‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 45 sur 58 · L.VON ET CYTHNA · texte numérisé non relu

L.VON ET CYTHNA

salles vides d'esclaves, n'en pouvaient retenir aucune ; car le rouge feu 'de la colère s'était éteint dans ces yeux dont autrefois l'éclair était la mort ; ni crainte ni gain ne pouvaient maintenant entraîner une captive à reprendre une autre chaîne.

« Ceux qui furent envoyés pour m'enchaîner pleurèrent, et sentirent leurs esprits s'échapper des liens qui les enserraient eux-mêmes, comme une forme de cire peut se dissoudre et fondre dans la hlanche fournaise ; une défaillance pleine devisions, une pause d'espérance et de crainte enchaîna la cité ; celle-ci, comme le silence de la tempête naissante, quand elle a enveloppé dans son ombre formidable le soleil, le vent, l'océan et la terre, resta suspendue... terrible, même avant que les éclairs aient jailli de la nue.

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'> Gomme des nuages tissés dans le ciel silencieux se réunissent, poussés par les vents, des lointaines régions, ainsi, au nom sublime de vérité et de liberté, des millions d'hommes étaient réunis autour de la cité, poussés par les espérances qui jaillissaient de mainte source cachée : paroles que la science de la vérité revêtait des couleurs de la grâce ; tes propres chants sauvages qui dans l'air flottaient comme des parfums vagabonds ; et ton nom, et plus d'une langue que tu avais trempée dans la flamme.

« Le tyran s'aperçut que son pouvoir était évanoui ;

mais la Crainte, la nourrice de la Vengeance, l'invita à attendre l'événement, lui représentant que la perfidie et la coutume, Tor et la prière, et tout ce qui, à défaut de la Force impuissante, prête à la Fraude le sceptre du monde, pourrait, à son avis, raffermir son pouvoir chc-Rcelant. 11 envoya donc les prêtres à travers les rues pour maudire les rebelles. Ceux-ci s'agenouillèrent sur la voie publique, en implorant de leur Dieu tremblement de terre, fléau et famine.

« Des hommes graves et blancs, des sièges où la Loi s'est faite l'esclave du Mal, ne craignirent pas de dire comment la glorieuse Athènes était tombée dans sa splendeur, parce que ses fils étaient Ubres!.. et que, dans l'espèce humaine, le plus'grand nombre appartient au plus petit, de par Dieu (i), la Nature et la Nécessité. Ils dirent que la vieillesse était la vérité, et que la jeunesse avec ses sauvages espérances troublait la paix de l'esclavage, à l'aide duquelles hommes des vieux âges avaient étouffé Torgueil et la liberté.

« Et avec le mensonge de leurs lèvres empoisonnées, ils parvinrent à produire dans la docile mémoire des sages et des bardes une éclipse passagère. — 11 y a un Maître enseignant, disaient-ils, qui doit toujours exister, Dieu même (2) ! C'est lui qui a armé la nécessité du

(1) Dans la Révolte de l'Islam, on lit « Ciel " à la [ilace de « Dion ».

(2) Ce passage est ainsi modifié dans la Révolte de V Islam : « Il y a un maître enseignant qui a armé la Nécessité, etc..»

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gouvernement et du crime contre l'humanité, pour être ici-bas son esclave et son vengeur. Ils ajoutaient que nous étions faibles et pécheurs, fragiles et aveugles ; que la volonté d'un seul était la paix, et que nous ne devions aspirer à autre chose sur la terre qu'à la peine et la misère.

« Afin de pouvoir, par ce moyen, éviter l'enfer dans l'autre monde. — Ainsi parlèrent les hypocrites qui maudissaient et mentaient. Hélas ! leur autorité était passée ; les larmes et le rire s'attachaient à leurs cheveux blancs, flétrissant l'orgueil qui dans leurs cœurs creux osait encore habiter; et cependant des esclaves plus obscènes, au front plus poli, avec des ricanements sur leurs lèvres serrées, minces, bleues et larges, disaient que maintenant le monde avait renoncé à être le maître;, et que le monde soumis devait s'incliner devant la volonté d'une femme !

« L'or était semé dans les rues, et le vin coulait partout à flots dans la cité. En vain ! Les solides tours brillaient toujours dans le ciel comme d'habitude ; et à l'appel des prêtres, la Peste ne quitta pas son banquet dans les salles d'Ethiopie, ni la Famine n'accourut des portails du riche, ou toujours à son aise elle fait sa proie de ceux qui s'y rassemblent pour implorer à genoux leur nourriture ; ni la crainte, ni la honte, ni la foi, ni la discorde ne vinrent obscurcir la flamme nouvellement allumée de l'espérance.

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« Car l'or était comme un diea dont la foi commençait à s'affaiblir; il n'avait plus qu'un petit nombre d'adorateurs, ainsi que l'enfer et la crainte, qui dans le cœur de l'bomme est Dieu même; les prêtres s'aperçurent de sa chute, en voyant de jour en jour leurs autels plus solitaires, jusqu'à ce qu'ils restassent seuls dans le temple (l). Les traits du mensonge volaient sans causer de flétrissure; et les froids ricanements de la calomnie étaient impuissants à troubler avec le brandon de la discorde l'union des hommes libres.

« Tu sais le reste. — Nous voici tous deux réunis, survivant à une ruine immense et profonde. Étranges sont mes pensées... -Te ne puis ni souffrir ni craindre; assise avec toi sur ce rocher solitaire, je souris, quoique l'amour humain doive me faire pleurer; nous avons survécu à une joie qui ne connaît aucun chagrin, et je sens un calme puissant glisser sur mon cœur, qui ne peut plus emprunter ses nuances au Hasard ou au Changement, ces sombres enfants du Lendemain.

« Nous ne savons pas ce que nous deviendrons. — Cependant, moucher Laon,Cythnaseralaprophétessede l'Amour ; ses lèvres te déroberont la grâce que tu portes,

(1) On lit à la place de ces derniers vers, dans la Révolte de l'Islam: '• ot la Foi elle-même, qui dans le cœur de l'homme donne une forme, une voix, un nom à la spectrale Ten-eur, connut sa chute, les autels devenant de jour en Jour plus solitiires, etc.. ■•

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pour cacher ton cœur, et en revêtir les formes qui errent dans le bosquet brumeux de l'avenir vagabond ; car maintenant, assise ainsi près de toi, il me semble que je respire et vis de ton souffle et de ton sang, et la violence et le mal sont comme un songe qui roule bien loin de l'inébranlable vérité, entraîné par un courant sans retour.

« Les coups de vent de l'Automne dispersent les semences ailées sur la terre; — puis bientôt viennent les neiges, et la pluie, et les gelées, et les ouragans, que le terrible Hiver amène de la caverne de Scytbie, un sauvage cortège. Mais vois ! Le Printemps passe de nouveau sur le monde, versant de douces rosées de ses ailes éthérées; il répand les fleurs sur les montagnes, les fruits dans la plaine, la musique sur les vagues et les bois, et l'amour sur tout ce qui vit, et le calme sur les choses sans vie.

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« 0 Printemps ! emblème aux aiUiS de vent de l'espérance, de l'amour, de la jeunesse et de la joie ! Brillant, beau, adorable Printemps ! D'où viens-tu, quand tu mêles à la noire tristesse de Ibiver tes larmes qui s'évanouissent en sourires ensoleillés ? Sœur de la joie ' Tu es Tenfanl qui as recueilli le sourire mourant de ta mère, sourire tendre et doux; tu portes au tombeau de ta mère l'Automne fl) de fraîches fleurs et des rayons

(1) Aiiliimn et Spring, en anglais, sont des deux genres, comme tous es noms d'objets inanimés; nous avons cru devoir traduire littéralement le texte de Sheliey, pour ne pas lui enlever la grâce que lui donne cette imair^ des saisons féminisées.

semblables à des fleurs, sans tj-oubler de tes pas gracieux les feuilles qui sont son linceul.

« Vertu, Espérance et Amour, comme la lumière et le ciel, environnent le monde. Nous sommes leurs esclaves choisis. Le tourbillon de notre esprit n'a-t-il pas emporté les germes immortels de la vérité aux cavernes les plus reculées de la pensée ?... Mais voici l'hiver ! la douleur de nombreux tombeaux, la glace de la mort, la tempête de l'épée, le torrent de la tyrannie, dont les vagues' ensanglantées deviennent stagnantes comme la glace au nom de la Foi, le mot de renchanleur, et enchaînent tous les coeurs humains dans leur repos abhorré !

« Les semences dorment dans la terre. Tandis que le tyran peuple les prisons de ses conquêtes, de pâles victimes sur l'échafaud gardé sourient, parce qu'elles ne peuvent parler ; et, jour par jour, la lune de' la Science consumante s'évanouit parmi les étoiles ; et dans ces vastes ténèbres les fils de la terre adressent leurs prières à leurs immondes idoles, et les prêtres chenus triomphent; et, comme un fléau ou une rafale, une ombre d'égoïsme s'abat sur les regards humains.

« C'est l'hiver du monde ! — Et nous y mourons, comme les vents d'automne s'évanouissent, expirant

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dans l'air gelé et brumeux. Mais regarde ! Le Printemps vient, bien que nous devions passer, nous qui avons promis sa naissance ; — oui, passer comme l'ombre même qui du sein de notre mort, ainsi que d'une montagne, fait jaillir l'avenir, un large lever de soleil ; alors, couverte de l'ombre des ailes qui la parent, la Terre de son noir gouffre de chaînes s'élance comme

un aigle.

« 0 bien cher amour ! nous mourons et serons refroidis avant que ce matin puisse" se lever sur le monde ; voudrais-tu voir la gloire de son aurore ? Hélas ! jette tes regards non sur moi, mais tourne tes yeux sur ton propre cœur, — ce paradis que l'éternel printemps a fait sien ; et, tandis que le lugubre hiver remplit les cieux dépouillés, là il y a de doux courants de pensée ensoleillée et des fleurs fraîchement écloses, qui entrelacent et confondent leurs sons et leurs parfums.

« Dans leurs propres cœurs, les bons trouveront toujours l'ardeur de l'espérance qui les a faits grands ; et, quoique d'envieuses ombres puissent s'interposer entre l'espérance et son effet, — il vient quelqu'un par derrière, qui reliera toujours l'avenir au passé, la Nécessité, dont la force aveugle doit pour toujours enlacer le mal avec le mal, le bien avec le bien, dans les bandelettes d'une union qu'aucun pouvoir ne saurait rompre ; ils doivent manifester leur propre nature, etn'ètre jamais séparés 1

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" Les bons et lespaissants des âges écoulés sont dans leurs tombeaux.... avec les innocents et les libres, les héros, les poètes, et les sublimes sages, qui laissent le manteau de leur majesté pour orner et parer ce monde nu — et nous, nous leur ressemblons. De tels hommes périssent; mais ils laissent l'espérance, l'amour, la vérité, la liberté, dont leurs puissants esprits ont pu concevoir les formes pour en faire la règle et la loi des âges qui survivent.

« Ainsi, que le gazon couvre nos restes, môme au milieu de notre heureuse jeunesse! Que cet étrange lot, quoiqu'il soit, quand dans nos veines confondues le sang sera silencieux, soit le nôtre ! Que le sentiment et la pensée abandonnent notre être, et qu'il ne soit plus compté au nombre des choses qui sont ! Que ceux qui viennent derrière nous, à qui notre ferme volonté aura acquis un calme héritage, une glorieuse destinée, insultent, en la foulant dédaigneusement aux: pieds, notre tombe inséparable !

«Nos pensées et nos actions, notre vie et notre amour, notre bonheur, tout ce que nous avons été, vivra éternellement, et ne cessera de rayonner et d'inspirer, quand nous ne serons plus. Le monde a vu un idéal de paix ; et de même qu'aux yeux d'un pauvre maniaque l'apparition soudainede quelque coin déterre serein et aimé, lui rappelant après de longues années la douce

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et vivante scène des espérances de sa jeunesse, dissipe sa longue folie ; ainsi l'homme se souviendra de toi.

« Et pendant que la Calomnie s'assouvira sur nous, comme les vers dévorent les morts, et que près du trône et de Tautel les railleries et les malédictions trouveront un bienveillant abri, ce que nous avons fait, personne n'osera l'invoquer en témoignage, quoiqu'il soit parfaitement connu. Ce souvenir restera, tandis que passeront ceux qui bâtissent l'édifice de leur orgueil sur son oubli; et la renommée, qui s'est sculpté une statue dans le marbre de l'espérance humaine, survivra aux parchemins détruits d'une gloriole éphémère !

« Etcependanttousdeux, mon bien-aimé, nous devons nous séparer ; et le Sentiment et la Raison, ces beaux enchanteurs, dont la baguette magique est l'espérance, invitent notre cœur à regarder au-delà du désespoir du tombeau, la proie des vers. Ces yeux, ces lèvres, ce sang paraissent s'y décomposer dans une hideuse ruine; aucun calme sommeil, peuplant de rêves d'or l'air stagnant, ne sembleybaignerdans la joie nos yeux obscurcis et tombant en pourriture; rien que la Mort insensible ! une ruine ténébreuse et profonde !

« Ce sont là d'aveugles imaginations. La raison ne peut connaître ce que le sens ne peut sentir, ni la pensée concevoir ; il n'y a dans le monde que déception, douleur, crainte et peine. Nous ne savons ni d'où nous

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venons, ni pourquoi, ni comment nous vivons ; ni quel muet pouvoir peut donner leur être à chaque plante, étoile ou béte, ou à ces pensées mêmes. — Viens près de moi !... Je veux t'unir à moi dans une chaîne que je ne puisse briser ! Je suis possédée de pensées trop vives et trop fortes pour une seule poitrine humaine!

« Oui, oui ! Ion baiser est doux ! tes lèvres sont chaudes I 0 mon bien-aimé, qu'ils voudraient ces yeux, s'ils ne pouvaient plus boire l'être dans ton sein, qu'ils voudraient, même pour ce sommeil dont nous venons de nous réveiller, fermer leurs orbes épuisés dans la mort ! Je ne crains ni n'estime rien de ce qui peut arriver maintenant, s'il n'est pas partagé avec toi. Oui, l'Amour, quand la Sagesse s'évanouit, rend Cythna sage; ténèbres et mort, si la mort est véritable, doivent être bien plus chères que la vie et l'espérance, si je ne puis en jouir avec toi !

« Hélas ! nos pensées flottent sur un courant dont les eaux ne remontent pas à leur source ; la terre et le ciel, l'océan et le soleil, les nuées leurs filles, l'hiver et le printemps, le matin, le midi et le soir, tout ce que nous sommes ou ce que nous connaissons, estténébreusement entraîné vers un gouflre !... Vois I quel changement s'est opéré depuis que j'ai commencé de parler 1... Mais je pardonnerai au temps de tout changer, excepté toi ! » — Elle s'arrêta... Cependant, l'obscurité de la nuit était tombée sur la terre du dôme sans soleil du ciel.

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Quoiqu'elle eût cessé de parler, son visage, levé vers le ciel, parlait encore, avec une brillante et solennelle gloire ;sesprofondsyeux noirs, ses lèvres, dont lesmouvements communiquaient l'amour àl'air qu'elles respiraient, ses boucles dénouées... « Belle étoile de vie et d'amour », m'écriai-je, « délices de mon àme, pourquoi regardes-tu le ciel de cristal ? Oh ! puisse mon esprit être le ciel de la nuit qui te regarde avec ses millions d'yeux ! » — Elle se tourna vers moi et sourit... ce sourire était le Paradis !

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