LA ON ET CYTIIXA
subsistance précaire, en servant, sous le nom d'aiïranchis, les vices et les vanités des grands.
Ces malheureux furent habiles à plaider, avec force sophismes superficiels, mais plausibles, en faveur de ce mépris de la vertu qui est le propre des esclaves, et de la foi aux prodiges (le plus fatal écueil pour la bienveillance dans l'imagination des hommes), de cette foi qui, née dans les communautés d'esclaves de l'Orient, commença pour la première fois à entraîner dans son courant les nations occidentales. Et la désapprobation d'une telle race d'hommes aurait pu inspirer au sage et sublime Lucrèce une salutaire terreur ! Les derniers et peutêtre les plus infimes de ceux qui suivent ses traces n'accepteraient pas de vivre dans de telles conditions.
La composition de ce poème ne m'a guère coûté que six mois de travail. Mais j'ai consacré à cette tâche une ardeur et un enthousiasme sans repos. A mesure qu'il sortait de mes mains, mon ouvrage était pour moi l'objet d'une critique attentive et ardente. J'aurais voulu ne le lancer dans le monde qu'avec cette perfection qu'un long travail et une longue revision, dit-on, peuvent donner. Mais j'ai trouvé que, si avec celte méthode je pouvais gagner quelcfue chose en exactitude, je m'exposais à faire perdre à mon ouvrage beaucoup de cette fraîcheur et de cette énergie d'images et de langage, telle qu'elle découlait d'un premier jet de mon esprit. Mais, si la pure composition n'a pas occupé plus de six mois, il faut dire que les pensées qui y sont réunies ont été lentement amassées pendant de nombreuses années.
J'aime à croire que le lecteur voudra bien distinguer soigneusement les opinions qui otlrent un caractère dramatique en rapport avec les personnages qu'ils doivent expliquer de celles qui me sont particulièrement personnelles. Ainsi, par exemple, j'attaque l'idée erronée et dégradante que les hommes se sont faite de l'Être suprême, mais non l'Être suprême lui-même. La croyance que quelques personnes superstitieuses que j'ai mises en scène entretiennent delà Divinité, croyance injurieuse à sa bonté, diffère totalement de la mienne. En appelant aussi un grand et radical changement dans l'esprit qui anime les institutions sociales de l'humanité, j'ai évité de llatler ces
passions violentes et méchantes de notre nature qui sont toujours aux aguets pour mêler leur alliage impur aux plus bienfaisantes innovations. Il n'y a pas place ici pour la vengeance, l'envie ou le pi'éjugé. Partout l'amour y est célébré comme la seule loi qui doive gouverner le monde moral.
Dans la conduite personnelle de mon héros et de mon héroïne, il y a une circonstance destinée à réveiller le lecteur de l'extase de la vie ordinaire. Je me suis proposé de briser la croûte de ces opinions usées d'où dépendent les institutions établies, .l'ai donc fait appel au plus universel de tous les sentiments, et j'ai essayé de fortifier le sens moral en l'empêchant de consumer ses énergies en cherchant à éviter des actions qui ne sont que des crimes de convention. C'est parce qu'il y a trop de vices artificiels qu'il y a si peu de réelles vertus. Les sentiments seuls de bienveillance ou de malveillance constituent l'essence du bien ou du mal. La circonstance dont je parle, toutefois, n'a été introduite que pour accoutumer les hommes à cette charité et à cette tolérance qui doit trouver son encouragement dans l'exhibition dune pratique tout à fait différente de la leur (1). Rien en vérité ne serait plus funeste que beaucoup d'actions, innocentes en elles-mêmes, qui pourraient attirer sur . les individus le mépris superstitieux et la fureur de la multitude. /
(1) Les sentimeats caractéristiques de cette circonstance ou ceux qui s'y rattaclient n'ont aucun rapport personnel à fauteur (Sliellej-)
Cette circonstance est celle du lien fraternel qui unit les deux héros du poème, les deux amants, Laon et Cythna ; Shelley dut, bien malgré lui, faire disparaître dans l'édition définilive toute trace de cette fraternité ; nous traduisons ici l'édition priniilive, telle qu'elle est sortie des mains du poète, njus contentant d'indiquer eu note les variantes ([ui lui furent imposées dans la nouvelle édition qui a pour litre : la Révolte de l'Islam. Voir, à ce sujet, notre Étude sur Shelley, qui accompagne cette traduction.