‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 40 sur 58 · CHANT VIII · texte numérisé non relu

CHANT VIII

« Je m'assis à côté du timonier, et regardant vers l'Ouest, je criai : — Etendez les voiles ! Voyez ! la lune qaiplonge est commeunetourd'observation qui flamboie sur les montagnes ; le cap seul là-bas dérobe à notre vue la Cité dOr. Le courant est rapide ; le Nord soudle avec force sous les étoiles ; elles tremblent de froid. Vous ne pouvez vous arrêter sur la terrible mer ; bàtezvous, bàtez-vous d'atteindre le chaud abri d"un plus heureux destin !

« Les mariniers obéirent. Le capitaine se tenait à l'écart, et chucholant à l'oreille du pilote, lui disait : — Hélas ! Hélas ! Je crains que nous ne soyons poursuivis par des ombres malfaisantes ! La nuit qui précéda notre départ, un fantôme des morts vint à mon lit, en rêve, semblable à celui-ci ! — Le pilote répliqua : Ce ne peut être une ombre, c'est une vierge humaine, sa voix pénétrante vous fait pleurer ! C'est une jeune femme ou une fille de haute naissance ! Elle ne peut être autre chose !

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<( Nous passâmes les îles, portés par le vent et le courant, et, pendant que nous voguions, les mariniers se réunirent autour de moi pour m'entendre. Je me tenais debout dans la pâle clarté de la lune, comme quelqu'un que la crainte ne saurait atteindre, et ma calme voix s'éleva (1). Vous êtes tous des hommes; au loin la large lune donne sa lumière à des millions d'êtres qui portent absolument la même ressemblance; oui, pendant que je vous parle, sous la même nuit, leurs pensées flottent comme les nôtres, dans la tristesse ou la joie.

« Que révez-vous? Vos propres mains ont bâti un foyer pour vous-mêmes sur un rivage bien-aimé. Pour quelques-uns, des yeux passionnés languissent en attendant leur retour; comme ils le salueront quand leurs peines seront passées, et que leurs enfants se précipiteront en ricint du seuil bien connu! Est-là votre souci? C'est pour voti-e propre bien que vous peinez, — vous sentez et pensez ! Un pouvoir immortel a-t-il de telles préoccupations? Ou bien, selon l'humeur humaine, rêvez-vous que Dieu (^) a bâti ce monde pour que l'homme y vive dans la solitude?

(1) Le discours (|ne tient Cytliua aux matelots va jus(|u'ii la strophe xxin.

Au mot de Dieu, dans ce vers et les strophes suivantes, se trouve substitué dans la Réuolle de l'Islam le mot de Pouvoir.

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« Qu'est-ce alors que Dieu? Vous vous moquez de vous-mêmes, et dounez un cœur humain à ce que vous ne pouvez connaître; comme si la cause de la vie pouvait penser et vivre 1 Autant dire que les propres œuvres de l'homme peuvent sentir, et manifester les espérances, les craintes et les pensées dont elles émanent, et que l'homme leur ressemble ! Hélas ! le iléau est libre de dévaster le monde, et avec lui ruine, destruction, poison, tremblement de terre, grêle, neige, maladie, besoin, et la pire des nécessités, celle de la haine et du mal, et l'orgueil, et la crainte, et la tyrannie !

« Qu'est-ce alors que Dieu? Quelque sophiste lunatique vit un jour Tombre de sa propre àme en sortir et remplir le ciel et la sombre terre; et ainsi la forme qu'il vit et adora était sa propre forme, son image aperçue dans le vaste miroir du monde; ce serait un rêve innocent, si une foi nourrie de la rosée empoisonnée de la crainte n'avait pas poussé sur sa tige, et si les hommes ne disaient pas que Dieu a chargé la mort d'exercer sur ceux qui méprisent ses lois son immortelle colère.

« Les hommes disent qu'ils ont vu Dieu, et qu'ils ont appris de Dieu, ou d'autres hommes témoins de tels prodiges, que sa volonté est loulo noire loi, la

verge qui doit nous réduire à TesclaTage (1) ; que prêtres et rois, coutume, autorité domestiqut3, en un mot tout ce qui ploie l'âme née libre de l'homme sous le talon des oppresseurs, sont ses ministres redoutables; et que les aiguillons delamort font sentir sa "vengeance au sage, quoique la vérité et la vertu arment son cœur d'un triple bronze.

« Ils disent aussi que Dieu punira le mal, oui, qu'il ajoutera le désespoir au crime, et la peine à la peine ; qu'au milieu des serpents immortels de son rouge enfer il enchaînera le misérable qu'il a marqué d'une tache qui s'est attachée à lui, pendant qu'il vivait, comme une peste, un fardeau, un poison; qu'amour et haine, vertu et vice sont de vaines distinctions ; que la volonté de la force est le droit ! Ainsi les tyrans désolent avec des mensonges ce monde humain, qu'ils sont parvenus à gouverner.

« Hélas! quelle est cette force ? L'opinion est plus fragile que ce nuage obscur qui là-bas s'évanouit sur la lune au moment même où nous le regardons, quoiqu'elle parvienne pendant quelque temps à cacher l'orbe de la vérité ; et c'est surelle, une forme aux mille noms, que s'appuie tout trône de la terre ou du ciel, une ombre. C'est pour elle que nous labourons les stériles

(1) Version de la Révolte de l'Islam : <' Des hommes disent qu'ils ont eux-mêmes entendu et vu, ou connu par d'autres hommes témoins de ces prodiges, une Ombre, une Forme, résidant entre la Terre et le Ciel, brandissant une basuttte invisible... »

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vagues de l'océan : c'estpour elle que chacun estesclave ou tyran ; que tous trahissentet s'inclinent, commanden t, tuent ou craignent, font soufTrir où souffrent.'

« Chacun de ses noms est un signe qui rend sacré tout pouvoir, que dis-je ?. .. le fantôme, le rêve, l'ombre du pouvoir : convoitise, mensonge, haine, orgueil et folie; le type d'où provient toute fraude et tout mal ; une loi sous laquelle l'espèce humaine a été entraînée par trahison ; et lamour humain est comme le nom bien connu d'une mère chérie qu'un meutrier a couchée dans son tombeau sanglant, et dont il a, les séquestrant dans les ténèbres, réuni autour de lui les enfants égarés comme s'ils étaient les siens.

« Oh ! l'amour (qui est pour le cœur de l'homme errant ce qu'est le calme aux vagues fatiguées de la mer), la justice, ou la vérité, ou la joie, voilà ce qui peut seul nous guider hors de l'esclavage ou des souterrains labyrinthes de la religion, comme une brillante étoile sauve les marins... Donner à chacun une égale part de bien ; suivre les pas de la Liberté même à travers les tombeaux ; supporter tout avec patience ; pleurer sur le crime, fût-il souillé du plus cher sang de tes amis ;

« Sentir la paix que donne le contentement de soimême ; reconnaître toutes les sympathies, et n'outrager personne ; et dans les plus secrets berceaux du sens et

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de la pensée, jusqu'à la fin du dernier jour ensoleillé de la vie, s'asseoir et sourire avec joie, ou, sans rester seul, baiser les larmes salées sur la joue consumée du malheur ; vivre comme si aimeret vivrenefaisaientqu'un... ce n'est ni la foi, ni la loi, et ceux qui s'inclinent de vaut les trônes du ciel ou de la terre ne peuvent connaître une pareille destinée.

X Mais maintenant les enfants tremblent devant leurs parents, parce qu'ils doivent obéir. L'un gouverne l'autre ; car il est dit que Dieu gouverne à la fois grands et petits ; l'homme est devenu le prisonnier de son frère ; et au-dessus trône laHaineavecla Crainte sa mère, dominant les plus grands ; — et les fontaines d'où découlait l'amour, quand la loi a étouffé tout le reste, ont été couvertes de ténèbres ; — la femme est devenue l'esclave encbaînée de l'homme, un esclave; et la vie est empoisonnée dans ses sources.

« L'homme cherche l'or dans les mines, se tressant ainsi une chaîne durable pour son propre esclavage ; afin de pouvoir vivre dans la crainte et les soucis sans repos, il peine pour d'autres, les éternels esclaves sans joie d'une captivité semblable à la sienne; il tue, pour que ses chefs jouissent dans la ruine : il bâtit l'autel, pour que son idole trouve son salaire dans son propre sang; il poursuit, ô aveugle et volontaire infortuné ! l'obscure ruine qui l'attend.

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« l.a femme ! elle est son esclave, elle est devenue une chose que je pleure de dire... l'enfant du mépris, la proscrite du foyer désolé. Le mensonge, la crainte et la fatigue, comme des vagues, ont creusé des canaux sur sa joue, que parent les sourires comme de calmes tillacs parent le traître Océan : — vous savez bien ce qu'est la femme, car il n'est personne né de la femme qui ne soit réduit à épuiser la lie amère du chagrin, qui toujours de l'opprimé remonte à l'oppresseur.

« Tout cela cependant ne doit pas être. Vous pouvez vous lever, et vouloir que l'or perde son pouvoir, et les trônes leur gloire ; que l'amour, que personne ne peut enchaîner, soitlibre de remplir le monde, comme la lumière; que la coupable Foi, blanchie dans le crime, soit étouffée et meure. — Voyez au loin le promontoire éclipser la lune qui descend ! — Prison et palais sont éphémères ; les superbes temples s'évanouissent comme une vapeur; l'homme reste seul, lui dont la volonté conserve le pouvoirquand tout autourde lui a disparu :

« Que tous soient libres et égaux!... De vos cœurs j'entends sortir un écho; à travers le plus intime de mon être, comme le plus doux des sons cherchant son compagnon , il pénètre. — D'où venez-vous, amis? Hélas I je ne puis donner un nom à tout ce quejelisde chagrin, de fatigue et de honte sur vos faces épuisées ; comme dans les vieilles légendes qui immortalisent la désas-

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Ireuse renommée de conquérants et d'imposteurs faux et hardis, je vois dans vos regards le trouble de vos cœurs.

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