CHANT III
Quelles pensées visitèrent cette nuit-là le sommeil solitaire de Cythna, je ne sais; mais le mien me sembla plus long que dix mille ans de veille, rempli des visions d'un rêve où le courant troublé de mon esprit s'engouffra dans un obscur abîme; un chaos sauvage et sans bornes, dont les limites défient tous les efforts de la mémoire; et pendant que ces tourbillons passaient, j'étais haletant,tantôt malade d'extase, tantôt hagardde douleur.
Deux heures, dont le cercle embrassa plus de temps qu'iln'en faudrait pour faire du monde enfantun vieillard grisonnant, passèrent ainsi, une éternité de fatigue et de tumulte. Quand vint la troisième, comme un brouillard ondoyant sur les brises, de mon sommeil troublé une ombre se dégagea. Il me sembla que j'étais assis avec Cythna sur le seuil d'une caverne; une bryone languissante, emperlée de gouttes de rosée qu'éparpillaient les vagues turbulentes d'un petit ruisseau, pendait sur le siège où nous étions assis goûtant les joies que donne la iSature.
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Notre vie ce jour-là ressemblait à notre vie de tous les jours ; mais la Nature avait un manteau de gloire, et sur cliaque forme l'air brillant répandait des couleurs pins intenses, si bien que la pierre sans herbe, le rameau sans feuilles, solitaire au milieu du feuillage, revêtaient une nature supérieure à la leur; et dans cette étrange vision, la pure et rayonnante Gythna me semblait si divine que, si jusqu'alors je l'avais aimée, en ce moment Tamour était une agonie.
Le matin s'enfuit, midi vint; le soir, puis la nuit descendirent, et nous prolongions notre calme promenade sous la sphère de la calme lune, — quand soudain un inexprimable sentiment decrainte se mêla à notre quiétude; et du fond de la caverne il me semblait entendre dessons qui montaient, accents inachevés et cris étouffés, — puis, se rapprochant de plus en plus, un tumulte et un fracas précipité de pas nombreux, battant les profondeurs secrètes de la caverne sous la terre.
La scène changea, et toujours en avant, en avant, en avant, à travers l'airet sur la mer nous volions,et Gythna était couchée sur mon sein qui l'abritait, et les vents m'emportaient: au milieu des ténèbres environnantes, la terre s'entr'ouvrant ne cessait de vomir des légions de formes horribles et spectrales, suspendues sur mon vol, et, pendant que nous fuyions, elles essayaient de m'arracher Gythna. Bientôt un profond sentiment des choses réelles me pénétra au milieu de ces monstrueux rêves.
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Et je me débattais violemment dans rimpuissance du sommeil, pendantqa'au dehorsla vieéclatait déchaînée; etcependant, toujours sous lillusion, mon esprit torturé s'efforçait de rattacher à ces affreuses divagations les bruits qui, dans la lumière du matin, se répandaient autour de notre demeure. Hors d'haleine, pâle, ne me doutant de rien, je me levai ; et toute la campagne se trouvait couverte d'hommes armés, dont les épées nues étincelaient, et dont les membres dégradés portaient la livrée du tyran.
Et, avant que mes lèvres rapides et mon front assombri pussent demander la cause, un faible cri, un murmure affaibli, lointain et bas, m'arrêta. Mon visage devintcalme et doux, et, saisissant un petit poignard, je m'avançai pour chercher cette voix parmi la foule. — C'était le cri de Cythna ! — Sous le calme le plus résolu l'agonie assouvit sa rage tourbillonnante. Je restai impassible, jusqu'à ce que je visse où gisait dans les fers cette enfant bien-aimée.
Je tressaillis en la voyant ; le bonheur et l'exultation, unejoielibre, solennelle, sei-eine et sublime, remplissait la lumière du calme sourire avec lequel elle me regardait; si bien que je craignis que son malheur amer n'eût frappé de démence sa cervelle égarée ... « Adieu, adieu ! >> dit-elle, quand je fus près d'elle ; tout d'abord ma paix fut troublée par cet étrange tumulte : maintenant je suis calmecomme la vérité, son ministre choisi.
*(Ne me regarde pas ainsi, Laon ; — dis-moi adieu dans l'espérance ; ces hommes de sang ne sont que des esclaves qui portent leur maîtresse aux lieux où sa tâche doit s'accomplir. C'était mon rêve de partager l'esclavage où ils me traînent aujourd'hui, et de porter volontairement leschaînes de la captivité jusqu'au jour... Tu sais le reste ! Retourne, cher ami ! Que notre premier triomphe foule aux pieds le désespoir qui voudrait maintenant nous tendre des pièges; car à la fin, nos espérances et nos craintes doivent se fondre dans la victoire ou dans la mort. »
Ces paroles tombèrent dans mon oreille distraite, pendantque j'examinais les mouvements de la foule d'un regard en apparence insouciant ; il n'y avait pas beaucoup d'hommes autour d'elle ; leurs compagnons s'étaient retirés pour garder quelque autre victime. — Je tirai donc monpoignard,et d'un seul élan soudain, sans qu'ils s'y attendissent, j'en poignardai trois du nombre, puis j'en saisis un quatrième à la gorge, et avec un cri retentissant j'appelai mes compatriotes à la mortouàlaliberté.
Ce qui se passa ensuite, je l'ignore ; — car un coup s'abattit sur mon bras levé et ma tôte nue, remplissant mesyeux de sang. — Quand je m'éveillai, jesentisqu'ils m'avaient lié pendant mon évanouissement, et qu'ils me portaient par un sentier escarpé sur un rocher suspendu au-dessus de la ville ; en bas la plaine était remplie de carnage, les vignes et les moissons saccagées, et la
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lueur des loilsenllammesbrillait au loin sur la blanche étendue de l'océan.
Sur ce rocher se dressait une puissante colonne, dont le chapiteau semblait sculpté dans le ciel, et qui pendant de longs âges écoulés avait servi de fanal aux voyageurs errant sur la solitude des mers lointaines ; c'est à peine si le nuage, le vautour ou le vent peuvent atteindre sa hauteur de leur vol, et quand les ombres du soir s'étendent sur la terre et l'Océan, son faite découpé reflète encore au loin dans le désert aérien la lumière du jour disparue.
Ils me portèrent dans une caverne sur la hauteur, au bas de cette colonne, et là me délièrent. L'un me dépouilla complètement ; un autre remplit un vase à une mare putride ; un autre portait une torche allumée, pendant que quatreautres guidaient brutalement mes pas à travers les sinuosités de la caverne. Puis nous gravîmes un escalier escarpé, noir et étroit, jusqu'à ce que la langue farouche de la torche languît pâle et sans rayons au milieu du jour étincelant.
Ils me lirent monter jusqu'à la plate-forme de Tédifice, au sommet vertigineux de la colonne ; la grille d'airain, par laquelle ils me poussèrent, resta ouverte, pendant qu'à sa masse pesante et suspendue ils attachèrent mes membres nus avec des chaînes dont les anneaux d'airain, hélas ! rongent les chairs ! La grille, à leur départ, tomba avec un horrible fracas, et au loin
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1^ bruil de leurs pas qui s'éloignaient s'étouffa dans la profondeur de l'ombre.
Le plein midi était calme et brillant; autour de la colonne le ciel suspendu et la mer environnante, dans un profond et solennel silence, jetèrent sur moi les ténèbres d'un court délire, si bien que je ne connus pas ma propre misère. Les îles et les montagnes reposaient au loin dans le jour, comme des nuages; et je pouvais voir la viile couchée en bas au milieu des forêts et les sombres rochers qui enchaînaient la baie brillante et unie.
Il régnait un tel calme qu'à peine on entendait le brin d'herbe, léger comme une plume, semé par quelque aigle sur le plus élevé des rochers, bruire dans l'air; le ciel était si brillant que la lumière de midi ne laissait tomber aucune ombre à côté de la mienne, — delà mienne, seule avec l'ombre de ma chaîne. Au-dessous de moi, la fumée des toits, enveloppés de flammes, s'étendait lourdement comme la nuit ; tout le reste apparaissait lumineux dans cette large clarté — et je n'entendais aucun bruit que celui du sang vivant qui circulait dans mes veines.
Le calme de la démence s'évanouit trop tôt, hélas 1 Unvaisseauétaitcouché surla mer ensoleillée ; ses voiles pendaient mollement dans le midi sans haleine, son ombre dormait à ses côtés. Cette vue réveilla dans mon cerveau extasié l'aiguillon d'un chagrin connu, aigu et froid; jecompris que ce vaisseau portait Cythna sur la plaine liquide vers l'affreux esclavage pour lequel elle
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était vendue ; et j"y songeai avec des pensées telles, qu'elles ne doivent pas être dites.
J'y songeai, jusqu'au moment où les ombres du soir enveloppèrent la terre comme une exhalaison. Alors l'embarcation se mit en mouvement; le coucher du soleil avait rompu le calme. Elle se mouvait comme un pointsur le sombre Océan; bientôt les pâles étoiles apparurent, et je ne vis plus ses traces. Je cherchai à fermer mes yeux, mais, comme les prunelles, leurs paupières étaient dures et raides; j'aurais voulu me lever; mais avant de pouvoir me lever, ma peau brûlante était déchirée par les pointes de Tagonie.
Je mordais ma chaîne d'airain, et cherchais à briser sesanneauxdediamant sanspouvoir mourir I 0 Liberté ! pardonne cette lâche faiblesse, pardonne si un instant, réservé pour la victoire, le champion de ta foi a cherché à s'enfuir ! — Cette nuit étoilée, avec son lumineux silence, fit naître en moi une résolution intrépide qui se riait de la misère dans mon âme; — l'enchaînement de mes souvenirs rendit à mon âme cette force, et à moi cette austère volupté.
Respirer, être, espérer ..ou désçspérer et mourir! ce ne fut plus une question pour moi; et soit que le soleil dardât sur moi ses traits d'agonie enflammés dans l'air, soit que. à la tombée du soir, ou quand les étoiles s'élancent dans leur course visible, ou au matin, l'immense univers répandît autour de moi sou formidable calme, je ne songeai plus à esquiver sa présence, ni à chercher
avec les morts un refuge dans une faible espérance dont la fleur distille le poison.
Deux jours passèrent ainsi. Je ne délirai pas, je ne mouras pas! La soif dans mon sein exerçait sa rage, comme un nid de scorpions construit da n s mes entrailles ; j'avais renversé du pied le vase d'eau, alors que le désespoir possédait mes pensées, et maintenant il n'y restait plus une goutte. Avec le troisième soleil levant vint la faim ; mais la croûte de pain qui m'avait été laissée, dans ma poitrine insatiable, ne fit qu'alimenter la faim sans la rassassier. Je mangeai l'amère poussière, je mordis mon bras exsangue et je léchai la rouille d'airain. , XXII
Ma cervelle commença à défaillir quand le quatrième matin brilla sur les îles d'or. Un sommeil rempli de terreurs, qui, à travers les sombres et sinistres cavernes de mon âme déchirée, envoya ses hideux cauchemars la balayer de leurs rapides tourbillons, — une chute lointaine et profonde, un gouffre, un vide, la sensation de l'absence de sensations, — toutes ces choses firent leur séjour en moi, comme les ombres qui établissent leur domicile dans l'obscure solitude d'un charnier — une mer sans rivages, un ciel sans soleil et sans planètes !
Les formes qui peuplaient ce terrible délire sont parfaitement restées dans ma mémoire. Comme un chœur de démons, elles entrelaçaient autour de moi une danse vertigineuse ; des brouillards de l'Océan, des légions semblaient se réunir pour remplir les vides de ces bacchanales sans fin, hideux fantômes sans repos ; la
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pensée ne pouvait distinguer le monde réel de cet enchevêtrement d'ombres, qui se jouaient d'elles-mêmes, au point que toutes ces formes aussi bien que mon propre être me semblaient hideusement multipliées.
Le sentiment du jour et de la nuit, du faux et du vrai, était mort en moi. Cependant deux visions surgirent de ces ténèbres. L'une, comme je l'ai reconnu depuis, n'était pas un des fantômes de ces royaumes maudits, où mon esprit alors habitait... Je ne sais pas encore, quant à l'autre, si c'était un rêve ou non. — Toutes deux, sans être plus distinctes, étaient enveloppées de nuances qui, maintenant qu'elles flottent dans le désertdela mémoire, rendent leur cours divisé plus brillant et plus rapide.
Il me sembla que la grille était levée, et (jue les sept hommes qui m'avaient amené dans ce lieu y apportaient quatre cadavres raidis, et qu'à la frise ils les pendaient aux quatre vents du ciel par les tresses de leur chevelure ; trois étaient basanés, le quatrième était très beau. Gomme ils se retiraient, la lune d'or surgit, et aspirant avidement dans l'air délirant quelque chose à manger, j'étendis les mains, étreignant la profondeur sans forme où ces cadavres pendaient.
Une forme de femme, maigre et froide et bleue, séjour des vers aux mille couleurs, était pendue, j'attirai sa joue pâle et creuse sur mes lèvres desséchées. — Quel rayonnement transforma ces yeux insensibles? A qui appartenait cette forme défigurée? Hélas ! Hé-
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las! Il me sembla que l'ombre de Gytbna riait dans ces yeux, et que sa cliair était cliaude sous mes dents I — Un tourbillon aigu comme la gelée secoua alors mon esprit accablé et l'entraîna dans les profondeurs de son
Alors il me sembla qu'un formidable ouragan s'élevait et m'entraînait dans sa sombre carrière au delà du soleil, au delà des étoiles qui s'évanouissent sur le bord de l'espace sans forme; puis il s'apaisa, et mourut, laissant un silence solitaire et terrible, plus borrible que la faim même. Dans l'abîme, la forme d'un vieillard m'apparlit alors imposante et belle ; ses célestes sourires dissipèrent ce sommeil plein d'épouvante, et je pus me réveiller et pleurer.
Et, quand les larmes aveuglantes furent tombées, je vis cette colonne, et ces cadavres, et la lune, et je sentis les dents empoisonnées delà faim ronger ce qu'il y avait encore de vital en moi : j'en ressentis de la joie comme si bientôt la faveur de la mort insensible m'allait enfin être accordée; — quand tout à coup, de cette obscurité sépulcrale, jine voix s'éleva, solennelle et douce, comme lorsque les vents accordent tout bas les pins à minuit ; la grille s'ouvrit, et la lumière delà lune s'arrêta sur cette apparition vénérable.
Il brisa mes cliaînes, me parla doucement et me sourit; et pendant que le vieil ermite me délivrait, mes yeux, à moitié remis de leur démence, ne pouvaient
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quïmparfailement répondre à ses regards pleins de bonté. Il m'entoura de ses bras géants pour soutenir mon corps épuisé; il enroula mes membres calcinés dans le linge humide et balsamique, aussi frais que la rosée pour les feuilles altérées; la chaîne, avec un bruit semblable à celui d'un tremblement de terre, alla bondiidans le gouffre du rapide escalier.
Ce que j'entendis ensuite, ce furent les vagues sautant sur la jetée et le bruit aigu du vent de mer, dont le souffle agitait doucement ma chevelure; je regardai devant moi, et je vis urre étoile brillant à côté d'une voile, et bien loin cette montagne et celte colonne, fanal connu de ceux qui errent sur le vaste abîme, — et je craignis que quelque génie cruel et sombre ne m'eût encore, dans le délire, transporté dans une barque diabolique.
En effet, maintenant sur la vague salée je voguais... sans oser toutefois regarder la forme de celui qui dirigeait le gouvernail (quoique ma tête allégée reposât sur son sein, et que son manteau enveloppât mes membres nus) dans la crainte que ce ne fût un démon. Enfin, il pencha sur moi sa vénérable tête, comme pour dissiper ces pensées de crainte, et son sourire caressant descendit au plus profond de mon âme.
De temps en temps il portait à mes lèvres un doux et salutaire breuvage ; tantôt il levait les yeux au ciel pour observer si le géant éloilé plongeait sa ceinture
dans la sombre mer ; tantôt, bien qu'il dît peu à la fois, il me parlait gaiement : « Tuas un ami près de toi ; tienstoi en joie, pauvre victime, te voilà maintenant en liberté ! » En entendant ces accents humains, je me réjouissais, comme ceux qui ont langui de longues années dans la solitude d'un profond cachot.
Une obscure et faible joie, dont les lueurs souvent s'éteignirent dans l'égarement de nouveaux rêves ! Cependant il me semblait toujours que nous voguions, jusqu'au moment où dans le ciel les étoiles de la nuit pâlirent, et les rayons du matin descendirent sur les courantsde l'Océan ; et toujourscegrandet doux vieillard me veillait, de même qu'une mère abîmée dans la douleur se penche dans l'espérance sur son enfant mourant, jusqu'à ce que les ténèbres s'amoncelassent de nouveau dans Test azuré.
Puis le vent de la nuit, s'exhalant du rivage, envoya des parfums qui venaient doucement mourir le long de la mer, et les petites vagues qui portaient le rapide bateau furent coupées en biais par sa quille tranchante ; bientôt je pus entendre les feuilles soupirer, et je pus voir les fleurs du myrte étoilant l'obscur bosquet, et au delà de la grève caillouteuse, le bateau s'enfuit sur un vent oblique dans une crique silencieuse, où les pins d'ébène entremêlaient leurs ombres sous la lumière des étoiles.