‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 34 sur 58 · LA ON ET CYTIINA · texte numérisé non relu

LA ON ET CYTIINA

les retraites: où la science, de sa source secrète, enchante les jeunes cœurs avec la fraîche musique de son jaillissement, même avant que ses eaux grossies ne nourrissent les hesoins humains, — comme le grand Nil nourrit l'Egypte, jetant toujours sa lumière sur les rameaux entrelacés qui se balancent sur. ses vagues.

Les intonations de la voix de Gythna étaient comme les échos de ces courants qui murmurent au loin ; elles s'élevaient et tombaient, mêlées avec les miennes dans l'air tempétueux. Et ainsi nous restâmes assis, jusqu'à ce que, notre conversation arrivant à la dernière catastrophe, rapide et horrible, nous nous demandâmes comment on pouvait semer ces semences d'espérance, dont le fruit est le poison mortel du mal. Heureusement pour nous cette ruine nous faisait une tour d'observation solitaire. Mais les yeux de Cythna étaient fatigués ; deux jours étaient passés,

Depuis qu'elle n'avait pris de noui'riture. J'allai donc réveiller le coursier tartare, qui, dès qu'il eut secoué le sommeil de sa crinière d'ébène, inclina sa fine tête au-devant du frein dairain, me suivant docilement. Avec une souffrance de cœur si profonde qu'une caresse, alors que les lèvres et le cœur refusent de se séparer jusqu'à ce qu'ils aient tout dit, pouvait à peine exprimer l'angoisse d« sa tendresse muette et alarmée,

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Cylhna me regarda partir, et monter ce coursier docile. La tempête et la nuit qui protégeaient mes pas, pendant que je chevauchais à travers les rocs de la ravine, unirent bientôt l'obscurité et le bruit de leur puissance portée sur tous les vents. — Bien loin déjà, flottant à travers la pluie ruisselante, les vêtements blancs de Cythna jetaient une lueur par intervalles, et sa voix encore une fois parvint jusqu'à moi sur la rafale : bientôt j'atteignis la plaine.

Je n'avais pas peur de la tempête, pas plus que celui qui me portait ; mais ses prunelles dilatées et rouges se tournaient triomphalement vers le sillon de l'éclair, et, quand la terre sous son pied intrépide ressentait la secousse de l'effroyable tonnerre, il ouvrait ses narines au souffle du vent, et avec de joyeux hminissements se moquait de ses grondements furieux ; — ainsi nous volions sur la plaine illuminée, et bientôt je pus découvrir le champ où la Mort et le Feu s'étaient gorgés des dépouilles de la Victoire.

Il y avait un village désolé dans un bois dont les feuilles entrelacées de fleurs, dispersées auvent, nourrissaieut maintenant l'ouragan affamé : c'était un lieu de sang, un monceau de murs sans àtre; maintenant les flammes étaient mortes dans ces demeures, maintenant la vie s'était enfuie de ces cadavres; mais le ciel

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immense, inondé d'éclairs, était rayé de poutres noircies, et tout autour étaient étendus des femmes, des enfants et des hommes massacrés péle-raêle.

Je descendis vers la fontaine, sur la place du marché, et je vis ces cadavres, leurs yeux rigides grands ouverts fixés sur la face l'un de l'autre, et sur la terre et sur i'air vide, et sur moi-même, tout près de la fontaine où je me penchai pour étancher ma soif. — Je reculai en la goûtant, elle avait l'amertume salée du sang; j'attachai près d'elle mon coursier, et cherchai en toute hâte s'il y avait encore quelque vivant dans ce spectral désert.

Il n'y avait rien de vivant, qu'une femme que je rencontrai errant dans les rues; quelque étrange misère avait changé en démon cette apparence humaine. Aussitôt qu'elle entendit mes pas, elle sauta sur moi, et colla ses lèvres brûlantes aux miennes, poussa un long, retentissant et frénétique éclat de rire etde joie, et cria : « Maintenant, mortel, tu es profondément abreuvé des bleus baisers delà Peste... bientôt des millions d'autres baisers te feront raison !

« Mon nom est la Peste ! Ce sein desséché nourrit autrefois deux enfants, une sœur et un frère... Quand je rentrai à la maison, l'un était couché dans le sang de trois mortelles blessures; les flammes avaient dévoré

l'aulre !... Depuis lors je n'ai plus été une mère : je suis la Peste!... Je voltige de côté et d'autre, afin de pouvoir étouffer et tuer! Toute lèvre que j'ai baisée doit sûrement se flétrir, excepté celles de la mort !... 8i tu l'es, allons travailler ensemble !

« Que chercbes-tu ici ?... La lumière de la lune fait éclater ses rayons, l'humide rosée s'élève de la vallée; elle va faire sentir sa moiteur!... et tu verras les balafres sur le corps de mon doux petit garçon, maintenant plein de vers!... Mais dis d'abord ce que tu cherches. » — « Je cherche à manger. » — « C'est bien, tu auras à manger. La Famine, mon amante, nous attend à lafêt^.; elle est cruelle et féroce, la Famine, mais elle ne repousse pas de sa porte ceux que ces lèvres ont baisés ceux-là seuls... Plus jamais ! Plus jamais !!...»

Quand elle eut ainsi parlé, elle m'empoigna avec la violence de la folie, et me fit marcher à travers maint foyer ruiné, et sur mille cadavres. Enfin nous arrivâmes à une hutte solitaire; là sur la terre, qui lui servait de plancher, dans sa joie de spectre, elle avait réuni de tous ces foyers maintenant désolés, et empilé trois monceaux de pains, faisant ainsi la disette chez les morts... Autour de ces monceaux elle disposa en cercle les pelits enfants froids et raidis par la mort; ils étaient assis immobiles et silencieux!...

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Elle sauta sur un monceau, et levant vers l'éclair ses

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regards en démence, elle cria : « Mangez I prenez votre part de la grande fête; demain nous devons mourir! « Puis de son pied pâle elle poussa les pains vers les hôtes exsangues... Ce spectacle déchira mes yeux et mon cœur, et si celle qui m'aimait n'avait, de ses regards absents, prévenu mon désespoir, j'aurais pu par sympathie tomber aussi dans le délire; mais je pris la nourriture que cette femme m'offrait;

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