‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 23 sur 58 · I.AON ET CYTIIXA · texte numérisé non relu

I.AON ET CYTIIXA

quefois le nom de Laon. Tout à coup elle se levait, et, comme l'oiseau caché qu'éveille le lever du soleil, elle remplissait le rivage et le ciel de ses doux accents, — une étrange mélodie, des hymnes que mon âme avait consacrés à la liberté, capal)les de créer la passion d'où ils étaient sortis ; triomphants accords, qu'à l'instar d'une langue d'esprit, cette enfant de gloire chantait aiiK vagues charmées.

Ses bras blancs s'élevaient dans le sombre courant de sa chevelure dénouée. Oh ! alors, qu'elle me semblait excellente et sublime, mon inspiration, le vaste thème de ces chants passionnés ! quand Cythna s'asseyait dans le calme que produit l'enthousiasme, après qu'il est tombé ; son cœur vibrant, son âme s'élançant de ses yeux profonds pour errer au loin sur la surface Hottante de l'Océan, sur l'ail»; de visions qui étaient les miennes, au delà de son derniei' essor,

Car, avant que Cythna l'aimât, mon chant avait peuplé de pensées l'univers sans bornes, une puissante foule, qui avait été assez forte, partout où elle avait rencontré les ténèbres, pour dissiper le nuage de cette inexprimable malédiction qui s'attache à l'espèce humaine ; toutes choses furent asservies à mon vers héroïque et sacré, terre, mer et ciel, planètes, vie et renommée, et destin, tout ce qui enchaîne la prodigieuse trame du monde.

Et cette enfant aimée sentit ainsi l'influence de mes conceptions, comme un nuage recueillant le vent môme

sur lequel il roule et s'enfuit. Toutes mes pensées étaient siennes, avant que, revêtues de musique et de lumière, elles se résolussent en poésie ; et son silencieux et ardent visage, pâle des sentiments qui brûlaient si vivement en elle, se tournait vers le mien avec une inexprimable grâce, épiant les espérances dont son cœur avait appris à suivre la trace.

En moi l'union avec cet être si pur alluma un zèle plus intense, et me rendit sage dans une science qui, en me montrant mon propre esprit dans le sien, laissa pour moi peu de mystères dans le monde humain. Clomme Cythna était pure de crainte, de mal, de déguisement! Quel esprit fort et doux, capable de mépriser la mort, la peine et le danger, et cependant se fondant en tendresse ! Quel étrange et puissant génie se trouvait renfermé dans une simple enfant!

Voici quelle était cette science nouvelle pour moi : la vieillesse, avec ses cheveux gris, et ses légendes ridées de choses insignifiantes, et ses railleries glacées, n'est rien. Elle ne peut oser briser les chaînes que la vie jette pour toujours sur les ailes ambitieuses de l'âme en proie à ses perplexités : tant elle est froide et cruelle, tant elle se fait l'esclave insouciante de ce sombre pouvoir répandant le mal, comme un fléau, sur l'homme, qui, toujours trahi, finit par rire sur le tombeau où gisent ses vives espérances.

Non, ce n'est pas aux forts et aux sévères qu'est

LAON ET CYTHNA 153

réservé l'empire du monde. Voilà ce que m'apprit Cythna jusque dans les visionsde son sommeil éloquent, inconsciente du pouvoir avec lequel elle travaillait à la trame de cette pensée révélatrice ; pendant que, dans la force tranquille que ber.çait son repos peuplé de sourires, mon esprit chercliait pourquoi le menteur et l'esclave avaient triomphé des divins hérauts du jour naissant de la vérité.

Dans cette admirable forme d'un esprit de femme, que n'avaient point souillé les nuages empoisonnés étendus sur le sombre monde, je trouvai un home sacré ; tandis que, du vaste sein maternel de la terre, le Mal victorieux, destructeur de tout naturel instinct, avait arraché ces enfants si belles, pour en faire des esclaves propres à charmer ses viles passions, à assouvir ses joies désespérées, jusqu'à ce qu'elles apprissent à respirer l'atmosphère du mépris.

.Te n'avais que froidement senti cette misère, jusqu'au jour où Cythna devint mon unique amie, et élargit les sympathies de mon cœur. Alors elle pleura avec moi sur la servitude où croupissait la moitié de l'humanité, victime de la convoitise et de la haine, les esclaves des esclaves ; elle pleura sur cette grâce et ce charme jetés en pâture à la hyène Luxure,qui au milieu des tombeaux, riant dans l'agonie, dévore avec fureur sa dégoûtante proie.

Et moi, les yeux toujours tournés vers cette glorieuse

'lo6 ŒUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

enfant, pendant que ces pensées rayonnaient sur elle: « Douce Cythna, lui disais-je, te voilà irréconciliable avec le monde; et jamais la paix et Thumanité ne se rencontreront, jusqu'à ce que la liberté et l'égalité entre l'homme et la femme assurent la paix du foyer domestique ; et, avant que cette force puisse établir dans les cœurs humains son règne calme et saint, cet esclavage doit être brisé! » Et comme je parlais, des yeux de Ciythna sortait une lumière triomphante.

Elle répliqua avec feu : « Ce sera ma tâche, oui, la mienne, Laon ! — Tu as assez d'autres conquêtes àfaire, et tu ne seras pas jaloux de la gloire de la pauvre Cythna, si un jour elle t'amenait une heureuse armée de femmes pour se joindre à toi dans la plaine enthousiasmée, quand mille légions à ta voix se presseront autour de la Cité d'Or ! » — Alors l'enfant serra mon bras sur son cœur tremblant, et enroula le sien autour de mon cou, jusau'à ce qu'elle trouvât une autre réplique.

Je souriais sans parler. — « Pourquoi souris-tu à ce que je dis ? Laon, je ne suis pas faible ; et quoique ma joue puisse toujours pâlir, avec toi, si tu le désires, je veux essayer, à travers les rangs de bataille de leurs esclaves enrôlés, de travailler à la ruine des tyrans. J'avais pensé qu'il me serait trop dur d'exposer au mépris et à la honte mon fj'ont inexpérimenté, et de quitter sans murmurer cet asile aimé et toi, ô le plus cher des amis !

LAON ET CYTHNA 157

« Comment suis-je devenue ce que je suis ? Tu sais, Laon, comment rendre une jeune fille intrépide : il me semble que c'est une faculté que tu m'apportes en mariage, qui me pousse, en cherchant ta parfaite ressemblance, à devenir tout à fait bonne et grande et libre; cependantau delà des derniers rugissements de l'Océan, il y a dans les villes et les chaumières beaucoup de femmes comme moi, qui, si elles pouvaient voir tes yeux, ou en recueillir ia science qu'ils m'ont apprise, comme moi ne craindraient plus rien au monde.

XLÏ

« Penses-tu que je parlerai inhabilement, et que personne ne se souciera de m'écouter ?... Je me souviens comment un jour un esclave condamné à mourir dans les tortures fut sauvé; comme on le menait à la mort, il chanta d'un accent doux et bas une chanson que son juge avait autrefois aimée. — Tous ceux qui m'entendront s'attendriront; les larmes couleront, comme ont coulé les miennes ; les cœurs battront comme bat maintenant le mien, avec une résolution capable de renouveler le monde, une volonté toute-puissante !

« Oui, je veux fouler les palais d'or de l'orgueil, je veux descendre dans les huttes sans toiture et les sordides cabanes de la pauvreté, partout où dans l'abjection une femme habite avec quelque vil esclave, son tyran ; là, la musique de tes doux enchantements rompra le charme des captifs, et des -réservoirs de cristal de ton profond esprit versera à ceux .qui désespèrent le puissant breu-

158 OEUVRES POÉTIQUES DE SHELLliV

vage de la raison : leurs forces renaîtront, et l'espérance luira encore une fois.

« L'homme peut-il être libre si la femme est esclave? Enchaîne un vivant qui respire cet air sans bornes à la corruption d'un tombeau fermé ! Peuvent-ils, ceux dont les compagnes sont des bêtes condamnées à porter un mépris plus lourd mille fois que la fatigue ou l'angoisse, avoir le courage de fouler aux pieds leurs oppresseurs? Dans leur maison, au milieu de leurs enfants, tusais quel anathèmepoursuit et consume la femme. — Al'abridecet anathème, le Crime blanchi par Fàge voudrait se cacher et le Mensonge rebâtir le dôme chancelantdela Religion.

XLÏV

« Je suis une enfant! Je ne voudrais pas encore me séparer de toi... Cependant, quand j'irai seule, portant bien haut la lumière que tu as allumée dans mon cœur, des millions d'esclaves, dufonddemillehumidescachots, bondiront de joie, en sentant l'étreinte glaçante dos âges abandonner leurs membres. Aucun mal ne peut plus atteindre Cythna désormais ; la Vérité a imprimé, comme un charme invulnérable, son sceau radieux sur le front de son enfant, pour désarmer le noir Mensonge.

'< Attends encore quelque temps le jour marqué. Tu partiras alors, et moi je me tiendrai tout en larmes sur le rivage, regardant ta voile sombre côtoyer le gris océan ; je resterai seule au milieu des habitants de cette terre solitaire. — A ta voix, l'angoisse sans repos du monde se dissipera, et, aussi nombreuses que le sable

LAON ET CYTIINA 15î)

du désert porté sur l'ouragan, ses multitudes marcheront en avant, se pressant autour de toi, la lumière de leur délivrance.

« Alors (comme les forêts de quelque montagne inexplorée, que du fond des plus lointains vallons deux vents se faisant la guerre enveloppent de flammes que ne pourrait éteindre le plus large courant d'un torrent déchaîné) toutes les formes du mal attireront sur <;lles l'étincelle sortie de nos esprits unis quidoitlesconsumer; — alors Cythna rompra les liens de Timpuissance qui enchaînent aujourd'hui son enfance, et elle marchera dans les sentiers des hommes, comme mi oiseau charmé qui se sent attiré vers la caverne du serpent.

« Nous séparer ! — 0 Laon, aurai-je le courage, sans trembler, de ne plus rencontrer tes regards ? 0 coup terrible ! Doux frère de mon âme, puis-je déguiser l'agonie où cette pensée me jette ? » — Comme elle parlait ainsi, les sanglots étouITèrent sa voix tremblante, et elle cacha dans mes bras sa tôte palpitante. Je restai silencieux et laissai couler mes larmes. Soudain elle s'éveilla comme on s'éveille du sommeil, et pressa violemment ma poitrine, tout son corps agité d'une secousse impétueuse.

Page 1