une infatigable espérance, un courage soutenu d'une longue patience et dune longue foi, les efforts systématiques de plusieurs générations d'hommes d'intelligence et de vertu. Telle est la leçon que nous enseigne aujourd'hui lexpérience. Mais, dès les premières déceptions de cet espoir dans le progrès de la liberté française, l'aspiration exaltée A'ers le bien dépassa la solution de ces problèmes et s'éteignit pour un temps dans l'imprévu du résultat. C'est ainsi que beaucoup des plus ardents, des plus tendres adorateurs du bien public ont été complètement démoralisés par un résultat qu'une vue incomplète des éAénements qu'ils déploraient leur représentait comme le mélancolique anéantissement de leurs plus chères espérances. De là cette sombre misanthropie qui est devenue le caractère dominant de 1 âge où nous Avivons, la consolation d'un désappointement qui, sans en avoir conscience, ne trouve de soulagement que dans l'opiniâtre exagération de son propre désespoir. Cette influence s'est fait sentir à la littérature de notre temps tout imprégnée de la désespérance des esprits où elle asa source. La meta physique (1), les recherches de la science morale et politique ne sont plus guère que de vaines tentatives pour ressusciter de vieilles superstitions, ou des sophismes comme ceux de M. Malthus (;2), destinés à bercer les oppresseurs de l'humanité dans la sécurité d'un éternel triomphe. La même ombre délétère s'étend sur nos ouvrages de fiction et de poésie. Mais l'humanité me semble prête à sortir de sa torpeur.

(1) Je dois en excepter les QLiesfions académiques (1805, 111-4») de Sir ^\ . Drumniond, un livre de sagace et puissante critique métaphysiijue. S.

(2) Il faut remarquer, comme un symptôme de la renaissance des espérances publiques, que M. Malthus, dans la dernière édition de son ouvrage, reconnaît à la loi morale un empire illimité sur le principe de population. Cette concosiion répond à toutes les conséquences dél'avoraljlus au perfeclionnement liuinain que l'on pouvait tirer de sa doctrine, et réduit l'Essai sur la population ù n'être plus qu'un commentaire explicatif de l'irréfutable Juslice polilique. S.

LAOX ET CVTHNA 109

Je crois pressentir un changement graduel, lent, silencieux. C'est dans cette croyance que j'ai composé ce poème.

Je n'ai pas la présomption de vouloir entrer en lice avec nos grands poètes contemporains. Cependant je ne suis disposé à marcher sur les traces d'aucun de ceux qui m'ont précédé. J'ai voulu éviter l'imitation de toute forme de langage ou de versification particulière aux esprits originaux dont elle est le caractère ; de telle sorte que, quel que soit le mérite de mon œuvre, elle soit proprement mienne. Je ne me suis même permis, à l'égard de la pure diction, aucun système de nature à distraire l'attention du lecteur de l'intérêt tel que je puis avoir réussi à créer, en l'attachant à l'habileté que j'aurais mise à le dégoûter selon les règles de la critique. J'ai simplement revêtu ma pensée du langage qui m'a semblé le plu snaturel elle mieux approprié au sujet. Quand on est familiarisé avec la nature et avec les plus célèbres productions de l'esprit humain, il est difficile de se tromper en suivant, par rapport au choix du langage, l'instinct produit par cette familiarité.

11 y a une éducation spécialement faite pour le poète, sans laquelle le génie et la sensibilité pourraient difficilement développer tout le cercle de leurs capacités. Aucune éducation, il est vrai, ne suffirait à faire un poète d'un esprit lourd et dénué d'observation, ni même d'mi esprit observateur et intelligent, mais chez qui seraient obstrués et fermés les canaux de communication entre la pensée et l'expression. Jusqu'à quel point puis-je appartenir à l'une ou à l'autre de ces deux classes, je ne sais. J'aspire au moins à être quelque chose de mieux. Les circonstances accidentelles de mon éducation ont été favorables à cette ambition. Dès mon enfance j'ai été l'hôte familier des montagnes et des lacs, de la mer et des forêts solitaires ; le danger, qui se joue au bord des précipices, a été mon compagnon de jeux. J'ai foulé les glaciers des Alpes et vécu sous le regard du mont Blanc. J'ai erre dans les pays lointains. J'ai descendu les grands (leuves; j'ai vu se lever et se coucher le soleil, et les étoiles briller au ciel, pendant que je voguais nuit et jour emporté par un rapide courant entre une doiiljle ligne de montagnes. Jai vu de populeuses cités, j'ai oi)servé comment les passions se soulèvent, se répandent Racce. I. — 7

s'étouffent et se transforment, dans les multitudes assemblées. J'ai A'u le théâtre des plus sensibles ravages de la tyrannie et de la guerre, des cités et des villages réduits à quelques groupes dispersés de maisons noircies et sans toits, et les malheureux habitants affamés et nus sur leurs seuils désolés. J'ai conversé avec les hommes de génie mes contemporains. La poésie de l'ancienne Grèce et de Rome, de lltalie moderne et de mon propre pays, a été pour moi, comme la nature elle-même, une passion et une volupté. Telles sont les sources dont j'ai tiré les matériaux des images de mon poème. J'ai considéré la poésie dans son acception la plus compréhcnsive ; j'ai lu les poètes, les historiens et les mélapbysiciens (1) dont les ouvrages m'ont été accessibles, et j'ai contemplé la belle et majestueuse scène de l'univers, comme autant de sources communes des éléments que le poète est appelé à combiner et à faire vivre. Cependant l'expérience et les sentiments dont je parle ne font pas proprement de l'homme un poète, mais le préparent seulement à être l'auditeur de ceux qui le sont. Jusqu'à quel point trouvera-t-on que je possède le plus essentiel attribut de la poésie, c'est-à-dire, le pouvoir d'éveiller dans les autres des sensations semblables à celles qui m'animent moimême ? C'est ce que, pour parler en toute sincérité, je ne sais pas; et ce que, avec un esprit docile et résigné, je m'attends à apprendre de l'effet que je produirai sur ceux à qui je m'adresse.

J'ai évité, ainsi que je lai déjà dit, d'imiter aucun style contemporain. Mais il doit y avoir entre tous les écrivains d'un même siècle une ressemblance indépendante de leur propre volonté. Ils ne peuvent échapper à la commune inffuence qui est le résultat d'une inflnie combinaison de circonstances appartenant au temps où ils vivent ; quoique chacun soit en un certain degré l'auteur de l'influence même qu'il subit. C'est ainsi que les poètes tragiques du temps de Périclès, les auteurs italiens de la Renaissance, les puissants esprits q^ surgirent

(1) En ce sens il peul y avoir une certaine perfoclibilllé dans les n'imes de fiction, malgré l'opinion souvent exinimée par les avocats du prourès humain, que la perfectibilité est un ternie qui ne peul s'appliquer qu'à la science. S.

Page 1