CHANT X
Y avait-il alors dans le coursier un esprit humain, pour que de son altière voix, avant que la nuit fût passée, il rompit notre repos entrelacé ? ou bien en mérité toutes les choses vivantes n'ont-elles qu'une commune nature, et la pensée élève-t-elle un Irûne universel, où toutes les formes apportent un même tribut? La Terre, leur mère commune, gémit-elle de voir ses fils en venir aux mains, et découvre-t-elle son sein, afin que tous «n paix puissent partager ses trésors inépuisables?
J'ai entendu des sons amis sortir de plus d'une langue qui n'était pas humaine... Le solitaire rossignol m'a plus d'une fois répondu avec son chant apai.«ant, de son berceau de lierre, quand je m'asseyais pcîle de chagrin, et que je soupirais près de lui ; de plus d'une vallée les antilopes, cherchant en troupeaux leur pâture, m'ont parlé avec des accents et des mouvements heureux, qui rappellent le propre langage de Ihomme ; tel fut en ce moment le signal de la nuit décroissante, quand ce fier hennissement vint en tj-oubier le calme.
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Chaque nuit, ce puissant coursier memporlait au loin, et je revenais avec la nourriture à notre retraite, l'esprit plein de sombres pensées. Le sang qui inondait les champs avait taché les pieds du coursier ; bientôt la poussière but cette rosée sanglante... Puisse rencontrèrent le vautour et le chien sauvagerie serpent, le loup et la grise hyène, pour manger les morts dans une horrible trêve ; leurs multitudes faisaient, derrière le coursier, un gouffre comme les vagues sur le sillage d'un navire.
Car, des derniers royaumes de la terre accouraient comme un flot les bandes d'esclaves que chaque despote envoyait à l'appel du traître couronné. Comme le rugissement du feu, dont les vagues enveloppent les bêtes sauvages dans les pâturages incendiés du Sud, ainsi les armées des rois ligués serpentaient en longues traînées d'acier et de flamme; le continent trembla sous leurs pas, comme enchaîné d'une ceinture de ruine ; la mer s'ébranla au bruit de leurs navires.
De toutes les nations de la terre ils accouraient, multitude de choses animées et sans cœur, que les esclaves appellent des hommes ; ils accouraient, docilement, comme des moutons que le berger mène de la bergerie à l'étal, rouges de sang. Leurs nombreux rois les amenaient en troupeau.^ vagabonds de leur sol natal, Tartare -•t FranC; et ces millions dhommosque bercent les ailes
des brises indiennes ; il vint de nombreuses bandes de l'Anarchie arctique, et des sables de l'Idumée,
Fertile eu prodiges et en mensonges. Ainsi ces étranges natures conclurent entre elles une fraternité de mal. Le sauvage du désert cessa de saisir dans la crainte son bouclier et son arc asiatique, quand, au commandement d'un plus ingénieux fils de l'Europe, sa flèche pouvait tuer quelque berger tranquillement assis sur un rocher; mais des sourires d'une prodigieuse joie et d'une sauvage sympathie remplissaient sa face. Ainsi ces esclaves impurs s'entraînaient l'un l'autre dans l'émulation du mal.
Cet affreux Tyran sut traîtreusement revêtir son visage de mensonge. A l'heure même où il venait d'être arraché à la mort, partout sur le globe, à l'aide de signes secrets partis de mille tours des montagnes, à l'aide de la fumée le jour et du feu pendant la nuit, il appela à lui la force des rois et des prêtres, ces noirs conspirateurs ; ceux-ci embrassèrent sa cause comme la leur et, semblables à des loups et à des serpents, jurèrent une étrange trêve à leurs guerres mutuelles, avec maint rite abhorré de la terre et du ciel.
Des myriades étaient arrivées... Des millions étaient en chemin. Le Tyran passait, environné de l'acier d'assassins déguisés, à travers la voie publique, obstruée des morts de son pays ; ses pieds glissaient sur le sang
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frais... il souriait! — « Ah! » dit-il >< je sens maintenant que je suis vraiment roi! » et il s'assit sur son siège royal, et fit apporter la roue de torture, et le feu, et les tenailles, et les crocs, et les scorpions, tout ce que son àme pouvait inventer pour sa vengeance.
« Mais qu'on aille avant tout égorger les rebelles... Pourquoi les bandes victorieuses reviennent-elles?» dit il. « Il y a encore des millions qui vivent, dont le plus faible d'une seule parole pourrait encore faire pencher en leur faveur la balance de la victoire ; que personne ne survive, excepté ceux qui sont dans les murs. Ici un homme sur cinq paiera pour ses frères.... Allez, ravagez et tuez !... » — « 0 roi, répondit un soldat, pardonnez-moi d'élever la voix ; mais nous avons peur des esprits de la nuit, et le matin ne tardera pas à paraître.
« Nous étions en train de tuer toujours sans remords, et déjà sous ma main ce terrible chef était étendu sans défense, quand, sur un cheval noir comme l'enfer, un ange brillantcommelejour, brandissant une torche qui flamboyait au milieu des étoiles, passa. » — Oses-tu donc discuter avec moi, misérable ? » répliqua le roi, « Esclaves, attachez-le à la roue ; et celui d'entre vous qui m'amènera cette femme qui l'a effrayé pourra brûler à côté de lui son plus cher ennemi...
" Et For et la gloire seront son partage ! Allez ! » —
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Ils se précipitèrent dans la plaine. Un terrible fracas éclate sous leurs pas; les cavaliers ébranlent la terre; les pavés volent en éclats sous les roues et les coursiers de Fartillerie ; l'infanterie, file après file, verse ses nuages sur les plus lointains sommets. Cinq jours ils égorgèrent à travers les champs dévastés; le sixième vit un torrent de sang inonder la cité; le septième la rosée de carnage s'arrêta, et la paix régna de nouveau :
Paix dans les champs et les villages déserts, entre les bêtes repues et les morts déchirés!... paix dans les rues silencieuses ! excepté quand les cris des victimes condamnées au feu faisaient pâlir les lèvres sans voix des spectateurs, qui semblaient craindre que quelque langue, même parmi leur parenté la plus chère, ne ^révélât quelque terreur non encore trahie!... paix dans le palais du tyran, où la foule passait les heures de triomphe en fêtes et en chants !
Jour après jour le soleil brûlant roula sur la terre souillée par la mort. Il vint de l'Est comme un feu; une ardeur torride d'automne flamboya, mûrissant de sa flamme le peu d'épis solitaires qui restaient; le ciel devint comme stagnant sous la chaleur; chaque nuage, chaque souffle de vent languissait et mourait; l'air altéré réclamait un peu d'humidité, et une vapeur putréfiée venant des morts sans sépulture passait invisible et rapide.
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Le besoin d'abord, puis la peste tomba sur les bêtes; privées de nourriture, elles aspiraient l'air qui les tuait. Millions sur millions, que Todeur du sang avait attirées, ou qui des lointaines régions avaient suivi à la trace les armées dans leur triomphal appareil de guerre loin de leurs sombres déserts, maintenant amaigries et épuisées, elles rôdaient comme des ombres féroces au milieu de leurs proies perdues pour elles; dans leurs yeux verts un étrange malaise luisait; elles tombaient dans de hideux spasmes, ou des tortures cruelles et lentes.
Les poissons étaient empoisonnés dans les courants, les oiseaux mouraient dans leshois verts; la race des insectes dépérissait; les troupeaux dispersés et les animaux domestiques, qui avaient survécu à la chasse affamée des bêtes sauvages, mouraient en gémissant, jetant les uns sur les autres des regards désolés dans une irrémédiable agonie. Autour de la cité toute la nuit les maigres hyènes pleuraient leur triste sort comme des enfants mourant de faim, une chanson lamentable ! et plus d'une mère pleurait pénétrée d'une pitié contre' nature.
Parmi les minarets aériens, les vautours éthiopiens voletant tombaient du milieu de la longue ligne de leurs frères dans le ciel, faisant tressaillir les spectateurs de leur chute. Ces signes annonçaient trop bien le malheur qui allait fondre ; une étrange panique d'abord,
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une terreur profonde et accablante, dans chaque cœur, comme la glace tomba et séjourna, ~ uue muette pensée de malheuj', qui se répandit avec la rapidité du coup d'œil, comme touibent les éclairs desséchants.
Jour après jour, quand l'année décline, les gelées la dépouillent de sa verte couronne de feuilles, jusqu'à ce qu'elle soit toute nue; ainsi la Famine fondit sur ces étranges armées accumulées, comme une ombre rapide, et l'air gémit sous le fardeau d'un nouveau désespoir;... la Famine, la plus terrible des filles que nourrit la Tyrannie de ses milles seins, quoique y dorment aussi, avec leurs yeux sans paupières, la Foi, la Peste et le Massacre, spectrale couvée éclose des lugubres eaux du Léthé.
Il n'y avait plus de vivres. Les moissons avaient été foulées aux pieds; les troupeaux, les animaux domestiques avaient péri; les poissons morts et putréfiés étaient rejetés sur le rivage; les abîmes n'avaient plus de nourriture et les vents ne retentissaient plus sous le faix des oiseaux; ces choses ailées s'étaient enfuies tout d'abord, laissant l'air privé d'ombre; les vignes et les vergers, la richesse d'or de l'automne, étaient brûlés; de sorte que la moindre nourriture s'achetait au poids de l'or, et l'Avarice mourait devant le dieu qu'elle a fait.
Il n'y avait plus de blé. Sur la vaste place du marché.
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toutes les choses les plus répugnantes, même la chair humaine, se vendaient... on la pesait dans de petites balances... et alors plus d'une face à cette vue fui immobilisée dans une violente horreur! Le malheureux apportait son or; la tendre vierge, que la faim avait rendue hardie, découvrait en vain ses charmes méprisés; la mère apportait son premier-né, dominée par un instinct aveugle comme l'amour, mais s'en retournait, et faisait téter son enfant, et mourait dans une douleur silencieuse.
Alors la livide Peste tomba sur la race de l'homme. « Oh ! où est l'épée rengainée, qui si tard a donné l'oubli aux morts, quand les rues étaient inondées du sang de leurs frères? Oh! que le tremblement de terre n'ouvret-il son tombeau, ou que l'océan ne nous étoufl'e-t-il dans ses vagues ! » Vains cris !... à travers les rues, des milliers d'hommes, poursuivis par leurs brûlantes tortures, hurlent et délirent, ou sont assis en proie à une inimaginable frénésie sur de frais monceaux de mort — une spectrale multitude !
Maintenant ce n'était plus la faim, mais la soif!... Toutes les fontaines étaient comblées de cadavres tombant en pourriture, et devenaient des chaudières de vapeur verdàtre visible au lever du soleil. Là des myriades dhommes accouraient toujours, cherchant à éteindre l'agonie du feu qui dévorait comme un poison leurs veines brûlantes; ils étaient nus parla force de la douleur, sans honte, couverts de plaies sans nom et
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de pustules livides; enfants, jeunes gens, vieillards se tordaient dans de sauvages tortures.
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Bientôt ce ne fut plus la soif, mais la folie ! Beaucoup voyaient partout leur maigre image; un spectre d'euxmêmes plus terrible encore se tenait à côté d'eux, jusqu'à ce que l'épouvante de cette affreuse vision forçât à se détruire elles-mêmes ces victimes éperdues. Quelques-uns, avant que la vie s'envolât, cherchaient^ dans une horrible sympathie, à l'épandre la contagion sur ceux qu'elle n'avait pas atteints; d'autres arrachaient leur chevelure emmêlée, et criaient bien haut : « NouS' marchons sur du feu! Dieu tout-puissant (1) a versé son enfer sur la terre ! »
Quelquefois. les vivants étaient cachés sous les morts. Près de la grande fontaine sur la place publique, où les cadavres formaient une pyramide s'etïritant sous le soleil, on entendait une prière étouffée implorant la vie, dans le silence brûlant de l'air; et il était étrange de voir au milieu de ce hideux monceau des figures enveloppées dans le linceul de leur longue chevelure d'or, comme si elles n'étaient pas mortes, mais doucement assoupies, semblables à des formes sculptées, aimer jusque dans l'agonie.
La Famine avait épargné le palais du Boi ; ils s'étourdissaient dans des fêtes continuelles, lui, ses gardes et
(1) V^riaule de la Révolte de l'Islam : u le Pouvoir \eiiiïeur. »
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ses prêtres : mais la Peste jeta une ombre sur toutes choses. La Famine peut sourire à celui qui la repaît, et passer, avec l'artificieux mensonge cVun remerciement, comme un vieux courtisan, le chien de garde du trône; mais à une longue distance vient la Peste, un loup ailé, qui dédaigne la curée et Técume dont les étrangers font leur proie.
Ainsi, près du trône, au milieu de la splendide fête,, revêtu de sa brillante armure, ou nonchalamment abandonné à la débauche, avant même que la moquerie eût expiré sur ses lèvres, le puissant guerrier se sentit défaillir, et une nuit nouvelle pour lui, une nuit spectrale, enveloppa ses yeux de songes frénétiques; il tomba la tête la première, ou les prunelles raidies s'assit sur son séant au milieu des convives, ou dans un délire insensé proféra d'étranges vérités, prophète mourant du noir enfer de l'oppression.
Princes et Prêtres pâlirent de terreur; cette foi monstrueuse, avec laquelle ils gouvernaient l'espèce humaine, tombait, comme un trait lâché par l'erreur d'un archer, sur leurs propres cœurs; ils cherchaient, mais sans le trouver, quelque refuge; c'était l'aveugle qui conduisait l'aveugle ! Ainsi, à travers les rues désolées, vers le temple élevé de leur tout-puissant Dieu, les armées (1) déroulèrent une lugubre procession; chacune au milieu
(1) Variante de la Révolte de l'Islam : « vers le temple élevé, les armées aux mille langues et sans fia, etc.. »
du cortège élève vers sa propre Idole une supplication vaine.
« O Dieu ! » criaient-ils, « nous reconnaissons que notre secret orgueil t'a méprisé toi, et ton culte, et ton nom ; pleins de confiance dans la puissance humaine, nous avons défié ton redoutable pouvoir ; nous nous inclinons dans la crainte etla hontedevant taprésence ; nous réclamons notre parenté avec la poussière... Sois miséricordieux, ô Roi du Ciel ! Très justement nous avons souffert pour ta gloire obscurcie ; mais qu'enlin nos péchés soient pardonnes, avant que tes adorateurs descendent dans le désespoir et la mort !
« 0 Dieu tout-puissant (1) ! Toi seul as le pouvoir ! Qui peutrésister à ta volonté?Qui peut arrêter ta colère, quand sur le coupable tu fais {pleuvoir les traits de ta vengeance, une pluie qui ronge? Le seul grand, le seul bon, sois encore miséricordieux ! N'avons-nous pas égorgé tes ennemis ? N avons-nous pas fait de la terre un autel, et des cieux un temple, où nous t'avons présenté l'offrande de leur sang ? N'avons-nous pas étendu dans la poussière ces cœurs qui voulaient peser tes œuvres impénétrables ?
« Tu as bien fait de lâcher sur cette cité impie les anges de ta vengeance; rappelle-les maintenant ! Tes
(1) Révolte de l'Islam : « 0 roi de irloire ! »