‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 47 sur 58 · I.AON ET CVrilNA tHo · texte numérisé non relu

I.AON ET CVrilNA tHo

adorateurs, humiliés, implorent ta pitié à genoux ; ils lient leurs âmes par un éternel vœu: nous jurons en ton nom, — et toi, donne à notre serment la sanction de ton enfer de démons et de Oanimes, — que nous ferons périr dans le feu et les lentes tortures le dernier de ceux qui se moquaient de ton saint nom, et méprisaient les lois sacrées proclamées par les prophètes I »

Ainsi, les membres tremblants et les lèvres pâles, ils adoraient l'image de leur propre cœur, obscur et vide, épouvantés de Fombre môme avec laquelle ils voulaient éclipser la lumière des autres esprits ; et tout troublés, ils sortirent du vaste temple. — Terriblement silencieux et rapides, les traits du fléau tombèrent sur eux, et ils se regardaient les uns les autres frappés de stupeur ; et parmi les armées s'éleva une étrange confusion, chacune racontant à sa façon les prodiges opérés par son Dieu.

Oromaze, Christ (1), et Mahomet Moïse et Buddha, Zoroastre, Zerdusbt. et Brahma, et Foh, un cliquetis de noms étranges, qui ne s'étaient pas encore rencontrés, comme le mot d'ordre d'une unique douleur , se firent entendre. Chaque sectateur, dans sa rage, leva vers le cielsesmainsarmées, etchacun cria : « Notre Dieu seul est Dieu ! » Ils allaient se massacrer, quand de dessous un capuchon une voix sortit, qui pénétra chaque âme comme le froid de la glace.

(1) Dans la Révolle de l'Islam, il y a « Josué » à la place dt Christ ».

C'était la voix d'un prêtre chrétien (Ij, un homme dévoré de zèle, qui conduisait les légions de l'Ouest avec des paroles que la foi et l'orgueil avaient trempées dans la Hamnie, pour étouffer les athées rebelles (2). C'était un hôte terrible même pour ses amis ; car dans sa poitrine la haine et la ruse habitaient vigilantes, entrelacées, serpents jumeaux dans un môme nid profond et tortueux ; il avait horreur de toute autre foi que la sienne, et brûlait d'assouvir dans la vengeance sur le genre humain sa crainte de Dieu (3).

Mais plus il détestait et haïssait la claire lumière de la sagesse et de la pensée libre, et plus il craignait qu'une fois allumée, elle ne parvînt à percer la nuit de ses rayons, là même où son Idole était debout ; car de près et de loin, plus d'un cœur en Europe bondissait de joie d'apprendre que la foi et la tyrannie étaient foulées aux pieds ; que plus d'une pâle victime était condamnée, pour la vérité, à partager la prison des meurtriers, ou à voir avec une irrémédiable douleur les prêtres asservir ses enfaiits pour en faire les esclavesdes leurs.

Il n'osait pas, en Europe, faire périr les infidèles par le feu ou le fer ; les lentes agonies de la torture légale

(1) Révolte de l'hlam : « un prôtre ibérien ».

(2) Béuolle de l'Islam : << pour étouffer les incrédules». (3j Révolte de l'Islam : « sa crainte du Ciel ».

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trompaient ses désirs acérés ; aussi fit-il une trêve avec ceux qui méprisaient son Idole choyée et le sacrifice de Dieu à la colère môme de Dieu ; — cette croyance de l'Islam (1) pouvait écraser pour lui ces ennemis plus redoutables ; caria crainte de Dieu enfantait dans son sein une envieuse haine de l'homme, un besoin sans repos.

« Paix ! Paix! » cria-t-il. « Quand nous serons morts, le jour du jugement viendra, et alors nous saurons tous avec assurance lequel de ces Dieux estDieu,etchacunde vous dans répouvante expiera les erreurs de sa foi dans un malheur sans fin ! Mais une mortelle vengeance s'est abattue maintenant sur la terre, parce qu'une race impie a méprisé celui que nous adorons tous, — un ennemi subtil, qui vous a valu la terrible épreuve que vous subissez, et qui a presque renversé les trônes qui s'appuient sur la foi eh Dieu (2). »

« Pensez-vous donc, parce que vous pleurez, vous agenouillez et priez, que Dieu endormira le fléau ? Il s'est élancé des pieds de son trône, où depuis de nombreux jours sa miséricorde le calmait dans un sombre repos; il parcourtla terre pourjugersesennemis ; etque sommes-nous, vous et moi, pour qu'il daigne refréner son spectral ministre, ou fermer les portes de la mort,

(1) Révolle de l'Islam : « l'oxpiation et lu sacrifice, cette croyaiico favorite, ([uoirjue diHestée derislam, etc.. ->

(2) Révolte de Vlslam : « les trônes royaux qui s'appuient sur la foi ».

avant qu'elles aient reçu le couple qui a ébranlé de ses mortels enchantements son empire sans défense?

c. Oui, la famine est dans le gouffre de l'enfer, ses vers géants de feu ouvrent une gueule toujours béante, leurs yeux livides sont sur nous !... Ceux qui sont tombés sous les rapides traits de la peste avant l'aurore sont dans leurs mâchoires !... Ils ont faim de la race de Satan, leurs propres frères, envoyés ici-bas pour faire de nos âmes leurs dépouilles ! Voyez ! Voyez ! Ils caressent comme des chiens, et ils dormiront, épuisés de débauche, quand ces cœurs détestés (1) auront déchiré leurs crocs de fer !

« Alors notre Dieu pourra bercer et endormir la Peste !... Entassez maintenant bien haut le bûcher d'expiation; dépouillez les forêts de leurs rameaux; et surle monceau versez desrésines vénéneuses, qui cruellement et lentement, une fois toucbées par la tlamme, brûleront, fondront, et couleront un torrent de feu collant; — fixez au-dessus un réseau de fer, et étendez dessous un lit de serpents et de scorpions, et le frai des scolopandres et des vers, infernale progéniture de la terre I

« Que Laon et I^aone, étroitement attachés sur ce bûcher par un airain brûlant, périssent ! Alors, vous

(1) C'est-à-dire : Laon et Cytlina, le couple rlont 11 est déjà question dans la strophe précédente.

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pourrez [)i'ier, afin que par ce sacrifice la colère desséchante de Dieu (1) puisse être apaisée. » — Use tut, et un instant l'auditoire resta silencieux, pendant qu'au loin, courant de rang en rang, les échos de sa voix expiraient; puis il s'agenouilla dans la poussière, murmurant toujours les malédictions de son muet orgueil, pendant que la honte et la terreur séparaient les armées.

Sa voix fut comme une trombe qui fit éclater les portes du fabuleux enfer; et, pendant qu'il parlait, chacun vit s'ouvrir sous lui les gouffres de feu immortel, et en haut le Ciel semblait se fendre, laissant voir un trône entouré d'ouragans et d'ombres, sur lequel Dieu était assis, le seul Dieu {"2), leur Roi et leur Juge. Alors la crainte tua dans chaque poitrine toute pitié naturelle, une crainte inconnue jusqu'alors ; et embrasés d'un feu intérieur, ils entrèrent dans une rage semblable à celle de bétes sans asile cernées par les bois incendiés.

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C'était le matin. — ,\ midi, le crieur public vint faire cette proclamation au milieu des vivants et des morts : « Le Monarque dit que la fortune de son grand empire repose sur la tétc de Laon et de Laone. Celui qui pourra amener ici vivant l'un des deux seulement, ou qui leur arrachera à tous deux la vie du cœur, sera l'héritier du royaume, — une glorieuse récompense ! Mais celui qui les amènera tous deux ici vivants épousera la Princesse, et l'f'gnera l'égal du Roi. »>

(1) Hévolle de Vhlnm : « -lu Ciel ...

(2) Révollc de l'idain : ■< sur lc(|iiel était seul assis luur lioi ut leur- .!ui,'e ...

Rabbe I. — 17

i90 OEU.HIÎS POÉTIQUES DE SlIELLEV

Avant la nuil le bûcher fut entassé, le réseau de fer fut dressé au-dessus, et le terrible lit étendu dessous. Il surpassait en hauteur les tours qui environnaient cette spacieuse place ; car la Crainte n'est jamais lente à bâtir les trônes de la Haine, sa compagne et son ennemie ; son fouet ne laissa pas en repos cette multitude affolée, jusqu'à ce qu'elle eût élevé cette pyramide. Abattus et languissants, atteints du néau,sans nourriture, semblables à de maigres troupeaux poursuivis par des taons, ils avaient-entassé la bruyère, les résines et le bois.

La nuit vint, une obscurité sans lune et sans étoiles. Jusqu'à l'aurore, ces armées de maintes nations différentes se tinrent debout près du bûcher, comme près de la tombe de leur unique amant deux charmantes sœurs pleurant leur chagrin ; et dans le silence de celte attente, on entendait le sifllement et le fourmillement des reptiles — tant le silence était profond, — excepté quand, avec des intervalles terrifiants, les coups de la Peste rapide, marquant son passage avec des cris, tombaient à travers la multitude.

Puis vint le matin. Au milieu de ces multitudes sans sommeil, la Démence, la Crainte, la Peste et la Famine ne cessaient d'entasser cadavre sur cadavre, comme dans les bois d'automne les nombreux vents glacés remplissent de feuilles mortes les froids et tristes ruisseaux de la terre. Les pâles survivants étaient toujoui's de-

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bout, en silence. Avant midi, la crainte de ri^^nler devint une panique qui tua comme la faim ou la maladie : on entendait de terribles murmures, comme : « Cbut!... Écoutez !... Viennent-ils déjà ?... Dieu! Dieu(l) ! ton heure est proche !... »

Et les Prêtres parcouraient les rangs, quelques-uns contrefaisant la rage qu'ils inspiraient, d'autres vraiment infatués de leurs propres mensonges. Us disaient que leur Dieu était impatient de voir ses ennemis se tordre, et brûler, et saigner, et que, jusque-là, les serpents de l'enfer avaient besoin d'àmeshumaines.— Trois cents fournaises flamboyèrent bientôt dans la vaste cité ; et des hommes se hâtèrent d'y jeter leurs parents athées (2) pour apaiser la colère de Dieu, et pendant qu'ils brûlaient, ils s'agenouillaient autour sur leurs genoux tremblants.

Le soleil de l'après-midi fut obscurci de cette fumée ; les vents du soir dispersèrent ces grises cendres. La folie que ces rites avaient bercée se réveilla de nouveau au coucher du soleil. — Qui osera dire les actions qu'amenèrent la nuit et la crainte, et peser dans une juste balance le bien et le mal qui s'y firent ? Il pourrait découvrir le profond et impénétrable cœur de l'homme, et porter la lumière dans ces sombres labyrinthes, où sur le bord de gouffres imaginaires l'Espérance lutte avec le Désespoir.

(1) Révolte de l'Islam : « juste ciel ! •>

(2) Révolte de l'Islam : « leurs pareiils iiiciédiiles ».

On dit qu'alors une mère traîna ses trois enfants à ces cruelles flammes qui brûlent les yeux dans la tête, puis rit et mourut... et que des impies, festoyant comme des démons sur les cadavres des infidèles, levèrent les yeux au milieu de leur orgie, et virent un ange franchir le seuil du trône de Dieu (1), et cet ange était elle ! Et cette même nuit, sans hésitation et sans crainte, uu homwe s'approcha du feu, et dit : « Arrêtez ! C'est moi qui suis Laon ! Tuez-moi ! » — On les brûla tous deux (2) avec des moqueries diaboliques.

Et cette môme nuit, une par une, vinrent de jeunes vierges, belles et calmes, semblables à des formes de marbre vivant revêtues de la lumière des songes, et près de la flamme qui s'amoindrissait comme si elle était trop repue elles se couchèrent et chantèrent un chant bas et doux, dont on n'entendit qu'un seul mot, et ce mot était Liberté ! On ajoute que quelques-uns baisèrent leurs pieds de marbre, avec un gémissement d'amour et moururent ; qu'alors elles moururent aussi avec d'heureux sourires, qui s'évanouirent dans une blanche paix.

(1) Variaûte de la Révolle de ilslam : « le parquet visible du Ciel». (^2)C'fist-;i-dire : les impies qui avaient vu Cytlina sous la forme d'un ange et celui qui se donne pour Laon.

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