DÉDICACE
MARY WOLLSTONECRAFT SHELLEY
« 11 n'y a aucun danger pour un homme qui sait ce que c'est que la vie et la mort ; il n'y a aucune loi au-delà de sa science ; il ne lui est pas i)ennis d'en reconnaître aucune autre. »
(Chapman:.)
Ma tâche de l'été est achevée, Mary, et je reviens à toi, véritable foyer de mon cœur; comme vers sa reine quelque chevalier de féerie vainqueur, rapportant de brillantes dépouilles à sou château enchanté. Et tu ne dédaignes point qu'avant que ma renommée devienne un astre parmi les astres de la mortelle nuit (si toutefois elle peut percer son obscurité native), je veuille unir ses douteuses promesses à ton nom aimé, toi, enfant de l'amour et de la lumière.
Le travail qui t'a dérobé tant d'heures est achevé, — le fruit en est à tes pieds. On ne me verra pas plus longtemps là où les bois marient leurs branches entrelacées pour former un berceau, où avec un bruit semblable à mille douces voix les chutes d'eau bondissent à travers de sauvages îles vertes, formant à mon bateau solitaire une solitaire retraite d'arbres moussus et d'herbes... Me voici près de toi, où mon cœur n'a cessé d'être.
Des pensées de grandes actions furent les miennes, chère amie, quand pour la première fois passèrent les nuages qui enveloppent ce monde aux yeux de la jeunesse. Je me rappelle fort bien l'iieure où se dissipa le sommeil de mon esprit. C'était un frais matin de mai ; je me promenais sur l'herbe étincelante, et je pleurais, sans savoir pourquoi ; lorsqu'il s'éleva de la cbambre d'école voisine des voix qui, hélas ! n'étaient que l'écho d'un monde de donleiirs, l'àpre et discordante mêlée de tyrans et d'ennemis.
Et alors, serrant les mains, je regardai autour de moi ; mais il n'y avait personne à mes côtés pour se moquer de mes yeux ruisselants, qui versaient leurs gouttes brûlantes sur la terre ensoleillée. Aussi, sans honte, je m'écriai : « Je veux être sage, juste, libre et doux, si ce pouvoir est en moi ; car je suis las de voir l'égoïste et le fort tyrannisertoujours sans reprocheetsansfrein.» Alors je maîtrisai mes larmes, mon cœur se calma, et je fus doux et hardi.
Et depuis cette heure, avec une pensée ardente, je me mis à puiser la science aux mines défendues du savoir ; sans me soucier de rien apprendre de ce que savaient ou enseignaient mes tyrans, de ce secret trésor je fis une solide armure pour mon âme, avant qu'elle pût marcher en guerre au milieu des hommes. Ainsi force et espérance s'affermirent de plus en plus en moi, jusqu'au jour où surgitdans monàmelesentimentde ma. solitude, une soif qui me fit languir.
LAON ET CYTHNA 11"
Hélas ! cet amour serait-il un fléau et un piège pour ceux qui chercheraient toutes les sympathies en mie seule ? — Je la cherchai autrefois en vain ! Alors un sombre désespoh'J'ombred'une nuitsans étoiles, se répandit sur le monde où je me mouvais seul... Pas un être qui pour moi ne fût trompeur; partout cœurs durs et froids, semblables à des monceaux de pierre,de glace qui écrasaient et desséchaient le mien... mon cœur ne pouvait être qu'une motte de terre inanimée, jusqu'à ce qu'il fût ranimé par toi 1
Amie, donthi présence sur mon cœur flétri par l'hiver est tombée comme un resplendissant printemps sur une plaine sans herbe, que tu étais belle et calme et libre dans ta jeune sagesse, quand tu brisais et faisais voler en éclats la mortelle chaîne de la (Coutume, et que tu marchais aussi lihre que légère au milieu des nuages, que plus d'un esclave envieux exhalait en vain du fond de son obscure prison ; et mon âme s'élança, pour te rencontrer, du sein des douleurs qui lavaient si longtemps retenue captive !
Dès lors je ne voyageai plus seul à travers le désert du monde, où cependant j'ai foulé des sites d'une sublime conception ; je ne visitai plus sans compagnon les lieux où la solitude est comme le désespoir. C'est l'austère satisfaction de la sagessse, quand la Pauvreté peut llétrir de son atteinte le juste et le bon, quand l'Infamie ose se moquer de l'innocent, et que des amis chéris se mettent du côté de la multitude pour le fouler aux pieds.
Ce fut notre sort, et nous tînmes bon, sans être ébranlés.
Maintenant estdescendue une heure plus sereine, et, avecla fortune inconstante, les amisreviennent; quoique celui qui souffre laisse dire à la science et à la force : « Ne paie pas le mépris par le mépris ^>... Et de ton flanc deux charmants enfants sont nés, pour remplir notre home de sourire, et ainsi nous marchons, les plus fortunées des créatures, sous le matin rayonnant de la vie ; et ces délices, et toi-même, telle est la source de ce Chant que je te consacre.
Mes doigts inexpérimentés ne vont-ils aujourd'hui qu'essayer le prélude d'accords plus élevés? Ou bien la lyre où mon esprit repose doit-elle bientôt s'arrêter silencieuse, pour ne plus résonner jamais, quoiqu'elle puisse ébranler le règne anarcliique de la Coutume et charmer les esprits des hommes aux accords mêmes de la Vérité, plus sainte que la lyre d'Amphion lui-même?... Je voudrais bien répondre par des paroles d'espérance. — Mais je suis usé, consumé, et la Mort et l'Amour se disputent leur proie !
Et toi, qu'es-tu? Je le sais, mais je n'ose le dire ; le temps peut le révéler à ses années silencieuses. Cependant dans la pâleur de ta joue pleine de pensée, dans la lumière où ton large front se consume, dans tes si doux sourires, dans tes pleurs, dans ton gracieux langage, j'entends murmurer une prophétie, qui
triomphe de mes craintes les plus folles ; et à travers tes yeux, dans les profondeurs de ton âme, je vois brûler intérieurement une lampe de vestale.
On dit que tu fus digne d'amour dès ta naissance, de parents glorieux ambitieuse enfant (i).Jenem'en étonne pas. — Elle a quitté cette terre, celle dont la vie fut comme une douce planète qui se couche, et qui te revêtit du pur rayonnement de sa gloire mourante; sa renommée brille toujours sur toi, à travers les noires et sauvages tempêtes, qui viennent d'ébranler ces derniers jours ; et tu peux réclamer de ton père l'abri d'un nom immortel (2).
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Une voix sest fait entendre venant de maint esprit puissant, une voix qui était l'écho de trois mille ans ; et le monde tumultueux en l'entendant resta muet, comme un homme solitaire qui dans un désert entend la musique de sa patrie ; — des terreurs inaccoutumées tombèrent sur les pâles oppresseurs de notre race, et Foi, et Coutume, et les bas et vils soucis, comme des dragons frappés du tonnerre, abandonnèient pour un temps le cœur bumain déchiré, leur pâture et leur domicile.
Il) La mtTe de Mary SlicUoj' était cette fameuse Mary Wollstonecraft, qui prit si chaleureusement en main la cause de rémancipation des femmes ; elle avait épousé W. Godwin, et était morte en donnant le jour à cette Mary, qui devait devenir la Icmmu bion-aimée de Shelley. Voir notre Etude sur Shclley.
(2) William Godwin, l'auteur célèbre de la Juslice polilûjue.
L'immortelle voix de la Vérité s'arrête parmi les hommes !... Quand il ne devrait y avoir aucune réponse à mon cri, quand même les hommes devraient se lever et fouler aux pieds, avec une aveugle furie, le pur nom de celui qui les aime, — toi et moi, douce amie, nous pouvons briller dans notre sérénité, comme des lampes dans la nuit orageuse du monde, — deux tranquilles étoiles, au milieu des nuages qui en passant les ravissent à la vue du marin sombrant, deux étoiles rayonnant d'année en année d'une inextinguible lumière.