‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 14 sur 58 · L.VON ET CYTHNA · texte numérisé non relu

L.VON ET CYTHNA

chez nous après la Réforme, les traducteurs de la Bible, Shakespeare, Spenser, les dramatistes du règne d'Elisabeth, lord Bacon (1), les esprits plus froids de l'époque qui suivit, nous présentent tous, au milieu de toutes leurs dissemblances, de grandes analogies entre eux. A ce point de vue, Ford ne peut pas plus être appelé l'imitateur de Shakespeare, que Shakespeare l'imitateur de Ford. 11 y eut peut-être entre ces deux hommes ({uclques points de ressemblance autres que ceux produits par la générale et inévitable intluence de leur siècle. Celle-ci est une influence à laquelle le plus petit écrivailleur ni le plus sublime génie ne peuvent se soustraire : je n'ai pas essayé d'y échapper.

J'ai adopté la stance de Spenser (un rythme d'une inexprimable beauté), non parce que je la considère comme un modèle plus achevé de l'harmonie poétique que le vers blanc de Shakespeare et de Milton, mais parce que dans ce dernier il n'y a pas d'abri pour la médiocrité ; il faut réussir ou échouer. Un esprit ambitieux l'eût peut-être tenté. Mais j'étais aussi attiré par l'éclat et la magnificence de son qu'un esprit nourri de pensées musicales peut produire par le juste et harmonieux arrangement des repos de cette mesure. On pourra cependant trouver quelques endroits où j'ai complètement échoué dans cette tentative; un entre autres que je prie le lecteur de considérer comme un erralum, celui où j'ai très étourdiment laissé un alexandrin dans le milieu d'une stance (2).

Mais sous ce rapport comme sous tous les autres j'ai écrit sans crainte. C'est le malheur de ce siècle que ses écrivains, trop oublieux de l'immortalité, sont excessivement sensibles à \m éloge ou à un blâme passager... Ils écrivent avec la crainte des Revues devant les yeux. Ce système de critique a surgi à une époque d'interrègne et d'cngourtlissement où la poésie n'existait plus. La poésie et l'art qui prétend régler et limiter ses pouvoirs ne peuvent subsister ensemble. Longin n'aurait pas pu être le contemporain d'Homère, ni Boileau celui d'Horace. Cependant cette espèce de critique n'a jamais eu la pré-

(1) Bacon domine seul le siècle qu'il a éclairé. S.

(2) Rossetti signale trois exemples de cette même négligence : cli. iv, st. 27 ; cti. VIII, st. 27; ch. i.v, st. 36.

somption de donner ses appréciations comme venant de son propre fonds ; elle a toujours, différente en cela de la vraie science, suivi et non précédé l'opinion du public, et même aujourd'hui elle voudrait, à force de lâches adulations, amener quelques-uns de nos plus grands poètes à imposer gratuitement des entraves à leur propre imagination, et à devenir les complices inconscients de l'immolation quotidienne de tout génie moins ambitieux ou moins heureux que le leur. J'ai donc essayé d'écrire (comme je crois qu'écrivaient Homère, Shakespeare et Mil ton) avec un entier dédain de la censure anonyme. Je suis certain que la calomnie et le travestissement des pensées, quelque compassion qu'ils puissent m'inspirer, ne peuvent troubler mon repos. Je comprendrai le silence significatif de ces habiles ennemis, « qui n'osent pas se risquer à parler ». J'essaierai de tirer, du milieu des insultes, du mépris et des malédictions, les conseils qui peuvent concourir à corriger les imperfections que de semblables censeurs auront découvertes dans ce premier appel sérieux au public. Si certains critiques étaient aussi clairvoyants qu'ils sont méchants, quels bénéfices ils auraient à s'abstenir de leurs violentes diatribes ! En tout cas, je crains d'être assez malicieux pour m'amuser de leurs piètres finesses et de leurs boiteuses invectives. Si le public juge que ma composition est sans mérite, je m'inclinerai devant le tribunal dont Milton a reçu sa couronne d'immortalité; et je m'appliquerai, si je vis, à puiser de nouvelles forces dans cet échec même, pour m'exciter à une nouvelle entreprise poétique qui ne soit plus sans mérite. Je ne saurais m'imaginer que Lucrèce, quand il méditait ce poème dont les doctrines sont encore la base de notre science métaphysique, et dont l'éloquence a été l'admiration des hommes, ait écrit sous l'appréhension de la censure que quelques sophistes soudoyés par l'impure et superstitieuse noblesse de Rome pourraient infliger à ses éiTils. Ce fut à cette période où la Grèce était r ''(lui te eu servitude, et l'Asie rendue tributaire par une République qui elle-même marchait à grands pas à l'esclavage et à la ruine, ce fut à cette époque que l'on vit une multitude de captifs syriens, sectateurs fanatiques de l'obscène Astaroth, et les indignes successeurs de Socrate et de Zenon trouver une

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