‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 20 sur 58 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Dix mille colonnes se détachaient sous cette lumière frémissante ; entre leurs fûts tournaicnl an loin les longues ailes semblables à des labyrinthes, plus brillantes de leur propre rayonnement que le ciel de celui du jour. Et sur les murailles de jaspe on voyait tout autour des peintures, la poésie d'une très puissante pensée qui y avait développé l'histoire de l'Esprit ; une

histoire de péripéties passionnées, divinement enseignée, exécutée par des génies inconscients dans leurs danses ailées.

Au-dessous étaient assises sur de nombreux trônes de sapliir les grandes figures venues de l'humanité, un imposant Sénat: les uns, dont les blanches chevelures brillaient comme la neige des montagnes, doux, beaux, et aveugles ; d'autres, des formes de femmes, dont les traits rayonnaient d'âme ; d'ardents jeunes gens, de beaux et brillants enfants... Quelques-uns avaient des lyres dont les cordes étaient entremêlées de pâles et enlaçantes flammes, faisant entendre éternellement de faibles, mais pénétrants accords qui perçaient l'air de cristal.

Un siège était vide au milieu, un trône élevé sur une pyramide semblable à une flamme sculptée, entouré de marches circulaires, reposant sur leur propre abîme de feu. Aussitôt que la femme fut entrée dans cette salle, elle prononça en criant le nom de l'Esprit, tomba et s'évanouit lentement hors de la vue. Des ténèbres s'élevèrent de sa forme dissoute, et se réunissant remplirent le dôme d'une lumière tissée, mêlant à ses sphères d'étoiles une nuit surnaturelle.

On vit alors deux lumières élincelantes se glisser en cercles sur le parquet d'améthyste, petits yeux de serpents, allant de côté et d'autre, comme des météores sur le bord herbu d'une rivière. Elles roulèrent Tune

LAON ET CYTHNA 141

autour de l'autre, se dilatant de plus en plus ; puis elles s'élevèrent, se confondant en une seule, une claire et puissante planète qui se suspendit sur un nuage d'ombre très profonde jeté en travers des marches incandescentes et du trône de cristal.

Le nuage qui reposait sur ce cône de flamme se fendit ; sous la planète s'assit une forme plus belle que la langue ne saurait le dire ou la pensée l'imaginer. Le rayonnement de ses membres roses et incandescents ondoya au dehors, et de sa très douce lumière anima le dôme plein d'ombre, les sculptures et l'ensemble des formes réunies autour d'elle, d'un charme pénétrant qui envahit leurs cœurs et leurs traits. Elle était assise, majestueuse, et cependant douce; calme, et [)ourtant pleine de pitié.

L'étonneraent et la joie jetèrent un abattement passager sur mon front. Une main me soutint, dont le toucher était d'une force magique; un œil bleu regarda dans le mien, caressant comme un rayon de lune, et une voix dit : « Tu dois aujourd'hui te contenter d'écouter. Deux puissants esprits reviennent, comme des oiseaux de paix, de la mer orageuse du monde ; ils puisent une fraîche lumière à l'urne immortelle de l'espérance. C'est une histoire de la puissance humaine ; ne désespère pas ! Écoute et apprends ! »

Je regardai !... L'altitude de l'un était pleine d'éloquence. Ses yeux étaient noirs et profonds, et le front

limpide qui les ombrageait était comme le ciel du matin, le ciel sans nuages du Printemps, quand, dans leur cours à travers l'air brillant, les douces brises de leur souffle réveillent le monde verdoyant ; ses gestes obéissaient à l'esprit infaillible qui faisait rayonner ses traits, et, à travers ses lèvres recourbées à peine entr'otivej'tes, un courant de divine passion se frayait un impétueux passage.

Sous l'ombre de sa chevelure déployée, il était dans toute sa beauté. Une autre forme vint s'asseoir à côté de lui, qui semblait son ombre... mais beaucoup plus gracieuse. Elle lui prit la main. Sa beauté ne se révéla alors que par un petit nombre de lignes, qui seules, à travers ses boucles flottantes et son manteau ramené, brillèrent, comme les éclairs d'une gloire qui dissout Tàme... Personne ne vit ses yeux ; ils éveillèrent en lui des souvenirs qui trouvèrent une langue aussitôt qu'il eut rompu le silence (1).

(1) Ces dernières strophes '^LVI-LX) figurent l'apothéose anticipée de

Ce premier chaut n'est, comme le dit Shelley dans sa Préface, qu'une pure Introduction symbolique au Poème.

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