CHANT XI
Elle ne me voyait pas. . . elle ne m'entendait pas... elle était debout seule au bord vertigineux: de la montagne ! Elle ne parlait pas, ne respiiait pas, ne bougeait pas ! Sur son regard était répandue cette ombre qui n'enveloppe le cœur que dans la solitude, une pensée d'une profondeur sans voix ! Elle était debout seule ! Sur sa tête, les cieux étendus : à ses pieds, la mer murmurant dans ses cavernes; le vent soulevait sachevelure éparse, à travers laquelle étincelaient ses yeux et son front.
Un nuage était suspendu sur les montagnes de l'Occident ; devant sa masse bleue immobile volaient de gris brouillards versés des sources sans repos des ténèbres du Nord ; le jour était mourant... Soudain, le soleil, sortant du nuage, éclata ; ses rayons s'étendirent comme de lor bouillant sur l'océan, spectacle étrange, et sur les vapeurs dispersées, qui, défiant en vain le pouvoirdela lumière, s'agitaient sans repos dans le ciel rouge, comme les débris d'un naufrage sur la mer orageuse.
C'était un courant de rayons vivants, dont le bord de chaque côté était formé par la crevasse du nuage ; et là où ses gouffres buvaient cette inondation de gloire, ses vagues jaillissaient comme du feu et, comme si elles étaient soulevées par quelque nuiette tempête, roulaient sur elle. — L'ombre de sa brillante image llottait sur la rivière de la liquide lumière, qui bientôt s'afïaiblit et disparut... Sa forme radieuse sur le bord de Tabîme frissonna ; dans l'air sa chevelure flottante trembla comme des cordons de flamme.
Je me tenais près d'elle; mais elle ne me voyaitpas... Elle regardait la mer, les cieux et la terre. L'extase, l'amour, l'admiration lui créaient une passion trop profonde pour éclater en larmes ou en allégresse, en gestes ou en paroles, l'expression quelconque d'une vulgaire joie; cette passion ne faisait qu'un avec le sentiment nuiet qui l'animait alors, et dardait de ses yeux au loin une lumière de profonde révélation qui dérobait tout à mon regard, excepté son être si cher.
Ses lèvres s'entr'ouvrirent, et l'on put entendre sa respiration mesurée ; ses yeux noirs, où s'enchevêtrait orbe dans orbe, plus profonds que le sommeil ou la mort, absorbaient les splendeurs des cieux enflammés, qui, se mêlant aux profondes extases de son cœur, éclataient dans ses regards et ses gestes ; et une lumière de liquide tendresse, comme l'amour, jaillissait de tout
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son être... une atmosphère qui la parait tout entière de ses rayons, tremblante et douce et brillnnte.
Elle aurait voulu m'attaclier à son être embrasé ; ses lèvres ardentes et parfumées auraient bientôt pu répandre sur les miennes le parfum et l'invisible flamme que maintenant emportaientles vents glacés ; elle aurait voulu étendre sur mon cœur languissant sa tôte adorée: j'aurais pu entendre sa voix, tendre et suave ; ses yeux, mêlés aux miens, auraient pu nourrir mon âme de leur propre joie !... Un moment encore je la regardai 1... Nous nous séparâmes pour ne plus nous rencontrer...
Nous rencontrer jamais qu'une seule fois surla terre!... Elle m'entendit, con.ime je fuyais î... Sa voix passionnée tomba sur mon cœur et allait enchaîner ma volonté à la sienne ; ma ferme résolution était presque évanouie : « Je ne puis donc t'arrèter ! oii fuis-tu ? Je me sens défaillir !... Reviens sur tes pas, ô toi le seulbien-aimé, reviens à moi ! ah ! reviens ! « — Le vent passait, et sur le vent mouraient ces accents faibles, lointains et languissants.
Malheur ! Malheur! cette nuit sans lune !... La famine et la peste oflfraientun horrible spectacle ! Mais quelque cbose de plus horrible encore^, comme dans le repaire pullulant de l'hydre, élevait sa crête saillante au milieu de ces victimes : la crainte de l'enfer ! Chacun, élreint par l'atmosphère enflammée de son aveugle
200 ŒUVRES l'OKTIOUES DE SHELLEY
agonie, se perçait, comme les scorpions, de l'aiguillon fie sa propre rage sur le tombeau brûlant de charbons de feu qui l'entonraieilt. Mais toujours une espérance était là, comme une épée affilée suspendue à un lil tremblant.
Ni mort... La mort n'était plus un refuge ou unrepos! Ni vie... la vie, c'était le désespoir! — Ni sommeil... démons et gouffre de feu avaient chassé tous les rêves naturels; veiller! ce n'était pas pleurer, mais regarder, égarés et pâles, le précipice où l'avenir, semblable à un fouet de serpents, ou à l'œil d'un tyran dont le rayon desséchant ne perd pas de vue ses esclaves, préci|)itait leurs pas... Ils entendaient le rugissement de la houle sulfureuse de l'enfer. ,
Chacun dans cette multitude, seul, et perdu pour le sentiment des choses extérieures, conservait cependant une espérance; comme sur un rocher entouré d'écume où il a été jeté, un marin fixe anxieusement ses yeux sur la marée montante, ou comme l'équipage d'un vaisseau qui se défend de toutes parts, ainsi chacun, si l'on entendait le piétinement de quelque coursier lointain, tressaillait d'un poignant désespoir, ou si quelque murmure volait sur lèvent, ou si quelque parole, que cependant personne ne pouvait réunir, avait remué les lointaines multitudes.
Poui(|uoi ces joues blémies sous le baiser de la i