‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 28 sur 58 · CHANT V · texte numérisé non relu

CHANT V

J'arrivai enfin sur le dernier sommet, un escarpement de neige. Lalune pendait bas sur les montagnes del'Asie, et au dessous s'étendaient la plaine, la cité et le camp, bordés des flots de l'Océan faiblement illuminés delà lueur de minuit; les sommets de la cité éclairés par la lune et des myriades de lampes brillaient comme des étoiles dans un ciel sublunaire, et des feux flambaient au milieu des camps disséminés, comme des jets de flamme qu'allume le rapide Tremblement de terre partout où il pose le pied.

IT

Tout dormait, excepté ceux qui veillaient debout sous les armes, ou ceux qui gardaient assis la lumière du phare ; les légers bruits qui sortaient de cette vaste multitude rendaient encore le silence plus profond. Et cependant quelle puissance de pensée humaine était bercée dans cette nuit ! Combien de cœurs impénétrablement voilés battaient sous son ombre ? Quel secre t combat le Mal et le Bien, sous l'armure de mille passions entremêlées, se livraient dans cette foule silencieuse ! une guerre éternelle !

En ce moment le pouvoir du Bien remportait la victoire. C'est ainsi que j'arrivai plein d'enthousiasme à travers ce labyrin tlie d'innombrables tentes , au milieu de ces millions d'hommes silencieux livrés à un innocent sommeil. Alors la lune avait laissé le ciel désert; maisla première lueur matinale de l'orient me montra un jeune homme armé, la tête courbée en avant sur sa lance : « Un ami ! » criai-je bien fort ; et en un clin d'œil, en hommes libres animés des mêmes espérances, nous nous comprimes.

Je m assis à côté de lui, pendant que le rayon du matin se frayait lentement un chemin à travers le ciel, et causai avec lui de ces immortelles espérances, un thème glorieux, qui nous occupa jusqu'au moment où les étoiles s'obscurcirent; et tout ce temps il me semblait que sa voix nageait dans le souvenir de ces pensées qui font déborder les yeux humides; enfin, lorsque le jour commença à remplir l'air de sa lumière, il me regarda, et frappé de stupeur, s'écria : « Toi ici ! »

Alors, soudain, je reconnus le jeune homme, en qui mon esprit avait trouvé ses premières espérances; mais des langues envieuses avaient terni sa sincérité, et un orgueil irréfléchi avait enchaîné son amour dans le silence; et la honte et le chagrin avaient cruellement blessé le mien, tandis que lui était innocent, et que j'étais le jouet d'une illusion. La vérité m'apparut alors ; des larmes de repentir et de joie montèrent soudain à

LAON ET CYTHNA 487

mes yeux, et en jaillirenl violemment sur le sol; et nos ùmes confondues savourèrent leur paix.

Pendant que nos lèvres sans repos et nos yeux ardents s'entretenaient ainsi, un bruit d'impétueux conflit,coiîime sorti de la terre, s'éleva soudain. De chaque tente, réveillés par cette terrible clameur, nos gens s'élancèrent, saisissant leurs armes. Nous nous hâtâmes du côlé du bruit; nos bandes se réunissaient au loin. Ces esclaves de sang, au milieu de dix mille morts poignardés dans leur sommeil, foulaient au pied, dans une lâche trahison, les nobles cœurs qui avaient cherché à épargner leurs vies.

VU

Comme des serpent^ furieux piquant quelque charmant enfant qui leur apporte leur nourriture, quand l'hiver trompeur et beau les attire au dehors de ses froids sourires, aussi sauvages ils exercent leur rage dans le camp; ils écrasent l'armée patriote; la confusion, le désespoir descendent comme la nuit, quand un cri retentit: « Laon ! ». Comme un brillant fantôme venu du ciel, ce cri épouvanta les esclaves, et s'élargissaut à travers la voûte céleste, il semblait comme un cri envoyé de la terre au ciel en signe de victoire.

vm

Ces traîtres meurtriers, saisis d'une soudaine panique, s'enfuirent comme des légions d'insectes dev-aiit le vent du nord; mais toujours plus rapides, nos armées enveloppèrent leurs rangs brisés, et les enfermèrent dans

188 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

une vallée rocheuse, où leur farouche désespoir ne pouvait leur être d'aucun secours. Alors la vengeance et la terreur firent défaillir la haute vertu des patriotes ; l'un d'eux allait atteindre son ennemi de la pointe de sa mortelle lance ; je m'élançai entre eux, et criai : « Arrête ! Arrête ! »

La lance traversa mon bras brusquement levé pour supplier, et le sang jaillit autour de la pointe. Je souris, et m'écriai dans la joie: « Oui, coule avectonirrésistible éloquence, ô sang vital, jusqu'à ceque mon cœur soit à sec, avant que la cause dont tu étais digne soit vaincue !Ah ! vous pâlissez ! vous pleurez ! vos passions s'apaisent! C'est bien! vous sentez la vérité des douces lois de l'amour !

« Soldats, nos frères et nos amis sont massacrés ; vous les avez tués, je crois, pendant qu'ils dormaient; Hélas ! qu'avez-vous fait ? Ces yeux, prêts à pleurer la plus légère peine que vous auriez pu souffrir, vous les avez éteints ; — ces sourires, qui devaient répandre le baume dans vos cœurs, se sont évanouis dans la douleur; ceux dont l'amour veillait autour de vos tentes pour vous donner la liberté de la vérité, vous les avez poignardés pendant qu'ils dormaient !... Eh bien, ils vous pardonnent maintenant.

<( Oh ! pourquoi le mal devrait-il toujours sortir du mal, et la peine engendrer toujours une peine plus poignante?... Nous sommes tous des frères ! Oui,

LAON ET CYTHNA 189

les esclaves mêmes qui sont payés pour tuer soûl des hommes; et pour venger le crime sur le coupable, la Misère devra-t-elle toujours se repaître de son propre cœur brisé ! 0 terre ! 0 ciel ! et toi, redoutable nature, quia donné l'être à toute ton action, à tout ce qui vit et est, c'est pour toi que ceux-ci ont commis le mal, et c'est pour toi (ju'ils sont pardonnes !

<. Unissez donc vos mains et vos cœurs, et que le passé soit pour les pensées mauvaises comme un tombeau qui ne rend plus ses morts ! » Alors, comme le sang coulait de ma récente blessure, un nuage ténébreux obscurcit mes sens et des ombres rapides couvrirent mes yeux. Quand je me réveillai: j'étais étendu aumilieu de frères et d'ennemis, je voyais autour de moi des attitudes empressées, des regards ardents qui me questionnaient, pendant que l'un d'eux pansait ma blessure avec des herbes embaumées, et d'une voix caressante m'invitait au repos.

Et celui dont la lance m'avait blessé se penchait près de moi, les lèvres tremblantes et les yeux humides ; et tous semblaient être des frères partis pour un lointain voyage, réunis dans une étrange assemblée sur une terre étrange autour de celui qu'ils pouvaient appeler leur ami, leur chef, leur père, victime maintenant du courage avec lequel il s'est exposé au péril pour les sauver de l'esclavage de la mort. Ainsi en ce jour fut réconciliée la vaste armée de ces bandes fraternelles.

Faisant retentir le tonnerre de ses acclamations, cette multitude, et moi avec elle, nous nous acheminâmes avec joie vers la ville ; une nation atïranchie par l'amour, une puissante confraternité qu'enchaînait la jalouse rivalité du bien ; un glorieux cortège, plus magnifique que les esclaves royaux parés d'or et de sang, quand ils reviennent du carnage et sont pompeusement conduits en triomphe sous les murs couverts de peuple.

Au loin, les murs de la cité regorgeaient de spectateurs : aux flancs vertigineux de chaque tourelle étaient attachés mille grappes vivantes, et sur chaque aiguille s'effaçant au loin peu à peu dans le ciel, de brillants étendards étaient suspendus sur les vents charmés. Comme nous approchions, un cri d'allégresse éclata à la fois de toute la multitude, comme si la vaste et populeuse terre avait jeté dans ses cieux sans bornes la clameur soudaine de sa joie, après qu'un ouragan universel a passé sur sa face.

Nos armées se répandirent à travers les cent portes de la cité, comme les ruisseaux pendant l'orage se précipitent du haut des montagnes vers l'abri rocheux de quelque lac dont le silence les attend; et pendant que nous passions au milieu du calme de l'air ensoleillé, mille couronnes de (leurs pleuvaienl sur nous, fleui's emblèmes de la vérité et de la belle liberté ; les plus belles mains les attachèrent sur plus dun front; c'é-

LAON ET CYTIINA 191

taieiit les anges du ciel de l'amour, étendu maintenant sur toutes choses.

J'allais comme un homme ravi dans quelque extatique vision. Ces hommes de sang, si fraîchement réconciliés, sous rinfluence du repentir, sentaient la colère se changer en amour; ils étaient désenchantés du mal, et leurs sourires avaient d'autant plus de charmes qu'ils avaient fait pins de mal; la douce crainte de ces si suaves regards adoucissait leurs propres cœurs, et attirait délicieusement leurs esprits vers l'amour des lois de l'égalité et de la liherté.

XVJII

Tous ensemble, dans une symphonie retentissante, ils élevaient mon nom confondu avec celui de la liberté, me proclamant « l'ami et le sauveur des hommes libres, le père de cette joie! »... De beaux yeux, empreints de ces sentiments inspirés parcelle qui avait fait briller la lumière d'un grand esprit, rayonnèrent autour de moi; et tout l'appareil de cette grande scène disparut à mes yeux comme les nu'iges sans repos devant le soleil immobile. — Où était cette vierge ? Je le demandai, mais personne ne la connaissait.

Laone était le nom que son amour avait choisi; car elle était sans nom, et personne ne connaissait sa naissance. Où donc était Laone? — La crainte glaçait mes paroles sur mes lèvres. Mais je devais à ma grande entreprise de triompher de cette espérance pleine de

terreur ; et quand eunii on m'apprit qu'elle apparaîtrait le lendemain, alors je me retirai pour songer aux besoins de cette grande multitude : les étoiles en ce moment apparaissaient pressées au-dessas de la mer crépusculaire.

Et cependant il n'y avait à s'inquiéter d'aucun besoin pour le repos et la nourriture d'une si grande multitude, depuis que tous pouvaient attendre l'un de l'autre tous les secours de la bonté. — Je passai donc devant la porte du Palais Impérial, maintenant désolé, et je vis plongé dans la stupeur, seul, le tyran tombé ! — Silencieux il était assis sur les marches de son trône d'or, qui, étoile de pierres étincelantes, brillait dans son éclat solitaire.

Il étailseul avec une enfant qui devant lui exécutait une gracieuse danse ; le seul être vivant de toute cette foule qui hier se pressait dans ces lieux pour l'adorer, essayant de lui apporter une consolation dans son abandon. — Elle savait que le roi avait aimé autrefois sa danse ; et maintenant elle entremêlait ses cercles, pleurant et murmurant, dans la triste tâche de son amour dédaigné, de ce que sa muette tristesse ne pouvait lui arracher un sourire.

Elle vola vers lui et embrassait follement ses pieds, quand des pas humains se firent entendre... Lui, resta immobile sans parler, sans changer de couleur, sans lever ses regards pour rencontrer les yeux des étran-

LAON ET CYTHNA 193

gers. — Le bruit de notre entrée réveilla les échos de la salle, qui en circulant brisèrent le calme de ses retraites ; comme une tombe, ses murs sculptés répondirent dans livide au bruit des pas qui tombaient, et la lueur du crépuscule s'étendit comme la brume d'un charnier dans le dôme rayonnant.

L'enfant se leva quand nous approchâmes. Ses lèvres et ses joues paraissaient pâles et blêmes ; mais sur son front et dans ses yeux rayonnait cette beauté qui rend les cœurs qui s'en nourrissent malades d'un excès de douceur ; elle s'appuya sur le trône. Le roi, le front contracté, et les lèvres plissées par l'habitude d'un long mépris, eut un ricanement intérieur et un froncement de sourcils ; la teinte de son visage devint semblable à celle que quelque grand peintre compose quand il trempe son pinceau dans la lueur du tremblement de terre et de l'éclipsé.

Elle se tenait debout près de lui comme un arc-enciel entrelacé dans quelque orage, lorsqu'à peine ses vastes ombres se sont évanouies des bleus sentiers du rapide soleil. Un sourire doux et solennel, comme celui de Gythna, jeta un éclair de lumière, qui fit battre violemment mon cœur, sur les lèvres entr'ouvertes de cette enfant, un rayon de bonheur, une ombre des jours évanouis — Quand les larmes qui enveloppaient ce

sourire furent passées, d'un baiser de père je pressai ses doux yeux dans une tendresse frémissante.

19i ŒUVRES POÉTIQUES DE SIIELLEY

Je voulus alors tirer de sa solitude ce malheureux roi, et, plein de compassion pour ce changement, j'essayai, pai' de tristes paroles, de caresser son humeur chagrine. Mais lui, pendant que l'orgueil et la crainte se livraient un violent combat, avec la lugubre astuce d'une haine mal dissimulée, il lança sur moi un regard semblable à celui du serpent édenté. Je sentis de la pitié, non du mépris, pour cet homme aujourd'hui désolé après avoir été le désolateur, et qui ne s'apercevait pas que les malédictions dont il se moquait l'avaient saisi aux cheveux.

Je le fis sortir de ce lieu qui semblait maintenant un somptueux tombeau ; nous passâmes à travers des portiques profondément sculptés de figures belles comme un rêve, et nous laissâmes les ombres qui président au sommeilfaireleurgarde silencieuse sur son or dédaigné. — L'enfant marchaitavec abattement et, à mesure qu'elle marchait, les larmes qu'elle pleurait brillaient sous la lumière des étoiles; elle semblait égarée et, quand je lui parlais, les sanglots l'empêchaient de me répondre.

Enfin le tyran cria: « Elle a faim, esclave! Poignardela ou donne-lui du pain! » Il dit cela d'un accent tel que des imaginations malades pourraient en entendre dans une tombe nouvellement creusée. Je tremblai, car la vérité m'était connue; on l'avait laissé seul avec cette enfant; ^li l'un ni l'autre n'étaient sortis pour se pro-

LAON ET CYTHNA 195

curer de la nourriture; lui, partagé entre l'orgueil et la crainte, était resté blotti près de son trône, et elle, Qourrisson de la captivité, ne connaissait rien au delà de ces murs, et ne se doutait pas qu'un tel changement pût s'accomplir.

Il était troublé comme si un charme se fût soudainement dissipé; les sceptres ne gouvernaient plus ''elle venait de l'or, cette formeredoutable qui avait jadis tout soumisàson pouvoir. Un telétonnement s'emparadelui, qu'on eût dit qu'heure par heure le passé reparaissait devant lui; et la chute rapide d'un homme si grand et si puissant, comme un prodige frappait et émouvait jusqu'à la désolation les cœurs de tous ceux qui assistaient à ce terrible changement.

Une puissante multitude, comme celle que la vaste terre peut verser en mille ans, était maintenant réunie autour du tyran déchu; leurs innombrables pas tombaient comme le fracas des averses de grêle au printemps, frappant de coups redoublés la terre; on n'entendait pas d'autre bruit dans cette immense multitude. Cet homme abandonné connut alors tout le poids de son changement, et il cacha dans la poussière sou \isage blôme, pour se mettre à l'aigri des regards perçants qui fouillaient sa poitrine.

Et en môme temps il s'afl'aissa. Je m'assis près de lui sur la terre, et je pris cette belle enfant d'entre ses bras

196 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY

affaiblis, pour qu'il ne piU leur arriver aucun mal. Quand on leur eut apporté la nourriture, l'enfant approcha sa part des lèvres dédaigneuses du roi, puis, quand elle vit qu'il en avait assez, elle se mit à manger, tout en pleurant; le désespoir de Thomme abandonné l'emporta sur la faim et, oubliant son état, il s'assit dans la poussière, comme dans une espèce de léthargie.

Page 1