‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 27 sur 58 · IV · texte numérisé non relu

IV

La barrière de rochers de la mer était bien loin, et j'étais sur le bord d'un lac, un lac solitaire, au milieu de vastes forêts et de montagnes neigeuses. Mon esprit s'éveillait-il de ce sommeil aussi nuancé que le serpent qui ceint l'éternité ? Mon cœur ne pouvait-il pas étancher dans la vie et la vérité l'ardeur de ses désirs ? Cythna était-elle donc un rêve, un rêve toute ma jeunesse, toutes ces espérances et ces craintes, toute cette joie et celte pitié ?

Ainsi la démence recommençait, mais une démence plus douce, qui n'obscurcissait lien que le cours sans repos du temps des ombres surnaturelles d'une cuisante tristesse. Dans mon malheur désespéré, le bon ermite allait et venait affairé autour de ma couche douloureuse, comme un esprit de force au service du bien. Quand je fus guéri, il me fit sortir pour me montrer les merveilles de sa sylvestre solitude, et nous nous assîmes ensembleprôsduflotqui battait le rivagedel'île.

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Il savait adroitement trouver des paroles caressantes, empruntées aux préoccupations de ma démence ; comme mon propre cœur, il m'entretenait volontiers de Cythna, jusqu'à ce que ce nom palpitant eût cessé de me faire tressaillir, en sortant de ses lèvres familières. Ce n'élait pas de l'art, quand il parlait de sagesse el de justice, quand ses doux regards de pitié me pénétraient d'une lueur aussi vive que Test le trait de l'éclair, lorsqu'il fend les rameaux noueux de quelque chêne séculaire.

Ainsi lentement les ténèbres s'enfuyaient démon cerveau ;mes pensées reprenaient leur cours régulier sous les enchantements du vieil ermite. Alors je compris le glorieux destin de ceux qui emploient énergiquement tous leurs efforts à rallumer la lampe de l'espérance sur les égarements de l'homme ; et assis près des eaux dans le crépuscule du soir, je dis à ce cœur d'ami toute ma pensée, — à ce cœur qui avait pu vieillir, mais sans jamais se corrompre.

Cet homme blanchi par les ans avait passé sa longue vie à converser avec lesmorts, qui laissent sur plus d'une page le sceau de pensées toujours rayonnantes alors qu'ils sont descendus dans l'insensible humidité du tombeau : son esprit était ainsi devenu un flambeau de lumière, comme ceux dont il se nourrissait. A travers les agglomérations d'bommes, camps et cités, une profonde soifdescience avait conduit sespas,el ilsavaitlire dans toutes les voies des hommes à travers l'humanité.

Mais la coatuine rend aveugles et endurcit les cœurs les plus hauts ; il avait vu les malheurs qui enchaînaient l'espèce humaine ; mais il jugeait que le destin qui l'avait condamnée à cette abjection la maintiendrait dans cet état ; et dans une telle conviction, pour goûter quelque solide joie, il avait cherché cette- retraite. Cependant, quand le bruit se répandit qu'un homme en Argolide souflVait la tortura pour la liberté, et que la foule avait entendu et compris les hautes vérités qui sortaient de ses lèvres inspirées.

Quand il apprit que les multitudes s'ébranlaient, son esprit tressaillit dans son vieuxcorps ; il ne pouvait plus vivre dans une douce paix; il vint sur la terre où la fureur du vainqueur s'était assouvie, sur ma terre natale. Là tout cœur était un bouclier, toute langue une épée... de vérité; le nom du jeune Laon ralliait leurs secrètes espérances, pendant que les tyrans chantaient des hymnes de triomphante joie au milieu de nos tribus dispersées.

Il arriva àlacolonnesolltairesur le rocher, etsa douce et puissante éloquence put attendrir les cœurs de ceux qui la gardaient, et faire couler de leurs yeux leslarmes du repentir. Ils le laissèrent entrer librement pourm'emporter. — u Depuis lors, dit le vieillard, sept ans se sont écoulés, pendant lesquels la vérité a pénétré lentement tonsensenténébré; l'espérance quil'égaraitm'aen même temps communiqué la force d'un sublime dessein.

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« Oui, de tous les. souvenirs de ma première jeunesse, de la science des anciens bardes et sages, de toutes les créations que ma pensée réveillée a tirées des espérances de tes hardies aspirations, je me suis fait un langage capable de révéler la vérité à mes concitoyens; de rivage en rivage mes paroles ont proclamé les doctrines de la puissance humaine; elles ont été entendues et aujourd'hui les hommes aspirent à de plus grandes conquêtes que toutes celles qu'ils ont jamais faites ou perdues jusqu'ici.

« Dans le secret de leurs chambres, les parents lisent en pleurant mes écrits à leurs enfants, qui ont cessé d'être aveugles; les jeunes hommes se réunissent quand leurs tyrans dorment; et se lient l'un à l'autre par de fidèles serments; les vierges nubiles, qui avaient langui d'amour jusqu'à ce que la vie semblât fondre dans leurs regards, ont trouvé maintenant un zèle plus ardent, une plus noble espérance ; et chaque poitrine est agitée et emportée dans le ravissement, comme des myriades de feuilles d'automne sur un torrent gonfié.

« Les tyrans de la Cité d'Or tremblent au son des voix qui s'entendent dans les rues ; les ministres de la fraude peuvent à peine dissimuler les mensonges de leur propre cœur; mais, quand ils se rencontrent dans le sanctuaire, ils savent bien intérieurement, quoiqu'ils ne disent rien, que la vérité est connue: les meurtriert pâlissent devant le tribunal; l'or devient vil même pour

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la vieille femme opulente; les rires emplissent le temple, et les malédictions ébranlent le trône.

«Les bonnes pensées, les fortes espérances, et les louables actions abondent; car Fintrépide amour, et la loi pure de douce égalité etde paix succèdentaux dogmes qui ont si longtemps maintenu le monde dans la crainte, le mensonge, la froideur et le sang. Comme les tourbillons entraînent dans leur gouffre tous les débris de rOcéan, ainsi l'essor de ton puissant génie, ôLaon, qui a prévu cette espérance, force tous les esprits à obéir et à se presser en immenses rangs de bataille autour de ta secrète puissance.

« Je n'ai été que ton passif instrument. » — Pendant que le vieillard parlait ainsi, sa face rayonnait sur moi comme celle d'un esprit: — « (''est de toi que m'est venu, qu'est venu à tous, le pouvoir de s'aclipminervers cette délivrance non prévue de nos cbaînes séculaires; .... oui, c'est toi qui as élevé cette lampe d'espérance que le temps ni le hasard ni le changement ne peuvent éteindre; et ce bien m'était réservé de projeter ses rayons condensés sur le monde.

« Mais, hélas! je suis à la fois inconnu et âgé; et, quoique je sache bien revêtir le tissu de la sagesse des teintes du langage, j'ai des appai'ences froides, et mon extérieur indique que j'ai longtemps repoussé les espérances abritées dans mon âme ; mais le nom de Laon a été pour la foule tumultueuse l'étoile dont les rayons

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soulèvent les vagues et les tempêtes, et sa langue victorieuse des âmes a été comme une lance qui a abattu le cimier armé du crime.

« Peut-être le sang n'aurait pas besoin de couler, si enfin tu voulais te lever; peut-être les esclaves mêmes voudraient épargner leurs frères et eux-mêmes. Grande est la puissance de la parole, — car naguère une belle vierge, qui dès son enfance avait appris à porterie joug le plus pesant de la tyrannie, se leva et révéla à son sexe la loi de la vérité et de la liberté ; avec ces simples mots : « pour l'amour de toi, de grâce, épargne-moi, » elle sut si bien émouvoir de pitié.

« Tous les cœurs, que le bourreau môme qui avait lié son corps doux et calme, au moment môme du supplice, fut ébranlé et pleura ; et il ne se trouva pas une main humaine pour lui faire du mal. Elle se promène en toute sécurité à travers la grande cité, voilée dans l'éloquence incorruptible de sa vertu, triplement cuirassée contre le mépris, la mort et la souffrance, unissant en elle, dans les sourires qui la défendent, le serpent et la colombe, la sagesse et l'innocence.

« Les femmes aux yeux farouches se pressèrent autour de ses pas ; de leurs somptueuses prisons, des réduits des derniers esclaves, du sein de l'opulence de l'oppresseur, ou des caresses de sa luxure assouvie, elles accourent en foule ; elles mettent en elle toute leur confiance. Les tyrans envoient leurs esclaves armés

pour abattre son pouvoir; ceux-ci, comme un coup de tonnerre étouffé dans quelque forêt, s'inclinent sous le charme des discours de la jeune vierge, et se révoltent contre leurs chefs.

« Ainsi elle enseigna l'égalité et la justice à la femme si longtemps outragée et souillée, recueillant le plus doux fruit qu'il soit donné à Fiiomme d'atteindre dans ces belles mains maintenant libres, pendant que le crime armé, malgré sa force, tremble devant son regard. Ainsi elle abrite pi'ès d'elle des milliers de femmes, vierges brillantes, et matrones avec leurs enfants, une imposante multitude ; les amants renouvellent les engagements qu'ils ont jurés dans un premier serment, et des cœurs longtemps séparés sont maintenant unis.

« Près d'elle les orphelines sans abri trouvent un oyer; ainsi que ces pauvresvictimesde l'orgueil... belles épaves, sur qui le monde souriant fait peser à grand fruit le rachat de sa perversité. Dans ses hideux repaibes, ou dans ses palais la Luxure trône seule, pendan que sur la terre retentit sa voix, dont la douceur redoutable réprime tout mal ; et ses ennemis attendris reviennent et jettent le suffrage de l'amour dans l'urne abandonnée de l'espérance.

« Ainsi, dans la cité populeuse, une jeune vierge a arraché à la Destruction la proie que celle-ci regarde comme sienne, partout où, surchargés de chaînes, les hommes s'en sont fait des armes pour jeter à bas la

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tyrannie, arbitre mensonger entre l'esclave et l'homme libre; et sur la terre, dans les hameaux et dans les villes, la multitude se rassemble en tumulte et vole aux armes, pendant que la tyrannie repousse les revendications du droit et ramasse ses forces autour de ses trônes tremblants.

« Bientôt l'homme libre ne peut s'empêcher, quoique bien malgré lui, de verser le sang. La reine des esclaves, l'ange aux yeux bandés des aveugles et des morts, la Coutume, de sa masse de fer, indique les tombeaux, où son étendard désolé flotte sur la poussière des prophètes et des rois. Elle compte pourtant bien des hommes dans ses rangs, elle pave son sentier de cœurs humains, et sur lui jette la lueur égarante de ses incommensurables ailes.

« Il y a une plaine au-dessous des murs de la cité, enlacée de montagnes bjumeuses, étendue et vaste; là des millions d'hommes élèvent à l'appel frémissant de la Liberté dix mille grands étendards; ils remplissent le vent, qui porte mille voix ne lormant qu'un son en passant, et fait frémir sur son trône leur ennemi couronné. Il est assis frappé de stupeur au milieu de sa vaine pompe, et il ne sait pas que son pouvoir n'est plus. Pourquoi les épées victorieuses hésitent-elles à sceller sa ruine ?

« Les gardes du tyran soutiennent la résistance; hardis, farouches et durs comme des bêtes de sang ils forment un point au milieu de la foule qui couvre la

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])laine. Dt's l'enfance, le carnage el la niineont été leur pâture, le mal a été leur bien, et c'est pour le haineux amour de ce mal que leur volonté a forgé les chaînes qui rongent leurs cœurs. La multitude qui les enveloppe essaye, avec des paroles d'amour humain, de fléchir au nom de leur propre salut leurs espiits obstinés.

« Sur la plaine il se fait un calme soudain, pendant que nuit et jour, autour de ces bandes sans pitié, se monte ia garde de l'amour — une extase qui frappe la pensée d'une terreur mêlée d'espérance. De môme, quand le fracas du tourbillon, dont les souffles furieux confondent les vagues et les nuages, subitement s'apaise, le marinier terrifié sent le silence tomber sur son cœur; ainsi enchaînés les vainqueurs s'arrêtèrent. Oh ! puissenties hommes libres ne jamais embrasser les genoux impitoyables de la Terreur, ce meurtrier!

« Si le sang est versé, ce n'est plus qu'un échange de chaînes, un passage de l'esclavage à la lâcheté... une lamentable chute!... Élève ta voix inspirée! Verse sur ces hommes méchants l'amour qui voltige dans ces yeux enchanteurs! Debout, mon ami! Adieu î... » Et quand il eut parlé ainsi, je me levai légèrement sur la terre verdoyante, comme quelqu'un qui se réveille d'un sombre rêve, et je regardais la profondeui' du lac paisible.

J'y vis mon image réfléchie, et alors ma jeunesse se présenta à moi avec l'impétuosité dû vent, qui descend sur des eaux tranquilles. l\la mince chevelure était pré-

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niataréiiient grise ; ma face était traversée de ces rides que laisse après elle la souffrance, non l'âge ; mon front était pâle ; mais sur ma joue et mes lèvres un afflux do feu dévorant trouvait sa nourriture ; pendant que par mes yeux pouvait parler un esprit subtil et fort dans un corps si faible.

Et, quoique leur éclat fût alors évanoui, cependant dans mes regards creux et sur mes traits amaigris se voyaittoujours la ressemblanced'une forme pourlaquelle avait été tissée la plus brillante étoffe du génie, forme disparue, me semblait-il, de la scène de ce monde qu'elle avait laissée vide ; c'étaient les traits de son frère (1), ils pouvaient ressembler aux siens. Ils avaient été autrefois le miroir de ses pensées, et la grâce jetée par l'ombre de son esprit y laissait toujours quelque trace.

Qu'étais-je alors? Elle sommeillait avec les morts. Gloire et joie et paix étaient venues et parties. Le nuage périt-il quand les rayons qui baignaient d'or sa lisière se sont enfuis? ou, noir et solitaire, porté inconnu à travers les sentiers de la nuit siu* les ailes déployées de son propre vent ne verse-t-il plus de pluie sur la terre? Les étoiles se montrent, quand la froide lune aiiiuisesa corne d'argent sous la mer, et viennent peupler la vaste nuit.

XXXIT

Raffermi dans mon cœur, et cependant tiiste, je

1 Dans la Bévollc de l'Islam, on lit : <■ De son amant. -

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quittai ce vieillard, non sans éclianger des regards et des larmes, et un long adieu ; puis je m'aclieminai vers le camp. Mon esprit porta mon corps sur bien des chaînes de montagnes, élevant bien haut leurs mille crêtes, à travers bien des vallées et bien des bruyères : et en ce moment la terre sereine semblait jouir avec délices de la brillante investiture du Printemps en fleurs, une vision qui empruntait quelque chose de triste à ma propre tristesse.

Mes forces revivaient en moi, et j'allais, comme quelqu'un que portent les vents sur l'herbe courbée, à travers mainte vallée de ce large continent. La nuit, quand je reposais, de beaux rêves passaient devant mon oreiller. Ma Cytlina s'y trouvait toujours mêlée, mais non plus semblable à un enfant de la mort ; quand je me réveillais de mon repos, une masse terrifiante semblait séparer de ma vie ce délicieux sommeil, comme si la lumière de la jeunesse n'avait pas disparupourtoujours.

Et toujours, pendant que j'allais, cette vierge qui avait élevé si haut la torche de la vérité, dont l'ermite dans son pèlerinage avait entendu raconter les hauts faits, hantait mes pensées. Ah ! l'espérance repaît son mal de tout ce qu'elle trouve, fleurs ou mauvaises herbes ! Cette vierge pouvait-elle être Cythna? Ce cadavre que j'avais vu n'était-il qu'une forme telle que la pensée qui se torture elle-même en enfante dans son délire ? Cependant elle faisait autour de mes pas comme une lumière qui ne devait jamais s'évanouir.

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