‹ OEuvres poétiques complètesChapitre 54 sur 58 · Scène : Le bord du lac de Como · texte numérisé non relu

Scène : Le bord du lac de Como

RosALiNDE, Hélène et son enfant

Hélène. — Viens ici, ma chère Rosalinde. Il y a longtemps que toi et moi nous ne nous sommes rencontrées ; et cependant il me seml)le que ce serait mal à nous d'oublier ces instants... Viens, assieds-toi près de moi. Je te vois debout près de ce lac solitaire, sur ce rivage éloigné, ta chevelure dénouée flottant dans la brise étincelante, ta douce voix s'unissant à chaque accent du soir, et tes yeux répondant aux teintes de ce beau ciel là-bas... Viens, charmante amie; veux-tu t'asseoir près de moi, et redevenir aujourd'hui ce que tu étaishabituellement avant que nous fussions séparées? Personne maintenant ne nous voit; la puissance qui nous a conduites à cette lieure solitaire serait bien mal récompensée, si tu t'en allais en emportant ton mépris. Oh ! viens, et causons de notre patrie abandonnée! Souvienstoi, c'est ici l'Italie, et nous sommes exilées. Causons ensemble de cette terre qui est la nôtre, dont les landes et les courants, bien que sléiiles et sombres, nous étaient cependant plus chers qiu; ces bois de châtaigniers; de ces sentiers à travers les bruyères, de ce ruisseau familier, de ces bleues montagnes, formes qui semblent être les débris d'un rêve ensoleillé d'cnlance.

rêve qui, depuis que nous les avons abandonnés,pèsesur le cœur, comme ce remords qui laisse s'altérer notre amitié... Mais je n'iusiste plus sur nos relations de jeunesse ; elles ne peuvent revenir ! — Rosalinde, parle, parle-moi ! Ne me quitte pas ! — Quand le matin se levait, quand le soir tombait sur notre commune demeure, quand nous nous séparions seulement pour une heure... Ne fronce pas le sourcil ; je ne voudrais pas te gronder, quoique tu aies brisé ta foi... Tourne-toi vers moi ! Oh ! par ce gage caressé de cheveux entrelacés, que tu ne voudras pas désavouer, tourne-toi vers moi, comme si c'était seulement le souvenir de moi, et non mon être méprisé, qui t'adressât cette prière !

Rosalinde. — Est-ce un rêve, ou est-ce la pâle Hélène que je vois, que j'entends ? Je voudrais fuir ton attouchement flétrissant ; mais nos premières années se lèvent et amènent des larmes interdites; et ma mémoire surchargée cherche pourtant en toi son repos perdu. Je partage ton crime. Je ne puis que pleurer sur toi. Mon étrange chagrin ne s'abaisse que rarement à un tel soulagement ; cependant je ne t'en ai jamais moins aimée, tout en gémissant sur ton crime avec la douleur d'une amie. Je savais ce que l'on doit au monde pervers, et c'est pourquoi je refusai durement de m'enchaînera l'infamie d'une femme perdue comme Hélène... Maintenant, égarée par mon affreux désespoir, je rougis et je pleure, tout étonnée que tu puisses m'aimer encore, toi seule ! — Asseyons-nous donc sur cette grise pierre, pour achever notre lugubre entretien.

HÉLÈNE. — Hélas ! non, pas là ! Je ne saurais entendre le murmure de ce lac. Ma chère Rosalinde, il m'en vient comme l'écho d'un son que je n'ai cependant ja-

mais entendu que dans notre terre natale; cet écho m'arrive ici même où nous venons de nous rencontrer. II remue trop détoufTant chagrin ! Dans Tanfractuosité de cette sombre forêt de châtaigniers il y a un banc de pierre, une solitude qui ressemble moins à la nôtre. Le fantôme de la paix ne désertera pas ce lieu. Demain, si tes bons sentiments durent encore, nous pourons nous asseoir ici.

RosALiNDE. — Conduis-moi, douce amie, je te suis.

Henri. — C'est à Fenici que vous allez?... Ce n'est pas le chemin, maman; ce sentier conduit derrière les arbres qui bordent la petite rivière.

Hélène. — Oui, c'est vrai; je m'égarais. Embrassemoi et sois gai, cher enfant; pourquoi ces sanglots?

Henri. — Je ne sais ; mais quel cœur ne se briserait pas à vous entendre vous et la dame pleurer si amèrement.

Hélène. — Mon amie, c'est un charmant enfant. — Va à la maison, Henri, jouer avec Lilla jusqu'à ce que je revienne. Nous pleurions de joie de nous revoir; nous voilà tout à fait gaies... Bonsoir !

L'enfant jeta sur sa mère un rapide regard, et, dans la lumière d'une joie forcée et creuse qui éclairait sa face, il rit avec la gaîté de la légère et insouciante enfance, et chuchota à l'oreille de sa mère : « Amenez avec vous à la maison cette douce et étrange amie. » Puis il prit son vol ; mais il s'arrêta et lit des signes avec un sourire d'intelligence, au tournant du chemin. Cependant Rosàlinde, pâle, cachant son visage, pleurait silencieusement.

Elles prirent en silence le sentier sous la solitude de la forêt. C'était un vaste et antique bois, à liavei'S lequel

elles s'acheminèrent; et les ombres grises du soir sur la verdure de ce lieu sauvage répandaient une solitude toujours plus profonde. Poursuivant le sentier qui serpente autour des arbres immenses et noueux, à travers lesquels erraient de lentes ombres, elles arrivèrent, dans une profonde vallée unie comme une pelouse, à un banc de pierre à côté d'une source; là les colonnes de la forêt formaient comme un temple sans voûte, semblable à ces sanctuaires où, avant qu'une nouvelle foi obtînt créance, la race primitive des hommes s'agenouillait sous la divinité du ciel. Sur cette belle fontaine le ciel était suspendu, maintenant pailleté de rares étoiles. Le serpent, le pâle serpent, qui, avec son haleine enflammée, vient en rampant y étancber sa soif de midi, rayonne de mille nuances confondues que verse sur lui le bleu éternel du dôme, quand il flotte sur ces eaux sombres et diaphanes dans la lumière de sa propre beauté ; et les oiseaux qui baignent leurs plumesdanslafontaine,dans une camaraderie sans crainte, s'ébattent et voltigent autour de lui. On entend la brise capricieuse remuer en haut quelque feuille solitaire; le cri de la sauterelle remplit toutes les pauses. A l'heure de midi tout ce qui habite là est dans l'émotion; alors, à travers le fouillis du bois sauvage, c'est un dédale de vie, de lumière et de mouvement. Mais en ce moment tout est rentré dans le silence; c'est l'heure de l'obscurité et de l'extase de la Nature. Le serpent est endormi dans sa caverne; les oiseaux révent sur les branches ;lesombres seules rampent; le ver luisant seul étincelle ; seuls [es hiboux et les rossignols veillent dans ce vallon quand tombe la lumière du jour, et que les ombres grises se rassemblent dans les bois; tous les

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hiboux se sont enfuis bien loin dans un vallon plus gai pour huer et jouer; caria lune est voilée et dort à cette heure. Le rossignol accoutumé couve toujours sur sa branche accoutumée ; mais il est muet, car son infidèle compagnon a fui et l'a laissé désolé.

Une vieille tradhion avait peuplé ce lieu derevenanls et de spectres. Le narrateur sentait les racines de ses cheveux se glacer et se raidir, quand de ses lèvres tremblantes il racontait qu'un démon de l'enfer y avait amené à minuit l'ombre d'un jeune homme à cheveux blancs, et s'était assis sur le banc à côté de lui, en attendant l'arrivée d'une enfant nue errante, que le démon aurait changé en une belle dame. Un terrible conte ! La vérité était pire ; car là une sœur et un frère avaient solennisé une monstrueuse malédiction, en se rencontrant dans cette belle solitude ; sous le ciel même, ils s'étaient abandonnés l'un à l'autre corps et âme. La foule, les traquant dans les profondeurs du bois, déchira membre par membre le corps de leur innocent enfant, poignarda et écrasa sa mère ; le jeune homme, par la très sainte grâce de Dieu, fut sauvé par un prêtre pour être brûlé sur la place du marché.

Régulièrement chaque soir Hélène venait, dans cette retraite solitaire et silencieuse, emprunter aux souvenirs d'un conte plus lugubre que le sien assez de sympathie pour adoucir lamertume de son propre destin. Régulièrement chaque soir Hélène venait de sa demeure avec son bel enfant s'asseoir sur cet antique siège, quand pâlissaient les couleurs du jour. Là le brillant enfant tantôt se couchait à ses pieds, levant sur elle par intervalles ses grands yeux bleus ; tantôt, obéissant à une soudaine impulsion, il en suivait tous

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les caprices. C'étail, un charmant enfant, qui trouvait sa joie dans les plus aimables jeux. Souvent dans une feuille sèche en guise de bateau, avec une petite plume pour voile, sa fantaisie aimait à flotter sur cette source, si quelque invisible brise pouvait agiter son calme de marbre. Et Hélène souriait, à travers des larmes de crainte, à son joyeux enfant, en pensant qu'un autre, enfant aussi beau que lui, en des années qui ne peuvent plus jamais revenir, près de celte même fontaine, dans ce même bois, avait poursuivi les 'mêmes douces fantaisies ; et qu'une mère, perdue comme elle, s'était là lugubrement assise en veillant sur lui. Alors toute la scène se présentait à elle, nageant dans le brouillard d'une larme brûlante.

Pendant bien desmois, Hélène avait revu cette scène ; et aujourd'hui elle y ramenait ses pas, mais non pas seule ; l'amie dont elle avait pleuré la trahison était assise avec elle sur ce siège de pierre. Elles s'assirent silencieuses ; car le soir (ses mystérieuses lueurs lui donnent ce pouvoir) avait, à l'aide de ses formidables ombres, apaisé la passion de leur chagrin. Elles s'assirentlesmainsenlacées ; car Hélène, sans être repoussée, avait pris celles deRosalinde. Comme le vent d'automne, quand il délie les boucles emmêlées de la chevelure de la mnrelle, entrelacée dans l'air brûlant de l'été autour des parois d'un tombeau vermoulu, la voix d'Hélène était triste et douce ; et le murmure de son cœur palpitant sans repos, comme avec des soupirs et des paroles qu'elle exhalait sur elle, délia les nœuds du désespoir de son amie, jusqu'à ce que ses pensées pussent flotter et couler en toute liberté ; et alors de son sein oppressé, comme l'explosion d'une flamme

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prisonnière, ia voix d'un cliagrin longtemps réprimé se fit entendre.

RosALiNDE. —J'ai vu la sombre terre tomber sur le cercueil ; j'ai vu la pierre étendue sur la tète à laquelle ce sein glacé avait servi d'oreiller pour le repos de la nuit ! Tu ne connais pas, tu ne peux connaître mon agonie. . . Oli ! je ne pouvais pas pleurer ; les sources d'où coulent de telles consolations étaient fermées pour moi ! Mais, je pouvais sourire, je pouvais dormir, bien que mon cœur s'accusât lui-même. Dans ia lumière du malin, dans l'obscurité du soir, je veillais — et j'aurais voulu ne jamais m'en séparer — la tombe non pleurée de mon époux. Mes enfants apprirent que leur père était parti ; mais quand je leur dis : « Il est mort, » ils ser mil ent à éclater de rire dans un accès de joie frénétique, ils battirent des mains et sautèrent d'allégresse, se renvoyant l'un à l'autre dans leurextase mille folâtreries, mille cris joyeux;.... et moi, je restai assise, silencieuse et solitaire, enveloppée dans la moquerie d'un vêtement de deuil. — Ils riaient, parce qu'il était mort! Et moi, je restai assise avec des yeux endurcis et sans larmes, et un cœur qui aurait voulu renier la secrète joie qu'il ne pouvait réprimer, murmurant tout bas sur son nom détesté; jusqu'à ce que de celte lutte intestine sortît un remords, où cependant il n'y avait pas de péché, — un enfer qui ne pourrait habiter dans de purs esprits.

Je te diiai la vérité. C'était un homme dur, égoïste, n'aimant que l'or, cependant plein d'artifice ; ses yeux pâles laissaient tomber des larmes dont chacune disait un mensonge, et souvent sa langue doucereuse et contenue faisait mentir sa joue rougissante. Il élait lâche devant le fort, un tyran pour le faible, sur lequel il as-

souvissait sa vengeance ; aussi le mépris, dont les traits cherchent le cœur, dardé de plus d'un œil étranger, s'est-il attaché à sa mémoire, et a suivi son âme à sa dernière demeure froide et creuse. — C'était un tyran pour le faible, et hélas ! nous étions tels! Souvent quand les petits dans leurs jeux rayonnaient de la gaîté naturelle à l'enfance, ou s'ils prêtaient l'oreille à quelque conte de voyage ou de féerie, pendant que la lueur du tison mourant dans l'âtre illuminait leur face; entendaient-ils, ou croyaienf-ils entendre son pas sur l'escalier, le mot suspendu mourait sur mes lèvres. Tous nous pâlissions ; le plus jeune sur mon sein se taisait de peur, à la pensée que son père approchait; et mes deux garçons effarouchés venaient s'attachera mes genoux, s'y blottissant à l'envi, pleins de terreur.

Je te dirai la vérité : j'en aimais un autre. Son nom résonnait toujours à mon oreille ; ses traits étaient toujours fixés dans ma cervelle ; et cependant, si quelque étranger prononçait ce nom, mes lèvres devenaient blêmes, et mon cœur battaU fort. Mes nuits étaient hantées par des rêves de flamme, et mes journées plongées dans une ombre obscure à sa pensée. Jour et nuit, jour et nuit, il fut mon souffle, ma vie, ma lumière, pendant trois courtes années trop tôt écoulées. La quatrième, ma bonne mère me conduisit à l'autel pour lui jurer des iiançailles éternelles. Nous étions déjà debout sur les degrés de l'autel, quand mon père arrivé d'une terre lointaine se précipita tout à coup entre nous en poussant un terrible cri. Je vis le désordre de sa mince chevelure blanche, je vis sa maigre main levée, et j'entendis ses paroles,... et je vécus encore ! 0 Dieu ! Pourquoi ai-je vécu? — « Arrête ! arrête ! » cria-

t-il, « je te dis que c'est son frère : Ta mère, enfant, repose sous le gazon du cimetière là-bas dans son froid linceul. Je suis aujourd'hui affaibli, pâle et vieux ; il fut un jour où nous fûmes chers l'un à l'autre, moi et ce cadavre ! Tues notre enfant ! « — Alors avec un long et sauvage ricanement, le jeune homme tomba sur le pavé : ou le releva mort ! Tout le monde me regardait, pour voir les spasmes de mon désespoir ; . . . mais j'étais calme. Je partis; j'étais froide et moite comme l'argile. Je ne pleurai pas, je ne parlai pas; mais jour après jour, semaineaprèssemaine,j'erraicomme un cadavre vivant. Hélas ! douce amie, vous devez penser que ce cœur était de pierre, pour ne point être brisé.

iUon père vécut encore un peu; mais tout le monde pouvait voir qu'il se mourait, si douloureux était son sourire ! Quand il fut couché dans le cimetière en proie aux vers, nous fûmes si pauvres que personne ne voulait nous donner de pain; ma mère me regardait, et m'adressait d'une voix faible des paroles d'encouragement quisigniûaient en réalité qu'elle seraitheureuse de mourir. Je sortis donc de la môme porte d'église pour aller au lit d'un autre époux. Et ce fut celui qui est mort à la fin, après bien des semaines, des mois et des années passées, pendant lesquelles je remplis courageusement mon devoir, en épouse dévouée, marchant du pas ferme dune volonté subjuguée sous la nuit de là vie, dont les heures, comme une lente pluie qui doit durer toujours, éteignaient, peine sur peine, l'espérance même du cher repos de la mort; espérance cependant, qui, depuis que mon cœur dans ma poitrine s'était senti dépossédé de sa vie naturelle, avait été son étrange soutien.

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Quand les fleurs furent mortes, et que l'herbe eut verdi sur le tombeau de ma mère, — tant qu'elle vécut cette mère, lui survivre, larendre heureuse, raviver pour l'amour d'elle l'éclat de mes yeux pâlis, fut ma seule tâche sacrée, le seul souci qui donna quelque vie à mon désespoir; — quand elle fut une chose inanimée, et que les vers rampants la bercèrent pourun sommeil plus profond et bien plus doux que celui d'un enfant bercé sur les genoux de sa nourrice,... je me sentis revivre; une pulsation vivante battit dans mon cœur, et me réveilla. Quelle était cette pulsation si chaude et si libre? Hélas I je reconnus que ce ne pouvait être mon propre sang engourdi. C'était comme une pensée d'amour liquide qui se répandait et opérait sous mon sein et dans ma cervelle, et se glissait avec le sang dans chacune de mes veines. Heure par heure, jour après jour, l'étonnement, sans la charmer encore, put endormir ma peine vigilante, quand enfin je connus que c'était un enfant, et alors je pleurai. — Durant de longues, longues années, ces yeux glacés n-'avaient point versé de larmes; mais alors.... — C'était la belle et suave saison où Avril avait pleuré lui-même pour Mai; je m'assis par un doux jour de soleil près de ma fenêtre, ombragée de feuillage, et le long de mes joues des larmes abondantes tombèrent, semblables aux gouttes de pluie scintillantes qui tombent des bords du toit, quand passent les chaudes averses du printemps. 0 Hélène, personne ne saurait dire quelle joie c'était de pleurer encore une fois !

Je pleurai en pensant combien il serait cruel de tuer jnon enfant, de lui enlever le sentiment de la lumière, et l'air chaud, et mes propres caresses, et mes tendres

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soins, et mon amoar, et mes sourires; je ne savais pas encore que tout cela, pour lui comme pour moi, pourrait être le masque d'une moquerie dérisoire. Heureusement,j'aimais à rêver combien il serait doux de le nourrir de mon propre sein épuisé, de sentir le battement incessant de mon propre cœur le bercer pour son repos que rien ne devait troubler, d'épier sous l'aurore Féclosion de son àme en sourires naissants, d'entendre sa respiration, à moitié interrompue par de calmes soupirs, de chercher dans la profondeur de ses beaux yeux des souvenirs depuis longtemps envolés ! Je vécus ainsi jusqu'au jour où je fus allégée de ce doux fardeau.

Le sombrecourantdesauuéesfuyait toujours ; il m'apporta deux objets d'allégresse pour mes yeux, deux autres enfants, plus délicieux dans la nuit abandonnée de mon àme perdue que ne peut l'être l'approche d'un vaisseau de leur pays pour des mariniers naufragés, cloués sur le rocher dune mer hivernale. Chacun deux, en venant, m'apporta des larmes consolantes; et, pendant que chacun d'eux suçait mon tristelail, une bienfaisante chaleur jouait autour de mon cœur glacé, et le sevrait, avec quelle douleur ! (à mesure que chacun d'eux était sevré de cette douce nourriture) de la soif même de la mort, du néant et du repos, étrange habitante d'une poitrine vivante. Cette soif, tout ce que j'avais subi de chagrin et de honte, depuis le jour où l'apparition de mon premier enfant avait fermé les portes de ce sombre, refuge, et presque brisé le sceau de cette source Léthéenne, l'avait ranimée; mais ces belles ombres étaientinter\enues;cartoutes les jouissances maintenant sont des ombres I... Mais de mon cerveau de lourdes larmes se rassemblent sous ma paupière appesantie et

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coulent... Je ne puis plus parler. Oli ! laisse-moi pleurer!

Les larmes qui tombaient de ses yeux pâles brillèrent au milieu de la rosée éclairée parlalane ; ses profonds et pénibles sanglots, ses pesants soupirs, retentirent dans les ténèbres. Quand elle eut retrouvé son calme, elle reprit la suite de son récit :

Il mourut, je ne sais comment. Il n'était pas âgé, si l'on doit compter Fâge par les années ; mais il était courbé par les craintes, pâli de la soif inextinguible de l'or; cette fièvre cruelle avait épuisé ses forces ; sa lèvre serrée et sa joue gonflée étaient contractées par les spasmes d'un creux ricanement; les soucis égoïstes de leur soc stérile, et non l'âge, avaient sillonné son front étroit ; d'impures et cruelles pensées avaient au dedans de lui dévoré et consumé la vie, comme des vipères se repaissant dequelque herbe empoisonnée. Samortfutelle TefFet de la maladie ou du péché, personne ne le sut, jusqu'au jour où il mourut réellement, et alors on reconnut que ces deux choses n'en faisaient qu'une.

Sept jours ce cadavre fut étendu dans ma chambre, sept jours qui furent pour mes enfants des jours de fête. Enfin jeleurdiscequ'estla mort. L'aînée, avec une sorte de honte, s'approcha de mes genoux, la respiration silencieuse, et s'assit saisie de crainte à mes pieds ; et bientôt les autres, laissant leur f jeu, vinrent s'y asseoir aussi.

Il ne vaut rien de verser sur la fragile fleur de la jeunesse la science flétrissante du tombeau. Le remords me fitméconnaître cette vérité ; je ne pouvais supporter une joie qui répondait trop bien à la mienne. Ce fut en vain ; . .. je n'osai feindre un gémissement; et dans leurs regards ingénus je vis, au milieu des brouillards de la

crainte et du respect, que ma propre pensée était la leur; ils ne la traduisaient pas en paroles, mais chacun disaitdansson cœur combien les jours allaient s'écouler heureux en agréables occupations et en jeux, maintenant qu'il était mort et parti !

Après les funérailles toute la parenté fut assemblée, et on lut ses dernières volontés. Mon amie, sache-le, les niorts mêmes, dans leurs puliides linceuls, ont encore la force de frapper et de torturer. Ceux qui \'ivent ne craignent que les vivants; mais un cadavre est sans pitié, et le Pouvoir donne à ces pâles tyrans la moitié de la dépouille qu'il arrache à ceux qui gémissent et souffjent, parce qu'ils ne rougissent pas de remords au milieu de leurs vers rampants. — Écoute ! Je n'ai plus d'enfant !... Mon récit vieillit à force- de chagrins et chancelle ; qu'il atteigne les limites de mon faible langage, et languissamment se couche à la fin sur le bord de son tombeau et du mien.

Tu sais ce que c'est que la pauvreté pour ceux qui sont tombés dans le malheur. C'est le crime, la crainte, l'infamie, le besoin sans abri errant sans vêtements sur des routes gelées, la peine, et, le pire de tout, cette tache intérieure, cet impui- mépris de soi-même, qui étoutfe dans les ricanements la lumière d'étoile du sourire de la jeunesse, et fait de ses larmes un fiel brûlant, avant do les sécher à jamais. Et tu sais bien que jamais une mère ne pourrait condamner ses enfants à un pareil malheur, et il le savait aussi lui-même. Sa volonté portait que, si jamais je cherchais à revoir mes enfants, ou si je restais plus de trois jours dans mon pays natal (les heures môme étaient comptées), mes enfants n'hériteraient de rien. Et celui à qui venait d'échoir leur patiimoine, un

lï».

blême homme de loi, cruel et froid, ne cessa de m'observer pendant la lecture du testament, cherchant avec ses yeux de travers à lire les secrets de mon agonie; et les lèvres closes, le front soucieux, il était debout, supputant en tout sens les chances de ma résolution, et invoquant tous les arguments du mort; car dans ce mensonge qui tuait il était dit: « Elle est adultère et soutient en secret que la croyance chrétienne est fausse : il faut donc que je me préoccupe de sauver mes enfants du feu éternel. » Amie, il était à labri dans le tombeau et osait ainsi mentir ! En vérité, Tlndiennesur le bûcher de son époux mort, à moitié consumée, pourrait aussi bien être infidèle que moi, condamnée à ces embrassements abhorrés, mille fois pires que la courte agonie du feu. Quant à la croyance chrétienne, était-elle vraie ou fausse, je ne m'étais jamais posé cette question ; je Tacceptais comme fait le vulgaire; et mon âme torturée n'avait pas encore eu le loisir de douter des choses que disent les hommes, ou de s'imaginer qu'elles sont autres qu'elles ne semblent.

Tous ceux qui entendirent articuler ces crimes, hommes, femmes, enfants, avec un mépris et une terreur réelle ou jouée, me fuirent, en chuchotant entre eux avec cet orgueil content de lui-même, ayant à moitié conscience de son propre ignoble mensonge. Sans parler à personne, je partis, et suivis silencieusement mon chemin ; je ne regardai pas l'endroit où joyeusement mes deux plus jeunes enfants jouaient, dans la cour que je traversai : mais je marchai d'un pas ferme et assuré, jusqu'à ce que j'atteignisse le rivage du vert Océan. Et là une femme en cheveux gris, qui avait été la servante de ma mère, se mettant à mes genoux, à

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force de larmes et de prières, me fit accepter une bourse dor, la moitié des économies qu'elle avait gardées pour sa ressource quand elle serait faible et vieille.

Et maintenant me voilà errante, avec un chagrin qui ne s'endort jamais et ne s'est jamais endormi. Peut-être est-ce une vaine pensée?... mais là-bas cette Alpe dont la tête neigeuse est comme une île au milieu de l'aiiazuré (on l'aperçoit, de cette pierre grise où nous nous sommes d'abord rencontrées, suspendue avec ses fiers précipices sur le courant de nuages que le soleil levant fait sortir de ses cavernes de l'Orient, en les ridant de vagues d'or), c'est là (qui sait aujourd'hui si les morts ne sentent rien ?) que devrait être mon tombeau; car celui qui est toujours l'âme de mon àms me dit jadis : « Il serait doux d'habiter au milieu des étoiles, des éclairs et des vents, et des neiges berçantes qui battent de leurs tendres flocons la vaste montagne, quand reposent les flambeaux des météores fatigués, quand les ouragans alanguis ferment leurs ailes, et que toutes choses fortes et brillantes et pures et éternelles d urent toujours. Si nous y avions notre tombeau, qui sait si ces choses, au sein de l'air qui enveloppa tout, ne pourraient pas faire partager à nos esprits leur propre éternité ? » C'était alors un dire étrange et enjoué, auquel je ris ou fis semblant de rire. Telles furent ses paroles; maintenant écoute ma prière, et qu'elles soient mon épitaphe; ta mémoire pour un temps peut être mon monument. Te souviendras lu de moi? Oui, tu t'en souviendras, je le sais; et lu peux me pardonner d'avoir pensé, tant que mon âme ne dédaignait pas de ,vivre dans ce monde errant, que ses formes gisantes avaient quelque prix, et loi beaucoup moins.

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HÉLÈNE. — Oh ! ne parle pas ainsi ! Mais viens vers moi, et verse tes douleurs dans mon cœur, quoiqu'il déborde des siennes. Je pensais que le chagrin m'avait séparée de tous ceux qui autour de moi pleurent et gémissent, pour être sur la terre son" portrait, sa véritable image; mais tu es bien plus malheureuse. Douce amie, nous ne nous séparerons plus désormais, si la mort n'est pas une séparation : s'il en est ainsi, les morts ne sentent pas de repentir. Mais veux-tu entendre tout ce qui, depuis notre séparation, m"a laissée le cœur brisé?

RosALiNDE. — Oui, parle. Les plus belles étoiles sont à peine dépouillées de leurs minces rayons par ce matin trompeur qui retombe dans les ténèbres, comme la lumière d'un premier amour bientôt perdue dans une totale nuit.

HÉLÈNE. — Hélas ! les brises de l'Italie sont douces, mais mon sein est froid, froid comme l'hiver. Quand l'air chaud tisse à travers le frais feuillage sa douce musique, ma pauvre cervelle est effarée, et je suis aussi faible qu'un enfanta la mamelle, quoique le chagrin ait blanchi et vieilli mon âme.

RosALLNDE. — Ne pleure pas à tes propres paroles, quoiqu'elles doivent me faire pleurer. Quelle est ton histoire ?

HÉLÈNE. — J'ai peur qu'elle n'ébranle ton cœur aimant et ne te fasse verser des larmes. — Tu te souviens bien dujouroùnousnous i-encontràmes pour ladernière fois ; et, quoique alors je vécusse avec Lionel, celte réserve sans amitié me blessa d'un profond chagrin, une blessure que mon esprit ne supporta qu'avec indignation. Mais, quand il mourut, avec lui moururent lespérance et la fierté.

Hélas! toute espérance est maintenant ensevelie. Mais alors des hommes rêvaient que la terre vieillie était en travail de cette puissante renaissance que beaucoup de poètes et de sages ont toujours prévue, — l'âge heureux où la vérité et l'amour doivent habiter ici-bas au milieu des 'œuvres et des voies de l'humanité; rêve qu'aucun autre pouvoir que la volonté seule ne saurait aujourd'hui encore réaliser. Quelle lutte alors mit l'humanité aux prises, et combien elle fut vaine, c'est une histoire trop bien connue, quand le cher péan de la liberté tomba au milieu de hurlements meurtriers. Jusqu'à Lionel, malgré sa grande richesse et son haut lignage, même •>. *f*avers ces murs de prison, arrive ta lumière pénétrante, ô Liberté ! Et, comme la flamme d'un météore à minuit fait tressaillir le songeur, la vérité semblable au soleil rayonna sur sa jeunesse visionnaire, et le remplit, non d'amour, mais de foi, d'espérance et d'un courage muet dans la mort; car l'amour et la vie étaient en lui jumeaux, issus d'une môme naissance. Chez tout autre homme, la vie d'abord, puis l'amour se manifeste, quoiqu'ils soient les enfants d'une seule mère; et ainsi à travers le sombre monde ils poursuivent leur vol séparés, jusqu'à ce qu'ils se rencontrent dans la mort: mais lui a toujours aimé toutes choses. Alors il entra dans la mêlée des hommes, et se présenta devant le trône du pouvoir armé, plaidant la cause d'un monde de douleurs. Aussi intrépide qu'un homme qui du haut d'une tour bâtie sur le roc contemple les débris d'un naufrage que la vague promène çà et là, au milieu des sauvages passions de l'espèce humaine il se tenaitdebout, comme un esprit qui les calme; car, disait-on, ses parolespouvaientenchaînercommeunemusique la foule

charmée, el refouler ce torrent de rêve inquiet que les mortels appellent vérité et raison, mais qui n'est que vengeance, peur et orgueil. 11 était joyeux; l'espérance et la paix descendaient dans tous ceux qui l'entendaient, tombant comme une pluie de rosée de son doux entretien ; — de même, lorsque l'étoile du soir se promène sur le bord des mers obscures, on voit trembler de liquides brumes de splendeur. Ses gestes mêmes touchaient jusqu'aux larmes l'opiniâtre tyran qui n'avait jamais été aussi ému; en sa présence, on ne savait comment, le tortureur se sentait aiguillonné par la souffrance de ses propres victimes ; et, en passant par leurs oreilles, le subtil sortilège de sa langue savait ouvrir les cœurs de ceux qui gardent l'or, la chaîne d'esclavage du monde. On s'étonnait, el quelques-uns riaient de Toirun homme semer ce qu'il ne pourrait jam.ais récolter: « Il est riche, disaient-ils, et jeune, et pourrait s'abreuver aux profondes sources du luxe. S'il cherche la Henommée, la Renommée n'a jamais couronné le champion d'une croyance méprisée; s'il cherche le Pou\oir, le Pouvoii- a son trône au milieu des anciens droits et des anciennes injustices; loups affamés que quiconque veut siéger près du Pouvoir doit travailler à repaître de flatteries et de dépouilles; et ceux qui y siègent ainsi, tout le monde peut les voir. Que clierche-t-il?Tout ce que cherchent les aulres, il le rejette loin de lui, comme une herbe vile que la mer repousse sans retour. Que des pauvres, des affamés veuillent briser les lois qui les condamment au travail et au mépris, nous le comprenons; mais Lionel, nous le savons, est riche et de noble naissance. »

Ainsi s'étonnaient-ils; cependant tout le mondeaimait le jeune Lionel, quoique peu lapprouvassenti.tout le

monde, exceplé les prêtres, dont la haine tombait comme l'invisible fléau d'un jour souriant, la rosée de miel flétrissante qui s'attache aux verts et brillants boutons de mai, quand ils déploient leurs ailes d'émeraude; car il avait fait des vers sauvages et bizarres sur les étranges croyances que les prêtres entretiennent si précieusement, parce quelles leur rapportent terres et or. Dos diables et des saints et autres semblables babioles, il avait fait des contes, qu'on ne pouvait lire ou entendre sans en mourir presque de rire. Aussi courut ce proverbe : « Ne vieillissez pas avant d'avoir entendu le Banquet en Enfer de Lionel; ou alors vous rirez si bien que vous en rajeunirez. » Ainsi les prêtres le haïssaient, et lui leur rendait leur haine avec une joie délirante.

Ah ! sourires et joie en un instant s'évanouirent, car l'espérance publique pâlit et s'obscurcit quand changèrent le temps et la marée, et l'entraîna dans sa ruine ; comme une fleur d'été qui fleurit trop vite languit dans le sourire de la lune décroissante, quand elle éparpille à travers une nuit d'avril les rosées glacées qui rident et flétrissent. Personne alors n'espéra plus. Le pouvoir grisonnant s'était raflfermi sur le trône héréditaire, et la Foi, l'oracle indestructible, continua à traînersurs3spa3 tachés de sang son impur et invalide cortège ; les hommes furent de nouveau trompés et foulés aux pieds: les formules et les apparences purent de nouveau enchaîner les gémissantes nations de l'humanité dans le mépris et la famine. Le feu et le sang exercèrent leurrageau milieu de la multitude furieuse, ( nvoyée par les tyrans aux plus lointains rivages, pour y être l'instrument méprisé chargé de tirer des mines

de sang les chaînes que devaient porter à jamais leurs esclaves. Et les hommes se rencontrèrent dans les rues, près des vieux: autels et dans les salles d'assemblée, et recommencèrent à rire aux fêtes. Mais chacun trouva dans le frère de son cœur un accueil froid ; car tous, quoique à moitié déçus, ajoutèrent de nouveau foi aux croyances usées ; et le monde fatigué recommença à tourner dans le môme cercle où il avait toujours couru.

Beaucoup pleurèrent alors dans leurs cœurs, non des larmes, mais du fiel, comme des gouttes qui, en tombant, usent la pierre de la fontaine. Dans ce sombre et mauvais jour, tous les désirs et toutes les 'pensées que réclament les soucis de l'homme, ambition, amitié, renommée, amour, espérance (quoique désormais Tespérance fût désespoir), revêtirent les couleurs de ce changement; de môme que la terre emprunte à l'air qui l'environne d'obscures et étranges lueurs, quand l'ouragan et le tremblement de terre y font leur séjour.

Ainsi, mon amie, en fut-il de beaucoup, et surtout de Lionel; lui dont l'espérance étaitdans son âme comme la vie de sa jeunesse; aussi, quand elle mourut, devint-elle un esprit de flamme sans repos, qui le poussa dans sa détresse, à travers le vaste désert du monde. Trois ans il laissa sa terre natale, etquand, la quatrième année, il y retourna, personne ne le reconnut; il était profondément atteint d'une maladie d'esprit, et devenait quelque chose qui ne ressemblait plus à Lionel.. Autrefois, se reposait-il dans le sommeil, les sourires les plus sereins veillaient sur lui; était-il éveillé, une légion ailée de brillantes Persuasions, nourries sur ses douces lèvres et ses yeux limpides, tenaient leurs rapides ailes à moitié étendues, toutes prêtes à exécuter auprès des hommes

ROSAlINDE et HÉLÈNE 341

ses moindres commandemeats; autrefois, le voir seulementétaitun paradis; maintenant il étaitmisérablenient changé ! Il était impitoyable pour son propre cœur; à regard de tout le reste, on ne saurait exprimer son innocence et sa tendresse.

On disait que dans de lointains pays il avait cherché dans l'amour un refuge contre sa pensée inquiète, et qu'il avait été déçu par d'étranges apparences; car on trouva sur le sol, efl'acés de ses larmes (ainsi qu'ont coutume de faire ceux ([ui trouvent un soulagement dans leurs propres paroles) ces vers désolés — effacés aussi par les larmes de ceux qui les lisent :

« Combien je suis changé ! Autrefois mes espérances étaient comme la flamme; j'aimais et je croyais que la vie était amour. Comme je suis perdu! Autrefois sur les ailes du rapide désir mon esprit s'élançait au milieu des vents du ciel. Je dormais, et des rêves d'argent inspiraient; toujours mon limpide sommeil. Je veillais, et toute la nature trouvait un écho dans mon cœur, et je songeais à faire de la terre un paradis pour une douce cause.

« J'aime encore, mais je ne crois plus en l'amour; je sens des désirs, mais je n'espère plus ! C'est bien en vain aujourd'hui que ma cervelle fatiguée doit implorer du sommeil ses faveurs si longtemps perdues ! Je veille pour pleurer, et resterassis toute la longue journée rongeant le fond de mon cœur amer, et comme un misérable, depuis que personne ne prend peine ou plaisir à ce que je ressens, garder pour mon àme seule un trésor qui se consume lui-même ! »

Il habitait à côté de moi près de la mer: et souvent le soir nous nous rencontrions, quand les vagues, sous

342 CEUVRES POÉTIQUES DE SIIELLEY

la lumière des étoiles, fuient sur les sables jaunes de leurs pieds d'argent, et nous causions. Notre conversation était triste et douce; jusqu'à ce que lentement la désolation qui avait inspii'é ses discours ait quitté son visage, et que des sourires aient de nouveau revêtu ses traits d'une tendre lumière; — ainsi, quand le souffle de l'éclair a desséché quelque chêne qui faisait les délices du ciel, le printemps prochain fait apparaître sur ses rameaux déchirés des feuilles pâles et rares, qui ressemblent à de belles et déUcates fleurs. Ses paroles devenaient un feu subtil ; pour ceux qui l'entendaient, l'air exhalait le bonheur; ses mouvements étaient libres comme des brises, qui courbent gracieusement l'herbe brillante, puis s'évanouissentenfaiblesondulations;etrEspéranee ailée, — portée sur elle, son âme semblait voltiger dans ses yeux, semblable à quelque brillant esprit nouvellement éclos, llottant au milieu des cieux ensoleillés — l'Espérance jaillit de nouveau de son cœur déchiré. Cependant sur sa conversation, sur ses regards et son visage, tempérant leur tendresse trop vive, le chagrin passéjetait en s'enfuyant son ombre; jusqu'au jour où, comme une exhalaison émanée des (leurs à moitié ivres de la rosée du soir, ils devinrent une douce contagion ; ce furent comme de doux et subtils brouillards de sensation et de pensée, qui nous enveloppaient, quand nous pouvions nous rencontrer, et nous dérobaient presque ànos propres regards et à tout ce qu* contientle vaste monde. Ainsi son esprit se guérissait, tandis que le mien devenait malade de crainte; car toujours dès lors sa santé déclina, comme une frêle barque qui ne peut supporter l'impulsion d'un vent nouveau, quoique favorable. Et mon cœur, au milieu de sa nouvelle joie, se

remplit d'un nouveau souci; car sa joue ne pâlissait pas, mais s'embellissait en se colorant, comme des lys ombrés de rose; et bientôt sa chevelure épaisse et brillante, ce qu'il y avait de moins beau en lui, comme l'herbe sur des tombes devint farouche et rare. Le sang, dans ses veines transparentes, n'avait pi us les battements de la vie animale, mais l'amour semblait maintenant en mouvoir les lugubres pulsations, quand la vie défaillait, et avec elle toutes ses peines; et souvent un sommeil soudain s'emparait de lui, comme la mort, aussi calme qu'elle, — si ce n'est qu'une larme, pointant entre ses ciis,semélaitàlasereinelumièredes sourires dont l'éclat brillaniet doux ondulait au-dessous. Sa respiration était comme une flamme inconstante, dans son ardent mouvement de va-et-vient; et je restais suspendue sur lui dans son sommeil, jusqu'au moment où, comme une image sur le lac troublé par les pluies, mes larmes brisaient l'ombre de ce profond assoupissement. Alors il m'invitait à ne pas pleurer, et me disait, avec une flatterie mensongère, mais douce, que la mort et lui ne pourraient jamais se rencontrer, si je voulais ne jamais me séparer de lui. Ainsi nous nous aimions, et unissions tout ce qui cependant en nous était divisé; car, — quand il me disait que certains rites, autrefois inventés par les hommes uniquement pour enchaîner, ne pouvaient être partagés ni par lui, ni par moi, ou qu'ils le tueraientdans leur joie, — je frissonnais, et lui disais en riant : < Nous aurons aussi nos rites pour enchaîner notre foi; mais notre église sera la nuit étoilée; notre autel, la terre gazonnée étendue au loin, et notre prétrc,. ; ■ le vent qui murmure. »

Comme je parlais ainsi, le soleil se couchait. Une seule-

étoile avait à peine paru, quand les ministres d'iniquité, envoyés de bien loin, se jetèrent sur Lionel, et remportèrent enchaîné à une afl'reuse tour au milieu d'une immense cité; car il avait, disaient-ils, proféré contre leurs dieux un audacieux blasphème, pour lequel, bieu que son âme dût être brûlée sans pouvoir mourir dans les lacs de feu de l'enfer, il devait encore sur la terre subir la vengeance de leurs esclaves — une épreuve, je crois, comme l'appellent les hommes. A quoi servent les prières et les larmes, qui ne peuvent fléchir le farouche sauvage nourri dans la haine? A quoi sert l'union de l'âme, quand suppMante et pâle elle fait blêmir la joue tremblante que tout à l'heure elle colorait de son propre bonheur?... Nous fûmes séparés. Autant que je pus, je calmai le tintement de mon sang; et je le suivis malgré eux, comme une veuve suit, pâle et farouche, les meurtriers et le cadavre de son unique enfant. Quand nous fûmes arrivés aux portes de la prison, et que je demandai de partager son cachot, avec des prières qui ont été rarement rejetées, quand ces hommes m'eurent repoussée, et que mes yeux égarés par une pâle frénésie fixèrent le ciel, il tourna vers moi en signe d'adieu un regard d'amour, qui me calma à moitié. Puis il plongea ses regards dans le vide, comme si à travers cette masse noire et compacte, à travers la foule assemblée autour de lui, à travers l'air dense et sombre, et les rues encombrées, il eût voulu épier ce que savent et prophétisent les poètes; et d'une voix qui les fit frissonner, qui s'attacha comme une musi(|ue à ma cervelle, et que répétèrent les murs muets, en en prolongeant les accents rendus plus profonds, il dit : « Ne crains pas que les tyrans régnent pour toujours, ainsi que les prêtres d'une foi

ROSALINDE ET IIENENK 345

sanglante ! Ils sont sur le bord decette puissante rivière, dont ils ont teint les vagues des couleurs de la mort; elle s'alimente aux profondeurs do mille vallées; autour d'eux elle écume, se courrouce et se gonfle; et je vois leurs épées et leurs sceptres flotter, comme les débris d'un naufrage sur le flot de l'éternité. »

Je ne quittai pas la porte de la prison; et l'étrange foule qui passait (quelques-uns sans doute, avec le même sort que moi) aurait pu m'étourdir de son fracas sans repos; mais la fièvre du souci était encore plus tumultueuse à l'intérieur. Bientôt, mais trop tard, repentir ou crainte, ses ennemis l'élargirent. Je vis son corps amaigri et languissant, au moment où, pencbé sur le bras du geôlier, dont les yeux endurcis s'bumeclaient à rencontrer son muet et faible sourire, et à entendre ses touchantes paroles dadieu, — il sortit tout chancelant de cet humide cachot. Beaucoup jusque-là n'avaient jamais pleuré, qui sentirent de grosses larmes jaillir et tomber de leurs yeux; beaucoup ne s'attendriront plus, qui alors sanglotèreut comme des enfants; oui, tous ceux qui remplissaient les salles de pierre de la prison, les maîtres ou les esclaves de la loi, sentirent avec une surprise et une terreur toute nouvelle pour eux, qu'ils étaient hommes... jusqu'à ce qu'une tyrannique honte les fît rentrer dans leur premier état. Les énormes et affreux dogues de sang de la prison, puisant lacontagiondanslesregardshumains.secouchaienttendrement devant lui et le flattaient; et on entendit dire aux prisonniers qui pourrissaient dans ces prisons, qu'à partir de cette heure, en un seul jour, le farouche désespoir et la haine qui gardaient leur poitrine oppressée, et, comme des vautours jumeaux, se repaissaient

346 ŒUVRES POÉIIOUES DE SIIKLLEY

d€s blessures de leurs cœurs largement déchirées et saignantes, s'endormirent presque, parce que, pensaientils, leurs geôliers humanisés et attendris n'exercèrent plus sur eux qu'une autorité vraiment paternelle.

Je ne sais comment cela se fit, mais nous étions libres. Lionel s'assit seul avec moi. sur le char qui nous emportait rapidement à travers les rues. Nous nous regardions les yeux dans les yeux, et le sang dans nos doigts entrelacés courait comme les pensées d'un seul esprit, sous les rapides émotions qui traversaient les veines de nos deux êtres unis. Ainsi nous passâmes à travers les longues, longues rues de cette vaste cité peuplée de millions d'hommes, dans ce vaste désert où chacun cherche sa compagne, et cependant reste seul, sans être aimé, recherché ou pleuré de personne. Nous aperçûmes «nfln la clarté du ciel bleu, et les brillantes prairies herbeuses et vertes. Alors je tombai dans ses bras, y enfermant tout un monde d'amour. Nous traversâmes ainsi des bois, des champs de fleurs jaunes, des villes, des villages, coulant des jours d'heures heureuses. C'était la saison azurée de juin, quand les cieux sont profonds dans le midi sans tache, et que les brises chaudes et capricieuses agitent les nouvelles feuilles vertes de l'églantier des haies; et il y avait autour de nous des parfums qui faisaient du souffle même que nous respirions un liquide élément où nos esprits, comme des choses enchantées qui se promènent dans l'air sur des ailes invisibles,flottaientetse confondaient en fuyant, au milieu des chaudes haleines du jour ensoleillé. Quand parut l'étoile du soir au-dessus du croissant de la nouvelle lune, que lumière et bruit refluèrent de la terre, comme la marée de la pleine mer fatiguée reflue dans les profon-

nOSALIXDE ET HÉLÈNE 3i7

deurs de sa tranquillité, nos êtres dans leur repos s'harmonisèrent avec le sommeil sans haleine de la terre. Semblables à des lleurs qui ferment l'une sur l'autre leurs feuilles languissantes quand la lumière du jour a disparu, )ious reposâmes, jusqu'à ce que de nouvelles émotions vinssent ne faire de chacune de nos formes mortelles qu'une seule âme de flamme entrelacée, une vie dans une autre vie, une seconde naissance dans des mondes plus divins que la terre, qui, semblables à deux: courants d'harmonie qui se mêlent dans le ciel silencieux puis lentement se désunissent, passaient, et laissaient «n passant la tendresse des larmes, un suave oubli de toutes craintes, un doux sommeil.

Ainsi nous voyagions jusqu'au jour où nous arrivâmes à la demeure de Lionel, au milieu de montagnes sauvages et solitaires près de la mer blanchissante de l'Occident ; les bords da rivage plein d'échos étaient ombragés d'une massive forêt.

Le vieil intendant, à la chevelure toute blanche, quand nous descendîmes, pleura de voir son maître si terriblement changé ; et les sanglots du vieillard m'éveillèrent de mon rêve de joie évanouie. La vérité m'inonda de|Sa lumière, comme une folie soudaine, quand je regardai et vis que la mort était sur Lionel. Il vécut pourtant quelque temps encore, si bien que la crainte se changea en e-ipérance et en confiance, et que dans mon âme j'osai dire : <■<■ Quelque chose d'aussi radieux ne saurait périr; la mort est sombre, hideuse, stupide; mais lui !... oh! qu'il est beau ! » Cependant de jour en jour il devenait plus faible ; et sa douce voix, quand il pouvait parier, sa voix, qui n'était jamais bruyante, devint de plus en plus basse ; et la lumière qui rayonnait à travers sa joue

348 œuvRES poétiques de shelley

de cire s'affaiblit, comme les teintes rosées que le soleil couchant verse sur les neiges alpestres. La mort en lui ne ressemblait pas à la mort, car l'esprit de vie s'arrêtait sur chacun de ses membres, comme un brouillard de sensation et de pensée. Quand le vent d'été emporta les parfums évanouis des fleurs de la montagne, au moment même de son passage, sa joue changea, comme la mer à midi, quand la brise mourante la caresse capricieusement. Mais si un nuage obscurcissait le ciel, vous auriez vu sa couleur paraître et disparaître ; et les doux accords de la musique faisaient naître et s'évanouir de doux, mais tristes sourires au milieu de la rosée de ses tendres yeux ; et sa respiration, de son cours intermittent, faisait trembler et entr'ouvrait ses lèvres pâles. Vous auriez pu entendre les battements de son cœur,rapides, mais faibles ; et, lorsque souvent il voulait, en jouant, enlacer son cou de mes tresses sous les berceaux d'une solitude pleine de mousse, et qu'il m'entraînait ainsi à me perdre avec lui dans la douce profondeur de caresses entrelacées, et que nos membres languissants se confondaient... hélas! ma vie tintait sans repos démon propre cœur dans chacune de mes veines, comme une captive, dans ses rêves de liberté, bat les murs de sa prison de pierre. Mais la sienne,... elle semblait déjà libre, comme l'ombre d'un feu qui m'enveloppait. Cet esprit en passa'nt s'arrêta sur mes yeux et mes membres défaillants ; mais bientôt... (comme un frêle nuage errant sur la lune^, invisible sous sa lumière, se fait voir quand il déploie de nouveau ses ailes grises pour s'abattre sur la sombre plaine de minuit), je recom-j raençai à vivre et à voir, et mon âme ressaisie s'échappa de ce violent empire, et je tombai dans une vk

ROSALlNDt; ET HELENE 349

tout angoissée de la crainte des malheurs qui aujourd'hui m'accablent.

Au milieu d'un bois de myrtes sans fleurs, sur un promontoire verdoyant et baigné par la mer, non loin du lieu que nous habitions, s'élevaient, en souvenir d'une douce et triste histoire, un autel et un temple brillant, entouré de gradins, et sur la porte était sculpté : « A la Fidélité ! » Dans le sanctuaire une image était assise, toute voilée ; mais on pouvait apercevoir à travers cette , draperie aérienne la lumière de sourires qui exprimaient faiblement un mélange de peine et de tendresse. La main gauche soutenait la tête ; la droite (par derrière le voile, sous la peau, vous auriez pu voir les nerfs frémissant intérieurement) enfonçait la pointe d'un dard barbelé dans son cœur agonisant. Une main inhabile, mais cependant guidée par le génie, avait échauffé le marbre de cette vie pathétique. On raconte cette histoire: un jour que la marée montait avec furie, un chien avait tiré des flots la mère de Lionel, pâle et languissante, puis était mort près d'elle sur le sable. Alors, elle avait élevé ce temple, et la main de Lionel avait sculpté l'image. A chaque nouvelle lune, cette femme, dans son temple solitaire, célébrait les rites d'une douce religion, dont le dieu était dans son cœur et son cerveau. Les plus belles fleurs de la saison étaient semées sous ses pieds sur le parquet de marbre ; elle y portait des couronnes de blancs boutons de mer, dont l'odeur est si douce et si délicate, et des herbes, semblables aux branches du chrysolite, tissées en devises subtiles et ingénieuses ; et les larmes qui tombaient de ses yeux bruns inondaient l'autel. Il ne faut que jeter un regard s-ur cette belle et pâle statue mourante, si les larmes

ont cessé de couler, pour les faire couler encore. De rares parfums d'Arabie venaien t à traversles bosquets de myrte fumant des vapeurs sifflantes de Tencens, dont la fumée, d'un blanc laineux semblable à l'écume de rOcéan, se suspendait en épais flocons sous le dôme {ce dôme d'ivoire dont la nuit d'azur parsemée d'étoiles d'or, comme le ciel, resplendissait), au-dessus de la flamme.effilée du cèdre fendu. Là, la harpe de la dame aimait à éveiller la mélodie d'un air ancien plus doux que le sommeil ; les villageois mêlaient leur religion à lasienne, et attentifs aulourd'elleversaientdeslarmes. Un soir il me conduisit à ce temple. La lumière du jour grise s'attardait sur son dernier nuage pourpre, et bientôt le rossignolcommença son concert; tantôtretentissant, escaladant de ses ondulations le ciel sans brise; tantôt une musique mourante ; puis tout à coup il s'éparpille en mille et mille notes, et bientôt à l'oreille calmée flotte comme ces senteurs des champs si connues de l'enfance, et enfin, tombant, caresse de nouveau l'air. Nous nous assîmes dans ce temple solitaire, pavillonné tout autour de marbre de Paros ; la, harpe de sa mère était près de nous, et souvent j'éveillai la douce musique sur ses cordes. Le rossignol interrompait son conte appris du ciel. « Maintenant, dit Lionel, buvons la coupe que l'oiseau-poète a si bien couronnée du vin de son chant brillantetlimpidelN'entends-tupasdedouces paroles au milieu de cette mélodie qui est un écho du ciel? N'entends-tu pas cequeceuxquimeurentévoquent dans un monde d'extase ?L'amour, quand ilentrelaceles membres aux membres; le sommeil, quand il entr'ouvre la nuit de la vie ; la pensée, quand elle s'attache aux obscures limites du monde, et la musique, quand chante

ROSALINDE ET HÉLÈNE 3ol

un être aimé, tout cela n'est-ce pas la mort?... Buvons

gaiement la coupe que le doux oiseau remplit pour moi ! »

Il s'arrêta et pencha ses lèvres sur les miennes.

. Comme un esprit, ses paroles parcoururent tous mes membres avec la rapidité du feu: et ses yeux perçants, rayonnant à travers les miens, me remplirent de la divine flamme qui, dans les siens, brûlait profondément comme la lumière d'un astre sans mesure dans le, ciel de minuit sombre et profond. Oui, c'était son âme qui m'inspirait des accents que mon art jamais n'aurait pu éveiller. D'abord, je sentis mes doigts courir sur la harpe, et un long cri frémissant jaillit de mes lèvres en symphonie; l'air obscur et solide fut ébranlé, à mesure, que les notes sortaient de plus en plus douces, sous mes^ doigts voltigeant comme une flamme vivante, et de mon sein en proie à une émotion inexprimable. Le terrible son de ma propre voix fit trembler mes lèvres défaillantes... Lionel était debout dans l'attitude d'une pensée

■ sans voix, si pâle, qu'à côté de sa joue la colonne de neige empruntait une nouvelle blancheur à son ombre; sonvisage cependant, levé vers le ciel, rayonnait detoute la splendeur d'une joie qui pénètre l'esprit; dont la lumière, comme celle de la lune quand elle perce avec effort la nuit des nuages fendus par le tourbillon, éclatait en rayons que rien ne saurait arrêter.

Je me tus. Mais bientôt ses gestes éveillèrent en moi un nouveau pouvoir, de môme que les vagues se soulèvent sous l'action du vont; mon chant modifié s'apaisa en notes plus basses et plus douces; et des cordes scintillantesmes doigtslanguissants tirèi'ent desondulations d'accords qui dissolvent la vie, quoique affaiblis. Elles enchaînèrent monLionelde leurs anneaux aériens.

A mesure que mes accents s'affaiblissaient en devenant plus doux, rexpression de ses traits tombait avec le son; lentement il se tournait vers moi, à mesure que lentement cette terrible joie s'évanouissait de son visage. Bientôt, avec des regards sereins, il se sentit entraîné dans mes bras; et mon chant mystérieux mourut en murmures. Je n'ose dire les paroles que nous confondîmes dans notre embrassement; sur ses lèvres les miennes s'abreuvèrent jusqu'à ce qu'il me semblât qu'elles étaient silencieuses et froides... « Que t'arrivet-il, mon amour? « dis-je; — plus de regard! plus de parolel plus de mouvement!... Oui, un changement s'était fait... N'essaie pas de deviner, et je ne te dirai pas l'espérance de ce moment... Je regardai: il était mort! il tomba, comme l'aigle tombe sur la plaine, quand la vie abandonne sa cervelle, et que l'éclair mortel est de nouveau voilé!

Oh! que ne suis-je morte maintenant! Mais il uVa défendu ce désir ! tes murmures mourants, mon amour, n'exigeaient-ils pas trop de moi ? - Oh! pourquoi ne suis-je pas folle encore une fois! ... Et cependant, chère Rosalinde, qu'il n'en soit pas ainsi! Car je veux vivre pour partager ton malheur. - Et toi, doux enfant, t'ai-je donc aussi oublié ? Hélas ? nous ne savons pas ce que nous faisons, quand nous parlons 1

Il n'y avait plus dans mon esprit aucun souvenir de ce rivage de la mer. La folie m'envahit, et il me sembla qu'une multitude d'ombres brumeuses s'asseyaient à côté de moi, à la poupe d'un vaisseau que poussait le clair vent du nord. Alors j'entendis d'étranges langues; je vis d'étranges fleurs; il me semblait que les étoiles ne ressemblaient pas aux nôtres ; l'azur du ciel et le

ROSALINDE ET HÉLÈNE 3o3

calme de la mer me firent croire que j'étais morte, et que j'errais dans un monde qui était pour moi un affreux enfer, quoiqu'il fût un ciel pour ceux qui étaient près de moi. Bientôt un sommeil mort tomba sur mon esprit, pendant que la vie animale échappait pendant de longues années à un abîme de larmes. Et, quand je me réveillai, je pleurai de voir que cette même dame, brillante et sage, avec ses boucles d'argent et ses vifs yeux bruns, la mère de mon Lionel, avait veillé sur moi dans ma détresse; elle est morte il y a quelques mois, (le ne fut pas pour moi un étonnement moindre, mais une bien plus grande paix, une bien plus grande joie, que l'arrivée, à cette heure, de mon enfant bienaimé. Car, au milieu de cette léthargie, mon àme avait bien conservé l'impression de ton être, ô Lionel, et dans la veille ou le sommeil, sans aucun doute, quoique ma mémoire fût infidèle, ton image habitait toujours en moi; et ainsi, ô Lionel, notre doux enfant est un autre toi-même 1 C'est assurément une chose bien étrange que je ne me sois pas aperçue d'un aussi grand changement que celui qui donna naissance à celui qui, aujourd'hui, est toute la consolation de mon malheur !

Lionel m'avait laissé par ses dernières volontés une grande fortune ; les mensonges complaisants de la loi devaient nous en dépouiller totalement, mon enfant et moi. Mais je ne puis penser au mépris que j'ai dû supporter de la part des plus petits, quand, pour l'amour de mon enfant adoré, je me mêlai au rang des esclaves, pour revendiquer les lois mêmes qu'ils font. .Je ne veux pas dire que le mépris estima destinée, de peiir de m'enorgueillir de partager le sort de ceux qui jouissent d'une immortelle gloire !

354 OEUVRES POIÎTIOUES DE SIIELLEY

Elle se tut. — « Vois, dit Ilosalinde, là-bas le rouge matin à travers le bois rayonne sur la rosée. » — Et sur ces paroles, elles se levèrent et glissèrent vers les bords du lac bleu, sous les feuilles, d'un pas égal et les mains entrelacées. De là elles atteignirent bientôt une babitation solitaire; — là le rivage est ombragé de rocs escarpés; des cyprès percent de leurs cônes vert foncé le ciel silencieux, et de leurs ombres les clairsabîmes; une petite terrasse de ses berceaux de myrtes fleuris et de citronniers aux fleurs pâmées, sème ses parfums enivrants sur le marbre liquide du lac paisible, et les membres de la vieille forêt blanchissent sous les feuillesquileurfont un vêtement vert... Elles arrivèrent. C'est la demeure d'Hélène, demeure propre et blanche, comme une de celles que les tyrans épargnent dans quelque solitude semblable de notre pays ; ses croisées brillantes étincelaient à travers leur feuillage de vigne dans le soleil du matin, et à l'intérieur on se serait à peine cru en Italie. Quand elle vit comment tout y était disposé à la façon d'un home anglais, un souvenir confus troubla la pauvre Rosalinde; son attitude était celle de quoiqu'un dont l'esprit est où le corps ne peut être. Hélène la conduisit près du lit où dormait son enfant, et lui dit : « Regarde : ce front était celui de Lionel, ces lèvres étaient les siennes... ainsi pendant son somuieil gardait-il toujours un bras, servant à sa tête d'oreiller. Vous ne pouvez voir ses yeux; ce sont deux sources de limpide amour. Ne le réveillons pas encore ! » Mais Rosalinde ne put se retenir davantage, elle versa un torrent de larmes brûlantes qui tombèrent sur la face de l'enfant; et ses cils en s'ouvrant brillèrent de larmes dilTérentes des siennes, comme si

ROSALINDK ET HÉLÈNE 355

une terreur subite l'avait tiré en sursaut de son innocent sommeil.

C'est ainsi que Rosalinde et Hélène vécurent ensemble à partir de ce jour; tout en elles était changé; mais elles se retrouvaient encore amies, telles qu'elles étaient quand sur la bruyère de la montagne elles erraient dans leur jeunesse, sous le soleil et la pluie. Après plusieurs années (car les choses humaines changent comme l'Océan et le vent), la fille de Rosahnde lui fut rendue, et dans leur cercle quelques visites de la joie intervinrent au milieu de leur nouveau calme. C'était une charmante enfant, aux regards sereins; ses mouvements répan daient sur les choses les plus indifférentes la grâce et la gentillesse qui les animaient; l'enfant d'Hélène grandissait avec elle; ils se nourrissaient des mêmes Heurs de la pensée, si bien que leurs esprits devinrent comme deux sources qui confondent leurs eaux; et bientôt dans leur union leurs parents contemplèrent l'ombre de la paix qui leur avait été refusée.

Rosalinde (car, lorsque la tige vivante est gangrenée dans son cœur, l'arbre doit tomber) mourut avant son temps. Avec une douleur et un chagrin profonds les pâles survivants suivirent ses restes, au delà de la région des pluies dissolvantes, sur la froide montagne qu'elle avait coutume 'd'appeler sa tombe. Sur le précipice de Chiavenna, on éleva une pyramide de glace éternelle, dont les parois pohes, avant le lever du jour, réfléchissaient le prertiier éclat du soleil encore caché, et le dernier, quand il avait disparu. A travers la nuit, les chaj's d'Arctos roulaient autour de sa pointe étincelante, qu'on apercevait du logis d'Hélène. Les tristes habitants chaque année s'y rendaient, gravissant

d'un pas volontaire cette hauteur escarpée, et suspendaient de longues boucles de cheveux, et des guirlandes tressées de fleurs d'amaranthe, qui, en dépit du climat, remplissaient l'air glacé d'une lumière inaccoutumée. Ces Heurs, semblables à la fleur d'un ami laissée dans un souvenir d'hiver, paraient cette tombe glacée.

Quant à Hélène, dont l'esprit était d'une trempe plus tendre, et qui aussi avait moins soufifert, la Mort fut plus lente à la conduire dans la paix de son froid royaume. Elle mourut, âgée, au milieu |des siens. — Assurément, si l'amour ne meurt pas dans les morts comme dans les vivants, il n'y a pas un être de la race mortelle qui soit aussi heureux qu'aujourd'hui Hélène et Rosalinde...

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