‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 41 sur 58 · XVI [I · texte numérisé non relu

XVI [I

« D'où venez-vous, amis? De verser le sang humain sur la terre? ou apportez-vous le fer et l'or dont se servent les rois pour duper et égorger la multitude ? Ou bien venez-vous de chez le pauvre affamé, pâle, épuisé et glacé, apportant le fruit de ses sueurs?... Expliquez-vous ! Parlez ! Vos mains sont-elles fraîchement teintes dans le sang du carnage? Vos cœurs ont-ils vieilli dans Tartifice ?... Connaissez-vous vous-mêmes; vous serez purs comme la rosée, et je serai pour vous une amie et une sœur.

«-Ne déguisez rien... Nous avons un cœur humain ; toutes les pensées mortelles reconnaissent un même foyer. Ne rougis pas d'avoir eu ta part des souillures d'uncrimeinévitable; la condamnation, que tuas encourue ou pu ou dû encourir, est celle de l'humanité tout entière. Vous êtes la dépouille que le Temps désigne ainsi pour la tombe dévorante, vous et vos pensées, et toutes lespeines avec lesquellesvousenlacezles anneaux de l'éternelle chaîne de la vie.

« Ne déguisez rien... Vous rougissez parce que vous haïssez, et l'Inimitié est la sœur de la Honte ! Regardez dans votre esprit; c'est le livre de la destinée!... Âh ! il est noirci de bien des noms blasonnés de misère ; tous

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sont les iinroirs de la même 1 Mais le noir démon qui, de sa plume de fer trempée dans le brûlant poison du mépris, y a immortalisé sa gloire, passerait inoiïensif sur la tête des hommes, s'ils dédaignaient de faire de leurs cœurs son repaire.

u Oui c'est la Haine ! cette chose diabolique et informe, qui porte tant de noms, tous mauvais, quelquesuns divins, que le mépris de soi-même arme d'un mortel aiguillon ; et lorsque le cœur qu'elle enlace de ses replis de serpent est tout à fait épuisé, et qu'elle se lasse de dévorer une proie si améra, elle, tourne cet aiguillon de tous côtés avec une rage multipliée; semblable au serpent amphisbène, qui, après avoir élreint quelque bel oiseau, bientôt sur sa masse putride menace; tout ce qui l'environne.

' Ne gourmande point ton âme; mais connais-toi toimême; ne hais point le crime d'un autre, ni ne déteste le tien. C'est la sombre idolâtrie de soi-même qui veut, quand une fois nos pensées et nosactionsne sont plus, que rhomme pleure, et saigne, et gémisse. 0 vide expiation 1... Reste en paix; le passé appartient à la Mort, 'avenir est à toi; l'amour et la joie peuvent faire du cœur le plus immonde un paradis de fleurs, où la paix pourrait bâtir son nid.

« l'aile, toi ! D'où venez-vous ? — Unjeunehommeprit la parole ; — Péniblement, péniblement nous naviguons

sur l'abîme sans bornes. Tu lis bien la misère écrite dans nos yeux épuisés; mais il y aàTintérieur beaucoup de choses qui dorment, que le pauvre cœur aime à garder pour lui, on n'ose pas écrire sur le front déshonoré. Oui, depuis notre enfance, nous avons appris à tremper le pain de la servitude dans les larmes du malheur, et jamais, jusqu'à ce jour, nous n'avons rêvé d'espérance ou d'abri.

« Oui, je dois parler... Mon secret serait mort dans le cœur qu'il a consumé, comme un tison s'éteint dans la flamme mourante dont ilentretenaitlavie; maisaucun cœur humain ne peut te résister, à toi, merveilleuse femme, et au doux commandement de tes yeux perçants... Oui, nous sommes de misérables esclaves, qui, arrachés à leurs amours accoutumées et à leur terre natale, portent sur les vagues qui les en séparent la proie dédaignée de calmes et heureux tombeaux.

«Nous traînons bien loin de leurs vallées agrestes les plus belles parmi les filles de ces montagnes solitaires; nous les traînons dans des lieux où toutes les meilleures choses et les plus rares sont souillées et foulées aux pieds. Bien des années sont venues et parties depuis que, semblable au vaisseau qui me porte, je ne connais plus aucune pensée ; mais aujourd'hui les yeux d'une vierge chérie ont fait briller sur les miens la lumière d'un mutuel amour ; elle est ma vie... je ne suis que son ombre... une fumée qui s'échappe des cendres et bientôt s'évanouit...

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