‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 43 sur 58 · CHANT IX · texte numérisé non relu

CHANT IX

« Cette nuit-là, nous jetâmes l'ancre dans une baie boisée; le sommeil n'osa pas plus voltiger autour de nous qu'il n'ose, quand tout doute et toute crainte se sont enfuis, ombrager la couche de quelque amant sans repos, dont le cœur est désormais dans la paix. Ainsi la nuit se passa tout entière dans une mutuelle joie : autour de nous s'élevait une forêt de peupliers et de sombres chênes, dont l'ombre couvrait les étoiles déclinantes réfléchies dans les eaux bleues, et tremblait au vent qui soufflait du matin.

'< Les mariniers joyeux et les vierges libres enlevèrent à la forêt profonde de nombreux rameaux et revinrent très innocemment chargés des innocentes dépouilles des bois ; bientôt des guirlandes de feuillages en boutons flottèrent sur le mât et les voiles; la poupe et la proue furent couvertes d'un dais de rameaux fleurissants ; pendant tout le cours du passage oblique du soleil, nous allons pleins de joie sur les vagues, comme les habitants d'une île, destinés à poursuivre ces vagues qui ne peuvent cesser de sourire.

« Les nombreux vaisseaux, moiichetant le bleu sombre de l'abîme de leurs voiles de neige, volaient rapides à mesure qu'ils approchaient du nôtre, dans la crainte et l'étonnement; et sur chaque hauteur des milliers d'hommes regardaient. Ils entendaient le cri qui fait tressaillir, comme la voix même de la terre se faisant irrésistiblement entendre à tous ses enfants, l'allégresse déchaînée, la glorieuse joie de ton nom, ô liberté ! Ils entendaient !... De même que sur les montagnes de la terre de pic en pic on voit sauter les rayons du matin naissant.

« Ainsi, de ces cris répétés par les sommets sans fin, il se forma soudainement comme un son universel, comme une voix de volcan, dont le tonnerre remplit les cieux les plus lointains ; une si glorieuse folie trouvait un passage à travers les cœurs humains et les entraînait dans un courant qui submergeait leurs craintes et leurs soucis guerroyants, noire couvée de la Coutume ; ils ne savaient pas d'où cela venait, mais ils sentaient autour d'eux comme une immense contagion répandue; ils appelaient à grands cris la Liberté !.. Ce nom vivait sur la mer ensoleillée.

« Nous touchâmes au port. — Hélas ! De beaucoup d'esprits la sagesse qui avait réveillé ce cri s'était enfuie, comme la courte gloire que le sombre ciel reçoit d'une fausse aurore qui s'évanouit avantde s'épandre perdue.

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