‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 17 sur 58 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

Quand la dernière espérance de la France écrasée fut tombée comme un court rêve de passagère gloire, fuyant les visions de désespoir, je me levai, et escaladai le sommet d'un promontoire aérien, dont la base caverneuse blanchissait sous la boule agitée ; et je vis laube d'or jaillir et réveiller chaque nuage et chaque vague ; — mais le calme ne dura qu'un instant : car tout à coup la terre fut secouée, comme si sa niasse était surprise par le dernier cataclysme.

Comme je me tenais debout, un coup de tonnerre retentissant éclata en grondements lointains le long de l'abîme sans vagues ; et se réunissant rapides dans toutes les directions, de longues traînées de brumes tremblotantes se mirent à ramper, jusqu'au moment où leurs lignes s'emmêlant plongèrent le soleil levant dans l'ombre ; — on n'entendait pas un son ; un horrible repos régnait sur les forêts et les flots, et, tout à fentour, des ténèbres plus terribles que la nuit se répandaient sur la terre.

Écoutez! C'est le sifflement d'un vent qui balaie la terre et l'Océan ! Voyez ! les éclairs entr'ouvrent le ciel d'où tombe un déluge d'eau et de feu, pendant qu'audessous les abimes fouettés étincellent et bouillonnent! La tempête continue de faire rage : impétueux torrent, trombes et vagues bouleversées, éclair et grêle, et ténèbres tourbillonnantes ! — Il se fait une pause. — Les oiseaux de mer, qui s'étaient retirés dans leurs cavernes pour crier, sortent pour voir quel calme est tombé sur la terre, quelle lumière brille dans le ciel !

Car, à l'endroit où l'irrésistible ouragan a déchiré ces ténèbres pleines d'épouvante, on voyait un coin de ciel bleu, découpé d'une multitude de beaux nuages très délicatement entrelacés; et le vert Océan, sous cette ouverture de bleu pur, frémissait comme une émeraude enflammée. Partout en bas le calme était répandu; mais bien loin en haut, entre la terre et l'air supérieur, les vastes nuages fuyaient, innombrables et rapides comme les feuilles dispersées par une tempête d'automne.

Et toujours, à mesure que la lutte devenait plus furieuse entre les tourbillons et les nuages d'en haut qui fuyaient, l'ouverture devenait de plus en plus sereine; la lumière bleue perçait la trame de ces nuages blancS; qui semblaient couchés au loin, profonds et immobiles: pendant qu'à travers le ciel le pâle demicercle de la lune passait dans sa lente et mobile

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majesté; sa corne supérieure était encore revêtue de brouillards, qui bientôt mais lentement s'enfuirent, comme la rosée sous les rayons de midi.

Je ne pouvais m'empêcherde regarder; il y avait une fascination dans cette lune, dans ce ciel et ces nuages, qui entraînait mon imagination, et, dans l'attente de quelque chose que je ne connaissais pas, je restais immobile. La blancheur de la lune, au milieu du ciel si bleu, tout à coup apparut souillée d'ombre; une tache, un nuage, une forme grossissait en s'approchant, comme un grand navire dans la sphère du soleil couchant qu'om aperçoit de loin sur la mer, et fut bientôt tout près.

Comme une barque, qui au sortir d'un gouffre de montagnes sombres, vastes et surplombantes, s'avance sur une rivière réunissant là toute la force de ses sources, et frémit sous la rapidité de sa course à laquelle contribuent voiles, rames et courant; ainsi, de cet abîme de lumière, une forme ailée, portée sur tous les vents da ciel, flottait, approchant toujours, et se dilatant à mesure quelle avançait ; l'ouragan la poursuivait de ses coups de vont furieux, de ses éclairs rapides et brûlants.

Une course précipitée, d'une rapidité vertigineuse, suspendant la pensée et la respiration ! Un monstrueux spectacle!... Je vis dans l'air un Aigle et un Serpent combattant enlacés... Dans ce moment, relâchant son vol impétueux devant le roc aérien où je me tenais

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•iebout, l'Aigle, planant, tournoya à gauche et à droite et, ses ailes étendues, resta suspendu sur les eaux, faisant tressaillir de ses cris la vaste solitude de Tair.

Un trait de lumière descendit sur ses ailes, et chacune de ses plumes d'or étincela — plume et écaille inextricablement confondues. Les mille nuances 'de la cuirasse du Serpent brillaient à travers les plumes ; ses anneaux se tordaient en mille replis gonflés et noueux ; son cou élevé, mince et souple, rejeté en arriére, supportait sa tête crètéo, qui prudemment s'agitait et lançait des coups d'oeil furtifs sous le regard fixe de l'Aigle.

Tournant dans des cercles sans fin et faisant retentir l'air du bruit de ses ailes et de ses cris, r.\igle volait toujours, tantôt dérobant dans les hauteurs ses circuits presque invisibles, tantôt, comme s'il tombait, glissant dans l'air : ses cris étaient de plus en plus déchirants, et rejetant en arrière sa tête ardente, du bec et des serres il harcelait sans relâche le Serpent entrelacé, qui cherchait toujours à faire une blessure mortelle au cœur de son ennemi.

Quelle vie, quelle puissance, quelle ardeur, éclatait dans la sphère de cet effroyable combat ! Du choc de ces prodigieux ennemis, une vapeur se forma, et resta suspendue dans l'air, comme sur les flots l'embrun de la mer ; bien loin dans le vide, flottaient les plumes dispersées ; les brillantes écailles jaillissaient sous les

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atteintes des serres de TAigle, comme des étincelles dans les ténèbres ; sur leurs traces le sang tache l'écume de neige du tumultueux abîme.

Les chances se succèdent avec rapidité dans ce combat ; nombreuses alternatives de victoires et de défaites, une noire et sauvage mêlée ! Quelquefois le Serpent parvient à étreindre le coude son ennemi dans les rigides anneaux de sa corde de diamant, jusqu'à ce que l'Aigle, affaibli par la souiï'rance et la fatigue, relâche son vol puissant et flotte Janguissamment pi'ès de la mer, désespérant de venir à bout de son adversaire, qui alors lève sa crête rouge et enflammée, rayonnant de sa victoire.

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Alors sur le bord blanchissant de la vague entr ouverte, où ils sont tombés ensemble, le Serpent voudrait relâcher son étreinte étouffante, et fouetter le vent de ses sauvages anneaux ; et pour briser la chaîne de son tourment, le vaste oiseau voudrait secouer la force de ses invincibles ailes, et, par un efî"ort désespéré de son cou musculeux, rompre d'un choc soudain les anneaux qui l'enchaînent, puis prendre son essor avec la lapidité de la fumée qui s'échappe du volcan.

La ruse déjouait la ruse, et la force résistait à la force, dans un long, mais indécis combat. Enfin cette lutte prodigieuse trouva son terme. Elle dura jusqu'à ce que la lampe du jour fût tout à fait éteinte ; alors, épuisé, raidi, déchiré, ce puissant Serpent resta suspendu sur

l'abîme, puis enfin tomba dans la mer, tandis qu'audessus du continent, avec un bruit d'aile et un cri, l'Aigle passait, porté lourdement sur le vent épuisé.

Cependant la tempête s'était enfuie; l'Océan, la terre et le ciel brillaient de nouveau à travers l'atmosphère. Seulement, c'était un spectacle étrange de voir les vagues rouges s'agiter, comme des montagnes, sur la sphère du soleil couchant qui s'enfonçait, et d'entendre leur furieux rugissement au milieu du calme. Je descendis de ce lieu escarpé au rivage de la mer. — Le soir était clair et splendide, et là je trouvai la mer calme comme un enfant au berceau plongé dans un sommeil sans rêve.

Il y avait là une femme, belle comme le matin, assise au pied des rochers sur le sable de la mer désolée — belle comme une fleur qui pare un désert de glace. Ses délicates main~s étaient croisées sur son sein, et le lien qui retenait sa noire chevelure était tombé, et elle était ainsi assise, regardant les vagues. Surla plage nue à la limite de la mer, une petite embarcation attendait, belle comme elle, semblable à l'Amour abandonné par l'Espérance et désolé.

Il semblait que cette belle forme avait suivi les péripéties de cet inimaginable combat, et que maintenant ces tendres yeux étaient fatigués du soleil, dont la lumière éclairait brutalement sa douleur; car on voyait son éclat suspendu dans les larmes qui ne cessaient

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