‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 18 sur 58 · LAON ET CYTH.NA · texte numérisé non relu

LAON ET CYTH.NA

(le couler silencieusement. Guettant les festons d'écume tissés par la marée affaiblie sur le sable pailleté, elle gémissait profondément, et à chaque gémissement po/tait son regard sur la mer.

Et, quand elle vit le Serpent blessé plonger dans les vagues, ses lèvres pâlirent, s'entr'ouvrirent et tremblèrent; les larmes cessèrent de couler de ses yeux imperturbables ; aucun accent de plainte ne lui échappa plus ; mais elle se leva et, laissant flotter au gré de la brise sa brillante robe d'étoiles et sa chevelure ombreuse, elle ût entendre sa voix; les cavernes de la vallée qui s'ouvraient sur l'océan la recurent, et elle remplit de ses sons d'argent les profondeurs de l'air.

Elle parlait dans un langage dont l'étrange mélodie n'appartient pas à la terre. J'entendais seul — et cette solitude rendait sa musique plus mélodieuse encore — la pitié et l'amour de chacune de ses modulations ; mais ces doux accents étaient connus du Serpent, leur langue native à tous deux ; il ne battait plus languissamment l'embrun blanchissant, mais, s'enroulanl à travers les vertes ombres des vagues qui battent le rivage, il vint s'arrêter à ses pieds de neige.

Alors la femme s'assit de nouveau sur le sable, elle pleura et serra convulsivement ses mains, tout en reprenant l'inintelligible accent de sa voix mélodieuse et son air éloquent ; et elle découvrit son sein, et les ombres vertes et lumineuses de la mer jouèrent dans

ces profondeurs marmoréennes — un seul inslant aperçue; car l'instant d'après le Serpent obéit à sa voix, et, doucement replié, se reposa dans son embrassement.

Alors elle se leva et me sourit avec des yeux sereins, quoique tristes, semblable à une belle planète, qui, pendant que la lumière du jour s'attarde encore dans les cieux, fend Tair rouge sombre de ses perçants rayons; puis elle dit : « Il est sage de s'affliger ; mais vain et faible était le désespoir qui du sein du sommeil ta conduit ici. Tu apprendras cela, et bien plus encore, si tu oses nous accompagner moi et ce Serpent sur l'abîme... un étrange et divin voyage. »

Sa voix avaitl'accent si étrange et si triste, et cependant si doux, de quelque voix aimée qu'on n'a pas entendue depuis longtemps. Je pleurai. « Cette femme si belle aller toute seule sur la mer avec ce terrible Serpent ! Sa tête repose sur son cœur, et qui peut savoir le peu de temps qu'il lui faut pour dévorer sa faible proie ? » — Telles étaient mes pensées, quand la marée commença à monter; et cet étrange bateau, comme l'ombre de la lune, glissa sur les flots, au milieu des étoiles réfléchies par les eaux.

Un bateau d'un rare dessin, qui n'avait d'autre voile que sa propre proue recourbée de mince pierre de l\ine, travaillée comme un tissu d'une trame fine et légère, pour emprisonner ces aimablesbrisesqu'oa n'entend pas souffler, et qui se devinent seulement à la vitesse sou-

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tenue avec laquelle le bateau fend la mer étincelante. — Maintenant, nous voilà embarqués;... les montagnes pendent et sonrcillent sur l'abîme étoile qui luit dans les profondeurs d'une vaste et sombre étendue, pendant que nous voguons sur les flots.

Et. comme nous voguions, cette femme raconta une étrange et terrible histoire, semblable à un de ces songes mystérieux, qui rendent la jone du dormeur pâle de stupeur. — Il était minuit et, tout autour de nous, un courant sans rivages, un immense océan roulait, quand ce thème solennel enchâssé dans son cœur trouva son expression, et elle fixa son regard sur le mien; ces yeux dardèrent dans mon esprit un rayon perçant de divin amour et, avant môme que ses- lèvres se fussent ouvertes, rendirent Tair éloquent.

« Xe me parle pas, mais écoute ! Il y a beaucoup de choses que tu apprendras, beaucoup de choses qui doivent rester inaccessibles à la pensée, et encore plus à la parole, dans Turne à jamais flottante de l'obscur avenir. — Sache donc que dans la profondeur des vieux âges, deux Pouvoirs étabhrentleur empire sur les choses mortelles, se partageant le gouvernement du monde, immortels, présents partout, différents l'un de l'autre, mais Génies jumeaux, également Dieux. — Quand la vie et la pensée naquirent, ils surgirent de la matrice du néant sans essence.

« L(î premier habitant de ce monde, seul, se tenait

debout sur le bord du chaos. Voilà qu'au loin sur l'immense et sauvage abîme brillèrent deux météores jaillissant delà profondeur de sa tempétueuse mêlée : une Comète rouge-sang et l'Étoile du Matin, mêlant leurs rayons pour le combat. Comme il se tenait debout, toutes ses pensées dans son esprit guerroyèrent l'une contre l'autre dans une effroyable sympathie, —quand sur les flots tomba cette belle Etoile, il se retourna et versa le sang de son frère.

« Ainsi le Mal triompha et l'Esprit du Mal, un Pouvoir aux mille formes que personne ne peut connaître, une Forme aux mille noms ; le Démon s'ébattit dans la victoire, régnant sur un monde de douleurs ; la nouvelle race de l'homme s'agita en tous sens, affamée et sans abri, détestée et détestant, sauvage, et haïssant le bien ; car son immortel ennemi avait changé sa forme d'étoile, belle et douce, eu la forme d'un horrible Serpent, irréconciliable avec l'homme et la béte.

« Les ténèbres qui s'étendirent sur l'aurore des choses furent le souffle et la vie du Mal ; il y puisa des forces pour planer bien haut avec ses ailes qui obscurcissent tout de leur ombre ; le grand Esprit du Bien fut réduit à ramper au milieu de l'espèce humaine, et toute laiigue le maudit et le blasphéma quand il passait ; car personne ne distingua le bien du mal, quoique leurs noms fussent suspendus en dérision au front du temple, oii sous le nom de Roi, Seigneur et Dieu, le Démon conquérant régna sur les gémissements de ses nombreuses victimes.

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« Le Démon, dont le nom fut légion : Mort, Paiine, Tremblements de terre, Fléau, Détresse, et la pâle Folie, et les Maladies ailées et blêmes, une armée aussi nombreuse que les feuilles que disperse le vent d'automne ; Poison, un serpent dans les fleurs, cachant sa tête homicide sous le voile des aliments et de la Joie ; et le reste, sans quoi tous ces maux seraient impuissants : Crainte, Haine, Foi et Tyrannie, étendant les subtils filets où se prennent les vivants et les morts.

v( Son Esprit est leur pouvoir, et eux, ses esclaves, habitent Fair, la lumière, la pensée, le langage ; ils tiennent leur cour, du palais jusqu'au tombeau, dans louteslesréunionsd'hommes: invisibles, exceptéquand, dans un miroir d'ébéne, le farouche Cauchemar leur ordonne d'apparaître, pour un tyran ou un imposteur, formes de démons noires et ailées, que. du fond de lenfer, son royaume et son séjour sous des cieux inférieurs, il déchaîne pour leurs sombres et funestes besognes.

«( Pendant la jeunesse du monde son empire fut aussi ferme que ses fondements. Bientôt l'Esprit du Bien, quoique sous l'apparence d'un abject ver, surgit des vagues de l'informe débordement qui finit par se retirer et s'enfuir, et recommença l'incertaine gueiTe avec ce Démon de sang. Les trônes alors pour la première fois furent ébranlés ; l'immense multitude humaine, foulée aux pieds, commença à jeter un regard d'espérance

sur sa propre force ; et la Crainte, ce pâle démon, abandonna son sanctuaire ensanglanté.

« Alors la Grèce apparat ! Les Génies aux ailes d'or visitèrent en songe ses poètes et ses sages, endormis au sein de la nuit des âges ; ils trempèrent leurs cœurs dans les divines flammes allumées par ton souflle, ô toi, Pouvoir, le plus sacré des noms ! Et souvent, dans les âges qui suivirent, quand les ténèbres donnaient de nouvelles forces à ton ennemi, leur gloire, comme un soleil, rayonna sur le champ de bataille, — une lumière de salut, comme un paradis qui se déroule au delà des ombres du tombeau.

« Tel est ce conflit! Quand Thumanité engage avec ses oppresseurs une mêlée de sang ; ou quand des pensées libres, comme des éclairs, deviennent vivantes, et que, dans chaque poitrine de la foule, la justice et la vérité déclarent une guerre silencieuse à la couvée sans cesse renaissante de la coutume ; quand les prêtres et les rois déguisent en sourires ou en colères leur féroce inquiétude ; quand autour des cœurs purs se rassemble une armée d'espérances; quand le serpent et l'aigle se rencontrent. . . alors les fondements du monde tremblent !

« Tu as vu ce combat ! — Quand tu retourneras à ton foyer, ne l'inonde pas de pleurs ; quoiqu'on puisse te dire que la terre est devenue maintenant la curée du tyran, qu'il veut la partager à ses complices, comme la vile récompense de leur vie déshonorée. —

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Le Démon victorieux, le tout-puissant de jadis, aujourd'hui faiblit, et craint que son triomphe si chèrement acheté ne soit bientôt le signal assuré de sa fin qui approche.

« Écoute, ô étranger, écoute ! Ma forme est une forme humaine, semblable à celle que tu portes. Touche-moi sans crainte ! Ma main que tu sens n'est pas celle d'un fantôme, mais elle est chaude de sang humain. — Bien des années se sont écoulées depuis le jour où pour la première fois mon àme altérée aspira à connaître les secrets de ce monde prodigieux, quand mon cœur fut profondément pénétré de sympathie pour des malheurs qui ne pouvaient être les miens, et que ma pensée, en rêve, veilla mystérieusement sur le sommeil d'un enfant.

« Les douleurs humaines ne pouvaient être les miennes, depuis le jour où habitant bien loin des hommes, libre et heureuse orpheline, près du rivage de la mer, un vallon dans la profondeur de la montagne, j'errais près des vagues et à travers les sauvages forêts, réconciliée avec louraganet les ténèbres ; car j'étais calme tout à l'heure quand la tempête ébranlait le ciel ; mais lorsque les cieux apaisés sourirent dans leur beauté, je versai de douces larmes, trop tumultueuses cependant pour la paix, et, serrant mes mains, je les levai vers le ciel dans l'extase.

" Voici quels furent les présages de mon destin. — Avant qu'un cœur de femme battît dans ma poitrine

de vierge, je fus nourrie dans la plus divine des sciences ; un poète mourant me donna des livres et calma par d'étranges, mais saintes paroles, la douce inquiétude dans laquelle je le veillais à l'approche de sa mort ; — ,un jeune homme avec des cheveux blancs, un étranger errant dans nos solitaires montagnes ; et cette science envahit mon esprit comme un ouragan, absorbant toutes les facultés de mon âme.

« C'est ainsi que je connus la sombre légende que développe l'histoire, mais non, ce me semble, comme les autres la connaissent ; car ils n'en pleurent pas... et la Sagesse déroula devant moi les nuages qui recouvrent l'abîme des malheurs humains (elle ne montre qu'à un petit nombre cette salutaire vision) — car j'aimais toutes choses d'une affection intense; aussi, quand la profonde source de l'espérance coule à pleins bords, et que, comme un tremblement de terre, elle soulève le stagnant océan des humaines pensées, la mienne ressent le choc de la plus puissante émotion.

« Quand pour la première fois le sang de la vie alluma dans ces veines le feu de la pensée, la grande France se leva ; elle saisit, comme pour les briser, ces pesantes chaînes qui enserrent dans le malheur les nations delà terre. Je vis, et je tressaillis auprès de mon foyer; dans ma confiante joie je criai aux nuages et aux vagues, pour leur faire partager mon incommensurable joie ; je ris dans la lumière et la musique ; bientôt une douce démence, une tendre et pénétrante tristesse inonda mon cœur.

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« Un profond sommeil s'empara de moi. Mes rêves étaient de feu ; de douces et délicieuses pensées s'arrêtaient et voltigeaient comme des ombres sur mon cerveau ; et un étrange désir, la tempête d'une passion bouillonnant dans =mon âme tranquille, inonda de lumière ses profondeurs. Cette tempête passa; le calme et l'ombre revinrent bien plus doux ; — alors jaimai, mais non un amant humain ! Car, lorsque je meréveillair l'Etoile du Matin brillait à travers les chèvrefeuilles qui tapissaient ma demeure.

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