CHANT II
Les sourires des enfants radieux comme des astres, les doux regards des femmes, le beau sein qui m'a nourri, le murmure incessant des ruisseaux et les rayons de lumière verte et changeante tamisés sur ma tête par quelque berceau de vignes entrelacées, les coquilles sur le sable de la mer, les fleurs sauvages, et la lumière de la lampe jouant gaiement à travers les poutres et sur le lin qui s'enroule : — telles furent, aux jeunes heures de ma vie, les visions et les harmonies qui nourrirent les facultés en germe dans mon àme.
En Argolide, près de la mer pleine d'échos, telles furent les impulsions qui se firent jour dans ma trame mortelle, et elles furent chères à ma mémoire, comme le souvenir des morts ; — mais bientôt il en vint d'autres, et d'une autre forme : les prodigieux récits du monde passé, les paroles et les actions de vie des esprits que ni le temps ni le changement ne peuvent dompter, sombres et vieilles traditions, d'où surgirent les mauvaises croyances,
et dont Fombre épaisse alimente un courant de pâture empoisonnée.
J'entendis, comme tousTont entendue, l'histoire variée de la vie humaine, et je pleurai d'involontaires larmes. Faibles historiens de sa honte et de sa gloire, discoureurs mensongers de ses espérances et de ses craintes, victimes adorant la ruine, chroniqueurs du mépris quotidien, esclaves ayant horreur de leur propre condition, et qui cependant, flattant le Pouvoir, avaient donné à ses ministres un trône pour juger même la tombe: — c'est au milieu de pareils êtres que le destin condamnait ma jeunesse à chercher sa compagne.
Le pays où je vivais était consumé par un cruelpoison. Les tyrans demeuraient côte à côte, et parquaient dans nos maisons, — jusqu'à ce que la chaîne étouffât le cri des captifs, et que pour endurer cette flétrissante malédiction les hommes n'eussent plus de honte. Tous rivalisaient dans le mal, esclave et despote ; la crainte et la convoitise, unies par une mutuelle haine, avaient contracté une étrange association, comme deux sombres serpents entrelacés dans la poussière^quirépandentleur venin confondu sur le sentier des hommes.
La terre, notre brillante demeure, ses montagnes et ses eaux, et les formes éthérées suspendues sur sa verte étendue, et les Nuées, ces filles si belles du Soleil et de rOcéan, qui fondirent les couleurs de l'air le jour où s'étendant pour la preniiC'ro fois il berça le jeune
LAON ET CYTHXA 145
Monde, personne ne sortait ou nerrait pour les voir ou les sentir! Une sombre nuit était descendue dans tous les cœurs. La lumière, pour manifester son éclat, a besoin de naître au milieu des pensées nobles et intrépides.
Ce monde vital, cette demeure d'heureux esprits, fut comme un cachot pour ma race flétrie. Tout ce que le Désespoir hérite de TEspérance assassinée, elle le recherchait et, dans sa misère aveugle et sans soutien, trouvait une prison toujours plus profonde, et des chaînes plus pesantes, et des tyrans plus impérieux ; — devant elle, un gouffre noir, le royaume d'un maître impitoyable, s'ouvrait béant; par derrière, la terreur et le temps la poussaient à l'envi, et emportaient sur leur cours tempétueux les malheureux criant éperdument loin du rivage.
De ces épaves de l'Océan, le Crime et le TVlalheur avaient formé une ténébreuse demeure pour leur pensée sans abri, et, tressaillant à la vue des spectres qui çà et là glissent sur son obscur et sombre livage, avaient institué désormais le culte qu'ils s'étaient enseigné l'un à l'autre. Les hommes alors purent bien haïr leur vie I Ils purent bien retourner à ces maux mêmes contre lesquels ils cherchaient un refuge tel quel dans la mort ! Ils purent bien apprendre à regarder ce monde si beau avec une indifl'érence sans espoir!
Ils languirent tous dans la servitude ; corps et âme, Rakde. I. — 9
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tyran et esclave ; victime et bourreau plièrent devant le Pouvoir; en lui abandonnant par leur propre faiblesse le suprême contrôle sur leur volonté, ils rendirent tous sesnoms, si nombreux, tout-puissants, tous symbolesdu mal, tous divins ! Et les hymnes de sang ou de dérision, qui s'élevaient de tous ses temples en déchirant l'air, tendirentlesfilets impies de l'imposture autour de chaque sanctuaire discordant.
J'entendis, comme tous l'ontentendue, l'histoire variée de la vie, histoire qui n'est écrite dans aucun cœur insouciant; raaisdes railleries des hommes blanchis dans la honte et le mépris, des gémissements des foules blêmes de faim , des sanglots désolés d'unemère surson enfant souillé du sang innocent versé sur la terre, des fronts anxieux et pâles des angoisses du cœur, je me fis une pâture pour nourrir mes nombreuses pensées , — une multitude indomptable !
J'errai à travers les débris des jours écoulés bien loin sur le rivage désolé, même alors que sur la mer silencieuse et les îlots dentelés jaiUissait la lum ière de la lune levante; au nord dans le ciel, parmi les nuages traînant surl'horizon, les montagnes s'étendaient sousuneplanète pâle; autour de moi des tombes brisées et des colonnes fendues se perdaient dans un lointain crépuscule; et la brise afQigée faisait entendre dans ces mornes ruines son éternelle plainte.
Je ne savais pas quels hommes avaient élevé ces pro-