‹ Œuvres poétiquesChapitre 14 sur 96 · II. • G · texte numérisé non relu

II. • G

. K L'ENFBR

Reconnaissant sa maxime chérie, Virgile approche en souriant et dit :

Sage est celui qui retient ce qu'il lit.

Tout en parlant, nous suivons notre route; Et je demande à Bnmetto les noms Des plus fameux entre ses compagnons.

Plusieurs, dit-il, mériteraient sans doute D*ôtre nommés; les autres, plus nombreux.

N'ont pas laissé de mémoire après eux.

Je dirai donc sans liste monotone Qu'ils furent tous des savants et des clercs Qu'un même vice a plongés aux enfers.

Entre ces rangs dont l'épaisseur t'étonne, Vont Friscien, François d'Accurse, et pois.

Cet autre encor plus sale en ses déduits,

Qui de l'Arno sur le Bacdnglione Mal exilé par Boni£ace huit'.

Jusqu'à sa mort dans son vice y pourrit (1).

Mais je ne puis te parler davantage, Et plus longtemps accompagner tes pas.

Car j'aperçois une vapeur là-bas

Qui sort du sable et s'élève en nuage.

Et de maudits une foule arriver Où je ne veux ni ne dois me ti:ouver. *

Adieu, mon fils, conserve mon image. Je recommande à tes yeux mon Trésor.

Lis-le souvent, mon âme y vit encor.

(1) Colni potei, che dal Seiro de' servi

Ftt traamutato d*Arno in BaechisliODe, Ov« laaciô li mal proteù nervi.

CHANT XYI as

n dit et court sur la brûlante plage, Comme à Vérone aux fêtes du Drap Vert Court vers le prix à leurs désirs offert,

Celui qui gagne et non celui qui perd.

Nous approchions de la limite obscure D'où Feau tombant dans le cercle voisin, Comme une rucbe où bourdonne Tessaim

Remplit les airs d'un étemel murmure, Quand tout à coup j'aperçois trois esprits Venir vers nous en poussant de grands cris :

Arrête, arrête, 6 toi qui parais être Fils comme nous de la triste cité Qui se complaît dans sa perversité!

Ab! malheureux ! quels les vis-je apparaître \ Comme le^feu sur leur corps tout entier Creuse et recreuse un sillon meurtrier!

Mais à leurs cris s'est arrêté mon maître.

Il me regarde et me dit : Cède-leur ; Quelques égards sont dus à leur malheur.

Attends-les donc, attends-les ici, même. Si tu pouvais marcher parmi ces Xeux, Je t'aurais dit d'aller au-devant d'eux.

Je m'arrêtai sur la lisière extrême De la chaussée, et je les attendit. .

Or, près d&nous quand sont les trois maudits,

Tous trois ensemble en mouvements rapides Entremêlant leurs jambes et leurs bras Tournent sur eux sans avaucer d'un pas.

Et comme on voit des lutteurs intrépides D'un œil actif parcourir tout le corps De leurs rivaux prôts.aux mômes efforts,

Ainsi tournant d'une extrême vitesse, Ils rapprochaient leur visage du mien, Et leurs regards commençaient Tentretien.

L'un d'eux enfin me dit avec tristesse :

Si de nos fronts décharnés et flétris L'horrible aspect inspire le mépris,

En apprenant qui nous fûmes, peut-être Daigneras-tu par égard pour les noms De moi chétif, et de mes compagnons,

Nous écouter et nous faire connaître Par quel prodige aux enfers descendu Tu vas vivant dans le pays perdu.

Vois dp nous trois celui qui me devance ; U occupait un rang plus gbrieux Qu'à son aspect ne le croiraient tes yeux.

Sage au conseil, héroïque en vaillance, C'est Guidoguerre, honneur de son pays, Et de Guaidrade illustre petit-fils.

L'autre qui marche après moi dans la flamme Est l'élpquent et sage Âldobrandi ; Et moi je suis Jacques Rusticucci.

Je dois ma perte aux fureurs de ma feùime.

n dit, et moi totîché de leur malheur.

Je me sens pris d'une immense douleur;

Et sans ces feux qui me barraient la route Où d'elle-même allait mavolonté, Entre leurs bras je me serais jeté.

Virgile ému me l'eût permis saas doute.

Mais ne pouvant leur rendre ce devoir,

J'aUége ainsi leur amer désespoir :

Moi, du mépris pour vous et vos souffrances !

C'est bien plutôt la pitié qui me point,

Une pitié qui ne finira point.

J'en ai senti les douloureuses transes

À rinstant même où j'ai su que vers nous

Se dirigeaient des esprits tels que vous.

Votre pays est le mien, et la gloire

Que vous avez acquise en le servant

Luit sur vos noms comme un flambeau vivant.

Les gens de bien aiment votre mémoire;

Et j'ai moi-même en mainte occasion

Parlé de vous avec affection.

J'ai fui le mal, et guidé par ce sage

Vers les doux fruits qu'il me fait entrevoir,

A ses côtés je marche plein d'espoir ; Mais pour atteindre au fortuné rivage

Où sont les fruits à mes désirs offerts.

Je dois franchir l'abîme des enfers.

Ah! puisses- tu vivre une longue vie.

Répondit-il, puisse sur ton tombeau

La Gloire même allumer son flambeau!

Mais parle-nous de la chère patrie

Où comifie toi nous avons vu le jour,

Dans l'enfer même objet de notre amour.

La foi constante et la valeur guerrière,

La probité, le saint respect des lois

Y gardent-ils leur puissance et leurs droits ?

Ëclaircis-nous, car Guillaume Borsière, Précipité depuis peu dans ces feux, Nous trouble tous par ses récits honteux.

De parvenus une tourbe grossière Dans tes palais se vautre avec orgueil,

• Noble Florence, et te remplit de deuil !

Ces sentiments de mon cœur s'échappèrent Gonune la foudre, et je les exprimai (ta tète haute et le front enflammé.

Surpris d'abord, ils s'entre-regardèrent De l'air qu'on prend lorsque la vérité Frappe l'esprit d'une vive clarté.

Et puis tous trois ensemble ils s'écrièrent - Du premier coup ta flèche atteint le blanc.

Béni sois-tu toi qui parles si franc !

Notre malheur réclame tes services.

Lorsque là-haut, dans l'air doux et vermeil Que réjouit la flamme du soleil.

Du noir enfer tu diras les supplices, Pour empêcher notre nom de flnir.

Dans tes récits mets notre souvenir.

Ces vœux formés, ils ont fui dans la plaine Plus promptement qu'on ne peut dire Amen. , Mon conducteur se remet en chemin.

Je le suivais ; mais nous eûmes à peine Fait quelques pas, que le fleuve écumant Couvrit nos voix de son rugissement.

Tel est le bruit que vomit dans l'espace Le fleuve ardent né sur le Monviso, Lorsque, au-dessus de San-Benedetto,

11 vient, s'élance, et d'une seule masse

Précipitant tous ses flots à M fois,

Fait retentir l'abîme aux mille Yoil.

J'avais les reins ceints d'un cordon solide,

Que j'avais pris au moment du départ

Pour garrotter le brillant léopard.

Sur son désir je le donne à mon guide ;

11 le déroule, et d'un œil attentif *

Le fait glisser dans le gouffre plaintif.

Tout interdit je le regardais faire,

Me demandant en secret : Quel péhl

Est celui-ci ? que se prépare-t-il ?

Ah ! sur son cœur quelle garde sévère

Doit exercer quiconque est sous des yeux

Dont le regard perce jusqufà ses vœux I Pourquoi, dit-il, te troubles-tu d'avance?

Ce que te montre un rêve plein d'elfiroi

Va dans l'instant paraître devant toi.

Lorsque le vrai du faux a l'apparence,

Savoir la taire est d'un homme avisé.

Pour n'être pas de mensonge accusé Injustement ; je le sais, mais je jure

Par mes vers même à qui certes mes vœux

Sont d'assurer un destin glorieux.

Je jure ici que dans une ombre obscure

Je vis vers nous un monstre se mouvoir»

Pâle fantôme, épouvantable à voir.

Gomme un marin descendu dans les ondes

Pour détacher l'ancre de son vaisseau

Que quelque obstacle arrête au fond de Teau,

Bn remontant du sein des mers profondes Ramène à soi ses pieds avec effort, Et tend les bras pour ressaisir le bord ; *

Ainsi dans Tair de ces lugubres mondes^ Ce monstre affreux, cfue le plus ferme cœur

* Ne verrait point sans frissonner de peur,

S*étend, s'allonge et monte avec vigueur.

Voici le monstre à la queue acérée Qui va brisant les glaives et les dards, Franchit les monts, renverse les remparts,

Et sur la terre à sa fureur livrée Souillant les cœurs d'im venin meurtrier.

Tue encor mieux q«e le fer ou l'acier.

Ainsi parlait d'une voix altérée Mon conducteur, tandis que de la main Il l'appelait sur le bord du chemin.

Le monstre y vint de la tète et du buste ; ' Emblème affreux de la fraude, il celait Dans l'air obscur ce qu'il avait de laid.

Son front était le front d'un homme juste ; Il en avait la grâce et les dehors, Et d'un serpent tout le reste du corps.

Deux bras velus sortaient de ses aisselles ; Et sa poitrine et ses flancs et ses reins Étaient couverts d'innombrables dessins.

Des tapis turcs les vives étincelles Et d'Arachné les tissus précieux Wxxj^ tel éclat ne frappent point leç jeux.

Comme l'on voit moitié sur le rivage, Moitié dans Teau, des bateaux échoués; Ou comme encor chez les Germains voués

A la débauche, à la guerre, au carnage, L'adroit castor se cachant à demi Attend la proie ou guette Tennemi.

Ainsi je vis cette béte homicide Dont une part occupait le chemin ;

. L'autre nageait dans le gouffre inhumain,

Et par moments brandissait dans l'air vide Un dard semblable au dard du scorpion.

Telle était bien l'ombre de Géryon.

Allons vers lui, me dit alors mon guide, 11 nous attend. Nous descendons tous deux Sur notre droite, en évitant les feux.

Et tout d'abord j'aperçois sous la flamme, Et sur le sable, assis de tous côtés D'autres maudits par le feu tourmentés.

Le Sage alors : Afin que dans ton âme Restent gravés, dit-il, les maux divers *

Qu'endure ici le peuple des pervers,

Tu peux encore entre la flamme et l'onde .

Interroger ces coupables esprits.

Va, mais sois bref; netrQ temps est sans prix.

Je vais parler à cette bête immonde.

Et pour franchir les rugissantes eaux Je la prierai de nous prêter son dos.

Ainsi privé- de guide et d'interprète, J'avance seul sur le triste rempart, Interrogeant les «damnés du regard.

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De désespoir leur bouche était muette,

De désespoir leur front étiucelait

Plus que les feux dont Tardeur les brûlait.

Sur tout leur corps leurs mains couraient sans cMse

Pour secouer ou le sable rongeur, ' Ou les flocons du déluge yengeur.

Telle en été la meute chasseresse

S'escrime en vain des pieds et du museau

Contre l'insecte introduit dans sa p^u.

N'en est-il pas quelqu'un que je connaisse;

Et dont les traits me rappellent le nom?

Je les regarde, et je me dis que non.

» Mais de leur cou je vois sur leur poitrine

Pendre une bburse, où des signes d'orgueil

Semblent flatter et repaître leur œil.

Celui d'entr'eux que d'abord j'examine,

Sur un fond d'or porte un lion d'azur;

Un autre, une oie aux ailes d'un blanc pur Sur un fond pourpre; un autre d'une truie

Sur un fond blanc l'image peinte en bleu.

Et ce dernier : Que feis-tu dans ce lieu?

Va-t-en, dit-il, et puisque de ta Tie

La mort n'a pas détaché le lien,

Sache qu'ici j'attends. Vitalien.

D m'y tiendra fidèle compagnie.

Gomme à Padoue où nous étions voisins.

En l'attendant, ces hideux Florentins Déchirent l'air de clameurs inouïes.

Tous à la fois ne cessant de crier :

Viens donc enfin, viens, 6 fier chevalier,

Qui de trois becs onies tes atmoiries !

11 tord la bouche et la langue à ces mots,

Gomme le bœuf qui lèche ses naseaux.

Et moi qui crains que le divin poète

A revenir ne me trouve trop lent,

Je laisse là ce parleur insolent.

Déjà monté sur Tinfemale bote,

Prêt à partir et penché sur le bord,

En me voyant il me cria : Sois fort ! Nous n'avons pu choisir une autre roule.

Hàte-toi donc et monte devant moi.

Je veux rester entre la queue et toi.

Gomme un fiévreux qui connaît et redoute

L'heure précise où reviendra l'accès.

Tremble de froid, rien qu'à voir un lieu frais. Ainsi mon front devint pâle et livide ;

Mais à sa voix j'eus honte de ma peur.

Maître hardi fait vaillant serviteur.

En m'asseyant sur le monstre homicide,

Je voulus dire, et je ne le pus pas,

mon Sauveur, serre-moi dans tes bras !

Qu'ai-je besoin d'iavoquer sa tendresse?

Il me défend comme il le fait toujours.

Lorsqu'un péril peut menacer mes jours.

Gontre son sein dans ses bras il me presse.

Et maintenant, dit-il, au monstre : Pars,

D'un vol trop prompt évite les hasards; Songe au péril de ta nouvelle charge ; •

Ne de8cends.pas à plein vol dans ces puits.

Et dans les airs trace de grands circuits.

Comme un bateau qui veut prendre le large, Géryon tourne et met dans Tair mouvant La croupe arrière et la tête en avant.

U plonge ainsi dans la route fatale, Divisant Tair des gouffres infernaux Gomme une anguille aux lubriques anneaux.

Je ne crois point que le fils de Dédale Ait éprouvé d'eflroi pareil au mien, Quand de son corps le factice soutien

Le laissa choir dans la mer entr'ouverte.

Je ne crois point qu'une semblable peur De Phaéton ait fait bondir le cœur.

Lorsque le char demandé pour sa perte, Libre du frein en un funeste essor, Brûla le ciel qui s'en souvient encor.

Car emporté dans un air sans lumière, Je ne voyais que l'horrible animal Qui descendait dans l'abime du mal.

Il descendait en ligne circulaire, D'un vol si lent,* que sans l'air qu'il fendait Je n'eusse pas compris qu'il descendait.

Sur notre droite un bruit affreux résonne.

C'est le fracas de la chute des flots Du vaste enfer éveillant les échos.

Dan^ cet abîme où l'onde tourbillonne, Pour distinguer l'objet de ma terreur J'ose avancer la tète, et plein d'horreur.

Du gouffrp ouvert soudain je la retire, Reconnaissant que je suis au milieu D'un cercle ardent de tourments et de feu.

J'eateads des pleurs, je vois des flammes luire.

Comme un faucon mécontent et lassé

D'avoir longtemps et. vainement chassé, Du haut des airs redescend en colère;

Et loin des mains du fauconnier hargneux,

Va se poser farouche et dédaigneux ; Le monstre ainsi nous pose sur la terre, •

Bt comme Tare bandé lance le trait,

Au môme instant repart et disparaît.

CIIANT XVIII

ILest un lieu des royaumes du soufre Par les démons Makbolge appelé.

Triste, âpre et noir comme un volcan brûlé.

Juste au milieu s'ouvre un puits, vaste gouiîre, • Où rœil se perd, et que de toutes parts Cernent au loin d'effroyables remparts.

Entre ce puits et ces noires murailles Furent creusés dix fossés enflammés, Où les pervers rugissent enfermés.

Et comme autour d'un fort l'art des batailles. Coupant le sol par des fossés profonds, Jette au-dessus de gigantesques ponts;

De même ici sur les larges entaillés Faites au sol, un énorme rocher Se courbe en arc et permet d'approcher.

C'est sur l'un d'eux que Géryon s'arrête, Nous pose et part. Alors,- autour du puits, Virgile prend à gauche, et je le suis.

94' L'BNFER

Bt tout d'abord k ma vue inquiète S'offrent en bas des supplices nouveaux, Et des pécbeurs sans nombre et leurs bourreaux.

Ces pécheurs nus sur une double file Vont deux par deux; les uns, nous faisant front, Viennent vers nous et les autres s'en vont.

Au Jubilé tel est dans la grand'villé Des pèlerins le rang double et profond, Quand de Saint-Ânge ils traversent le pont.

Une moitié remonte vers Saint-Pierre ; L'autre en descend, et tous d'un pas pressé Cherchent la fin du chemin commencé.

Tels ces maudits poursuivent leur carrière, Et derrière eux armés de fouets brûlants D'affreux dédions hâtent leurs pas tremblants.

Au premier coup de l'ardente lanière, Sans en attendre un second, cliacun fuit.

Tant sur leur dos cette blessure cuit !

J'examinais cette foule muette.

Quand de l'un d'eux rencontrant le regard, Je m'écnai : Je l'ai vu quelque part !

Où l'ai-je vu cependant? je m'arrête Pour lui parler, et mon guide veut bien Autoriser un rapide entretien.

Or, le maudit allait la tète basse, Tachant ainsi d'échapper à mes yeux Qui le suivaient d'im regard curieux.

Que te sert-il de nous cacher ta face?

Ûis-je. Ton nom est bien Venedico . . Et ton surnom Gaccianimico.

CHANT XVllI »

Je te connais, tu le vois. Mais quel crime,

Quel acte impur t'a jeté dans ces feux ?

Honte sur moi qui fais de tels aveux !

Répondit-il. Cette douceur intime,

Que d'un vivant la voix me fait sentir,

Me contraint seule à dire sans mentir Pourquoi je suis plongé dans cet abîme.

J'y suis plongé pour avoir de ma sœur

Fait marchandise et trompé la pudeur.

Oui, sur ce fait quoi que l'histoire exprime,

Son frère seul l'a vendue au marquis

Je paye cher cet argent mal acquis.

Né pour ma perte en Tavare Bologne.

Dans cette fosse où je souffre à jamais

J'ai pour voisins surtout des Bolonais; Car il n'est point de honteuse besogne

Ni d'acte vil qui dans cette cité

Pour un peu d'or ne soit exécuté.

Mais dans l'enfer Dieu sait bien nous le rendre.

Comme il parlait, unidémon le frappa

En lui disant : Va donc, R (1), va !

Marche! il n'est pas ici de femme à vendre.

Je rejoignis le poète, et tous deux

Continuant ce chemin hasardeux.

Devant nos pas en peu d'instants nous vîmes

Un de ces rocs que Dieu même a dressés

Et suspendus en arc sur les fossés.

(1) Cosi parlando il percosse un demonio Deila sûa scuriada, e disse via Ruffian, qui non son femmine da conio.

Sans trop d'efforts tous deux ûous le gravîmes,

Et vers la droite appuyant sans retard

Du fleuve ardent nous quittons le rempart.

Sur le sommet de la roche effroyable,

D*un geste ami Virgile m'appela.

Reste, dit-il. Tu pourras voir de là • Et distinguer cette foule coupable

Qui tout à l'heure échappait à tes yeux,

Quand nous «liions dans le même sens qu'eux.

Tous en effet venaient à ma rencontre.

Avec horreur je les voyais aller.

Et de longs fouets leurs bourreaux les cingler. D en est un que Virgile me montre :

Vois celui-ci,* dit-il; quel port royal!

Gommé avec force il endure son mal !

C'est de Colchos le vainqueur intrépide,

Le conquérant de la riche toison,

Le téméraire et glorieux Jason.

A son retour des mers de la Colchide,

11 demanda quelques jours de repos '

Aux habitants de l'Ile de Lepnos.

C'étaient alors des femmes meurtrières i

Qui, dépouillant tout sentiment humain, |

Avaient sans crainte égorgé de leur main i

Et leurs époux, et Jeura fils, et leurs pères. i

Seule, une jeune et royale beauté

Des droits du sang et de l'humanité, Que violait leur fureur parricide.

Sentit la force, et par d'heureux secours

Du roi son père elle sauva les jours.

C'est ceDe-là que choisit le perfide

Pour la séduire, et puis Tabandonner :

Et pour ce crime il s'est vu condamner, A cette fosse, où Dieu garde une place

A tout vaurien qui par de faux serments

Traliit du cœur les plus doux sentiments.

Tu viens de voir les supplices qu'embrasse

Le premier cercle ; allons plus loin. Il dit,

Et je le suis dans le chemin maudit.

Du premier pont monté sur le deuxième.

Je vois en bas dans de puants bourbiei*s

D'autres damnés enfoncés tout entiers.

Ces maUieureux vomissent sur eux-même;

Et de leurs mains, sur leurs membres pourris,

De leur ordure il sèment les débris.

Leur bouche éprouve un supplice suprême

En respirant les miasmes éclos

Dans l'air infect de ces sales cachots.

Cet air d'ailleurs est si sombre, et cet antre

Plonge si bas dans le sol infernal

Que d'où je suis l'œil y pénètre mal.

Il faut monter et se placer au centre •

Du pont jeté sur ce gouffre béant

Pour le lier à l'abîme suivant.

J'y monte donc et crois voir la vidange

Que verseraient sur un point convenu

Tous les privés (l) de l'univers connu.

(i) Quivi venimmo, e quindi giu nel foàso Vidi geote attuffata in uno sterco, Che dagli uman privati parea mosso.

D'un œil troublé je chercbe en cette fange Si je connais quelqu'un de ces pervers Qui grouillent là d'immondices couverts.

Et j'en vois un dont le haut de la nuque Est plein de m.... (1), au point qu'il n'est pas clair Si dans le monde il fut laïque ou clerc.

S'apercevant que mon œil le reluque Plus qu'aucun autre, il s'irrite : Pourquoi Dans le fumier ne cherches-lu que moi ?

C'est que je vois Interminei de Lucque, Lui répondig-je, et qu'ailleurs sur ton front Tes beaux cheveux luisaient mieux qu'ils ne font.

11 se frappa sur la tète avec rage :

Oui, je suis bien ce bas et vil flatteur Qui n'eus jamais qu'un langage imposteur.

Virgile alors : Penche-toi davantage, Et tu verras un objet plus hideux Qui se déchire avec ses doigts m...... (2).

De saletés ce puant assemblage Tantôt debout, et plus souvent assis Dans son ordure, est la belle Tliaïs,

La courtisane, impudente railleuse.

Auprès de toi suis-je en grâce vraiment?

Lui demandait son imbécille amant,

(1) E mentie eh'io laggiù cou l'occhio cerco

Vidi un col capo si di merda lordo Che Don parea, s'era laico, o cherco.

(2) Di quel la soua scapigliata faute,

Che Ih si graffia cou l'unghic merdose, Ed or s*accoscia, cd ora è io piede stajUe.

CflANT XIX 99

Oui, mon cher cœur, en grûce merveilleuse.

Mais c'est assez regarder ce fumier.

Allons-nous-en. II marche le premier.

Et je le suis dans l'infemal sentier.

de Simon sectateurs détestables

Qui trafiquez des épouses de Dieu,

Et qui livrez les choses du saint lieu Contre de Tor à de vils misérables,

Dans cette fosse où vous gémissez tous,

Ma voix s'élè\e et tonne contre vous.

Déjà monté sur le troisième abîme,

Juste à Tehdroit où le centre du val

Eât couronné par le roc infernal, Je regardais... Sagesse sublime!

Que d'art éclate en tout ce que tu fais,

Le ciel, la terre et le monde mauvais ! A tes arrêts quelle équité préside !

Comme à chacun tu sais faire sa part !

Tandis qu'en bas je plongeais mon regard, Je vis des trous dans la roche livide

Sur les parois du gouffre et sur le fond.

Tous bien égaux, tous en forme de rond ; Pareils à ceux où prés du baptistère

Qu'au Précurseur Florence a dédié

Des baptisants le corps entre à moitié, Et dont ma main a rompu l'un naguère,

Pour en tirer quelqu'un tombé dedans.

Ceci soit dit pour détromper les gens.

100 L'ENFEU

D'un réprouvé liors de ces lieux de force

Jusqu'au mollet sortait et se tordait

Sous Faction du feu qui la mordait, ' La jambe une ; et le reste du torse

Souffrait dedans fiché la tète en bas.

Gomme parfois on voit sur un corps gras Courir des feux qui semblent se combattre,

De même ici sur la plante des pies

Et les mollets de ces suppliciés.

Et je voyais tous ces pieds se débattre

Si fortement, qu'un triple nœud, tressé

D'un triple chanvre, en eût été brisé.

La flamme allait et révenait sans cesse

Des doigts au centre et du centre au talon.

De qui ces pieds, dis-je à mon compagnon, • Qui semblent être en plus grande détresse,

Battant plus fort que les autres ne fout,

Et cuits d'un feu plus rouge ? Il me répond : En cet endroit où la rive est moins haute

Je vais, mon fils, te porter dans mes bras.

Au réprouvé c'est toi qui parleras ; Il te dira quel il est, et sa faute.

Ce qui te plaît me plaît aussi le mieux,

Dis-je, et mon cœur est ouvert sous tes yeux. Prenant à gauche et suivant notre tûche.

Nous descendons sur le fijud enflammé,

Espace étroit d'ouvertures Semé ; El de ses bras Virgile ne me lâche,

Qu'il n'ait atteint la fosse où le pécheur

Avec ses pieds exprime sa douleur.

Je rinterpelle aussitôt et m^écrie :

Qui que tu sois qui sens dessus dessous

Es comme un pal enfoncé dans ces trous, Si tu le peux, parle-moi, je t'en prie.

J'étais penché comme le confesseur

Que l'assassin au fond du puits vengeur Rappelle à soi pour prolonger sa vie.

Sur le sépulcre une voix surnagea.

Eh ! Boniface ? est-ce bien toi ? déjà !

Me suis-je donc trompé sur ta visite

D'un couple d'ans? as- tu si promptement

Sur le grand siège, acquis traîtreusement, Rassasié l'avarice maudite,

Dont les ardeurs te firent désirer

La chaste épouse, et la déshonorer ?

Comme quelqu'un qui n'entend rien aux choses

Qu'on lui répond, je restais ébahi.

Le Sage vint à mon aide; dis-lui :

Je ne suis point celui que tu supposes.

Je répondis comme il le commandait.

Au même instant le damné se tordait, Et d'une voix sanglottante et profonde,

Battant des pieds plus fort qu'il ne fit onc,

Il s'écria : Que demandes-tu donc ?

Si pour savoir ce que je fus au monde.

Tu n'as pas craint d'aborder ce tombeau.

Apprends de moi que sous le grand manteau Je fus vraiment un digne fils de l'Ourse,

Si désireux d'enrichir tout Oursin

Qu'en poursuivant ce damnable dessein,

J'ai réussi, tu vois, à mettre en bourse L'argent là-Uaut, ma personne en ce lieu.

Ceux avant moi qui des choses de Dieu Ont fait trafic sur le siège de Home, Sont dans ce trou l'un sur l'autre empilés, \ La tête en bas et les deux pieds brûlés.

J*y descendrai de la hauteur d'un homme, Lorsqu'à son tour aura subi la mort Celui pour qui je te prenais d'abord.

Mais USte en bas, les deux pieds dans la flamme. J'aurai souffert bien plus longtemps que lui, Bien plus longtemps mes jambes auront cui; Car du CouchUnt un pasteur plus iufàrae, Tel que Jason en Judée autrefois, Intronisé contre toutes les lois, Du roi des Francs sera la créature ; Et nous passant en excès scandaleux, Viendi'a bientôt nous recouvrir tous deux.

Je ne sais point si j'eus la voix trop dure, Mais je lui dis : Lorsque notre Seigneur Des clefs à Pierre eut accordé l'honneur, Qu'exigea-t-il, sinon marche à ma suite ?

Lorsqu'il fallut du perfide Judas Donner la place, est-ce qu'à Mathias Pierre, ou quelqu'un de ceux sous sa conduite, En exigea de l'or en payement l Reste donc là, subis ton châtiment ; Garde cet or qui contre le roi Gharle Te fit agir avec tant de fierté, Or mal acquis, fruit de l'iniquité;

Et SI a'élait le respect qui me parle

Au souvenir des bienheureuses dés

Que tu portais sous les cieux étoiles, Ma voix serait plus amère et plus triste.

Car sur les bons élevant les pervers

Votre avarice afflige Tunivers.

C'est vous, pasteurs, qu'a vus l'Évangéliste,

Lorsqu'il dépeint sur les flots mugissants,

Prostituée à tous les rois puissants, Celle qui vint au monde avec sept tètes,

Et posséda dix cornes de pouvoir.

Tant que l'époux resta dans le devoir.

L'or et l'argent, ces dieux que vous vous faites,

Sous tant d'aspects sont l'objet de vos soins.

Que les païens en adorèrent moins.

Constantin', de quels maux tu fus père.

Non certes pas en te convertissant !

Mais trop, hélas! en les enrichissant!

Le réprouvé, soit remords ou colère,

Tandis qu'ainsi ma voix le gourmandait,

Battait des pieds et dans l'air les tordait.^ Et cependant ma franchise sévère

Plut à mon guide, au moins je le crois bien

Car il sourit, quoiqu'il n'ajoutât 'rien.

Mais tout à coup dans ses bras il me serre;

Et lorsqu'il m'a ramené sur son sein.

Vers les hauteurs il reprend son chemin.

Sans s'arrêter qu'il n'ait atteint la cime

Du roc qui va par un sentier ^nouveau

Du quatrième au cinquième tombeau.

Là doucement sur le bord de Tabime Il me dépose au sommet d'un écueil.

Où broncherait une chèvre, et mon œil

Découvre en bas un nouveau val d5 deuiL

D'un nouveau chant j'entame la matière.

C'est le vingtième où je peins les pervers.

D'autres tourments appellent d'autres vers.

J'allais plongeant mon àme tout entière Sur ce sol triste et tout trempé des pleurs Qu'aux réprouvés arrachaient leurs douleurs.

Je les voyais sur une ligne obscure Venir vers moi d'un pas pénible et lent.

Us pleuraient tous silencieusement.

Mes yeux portant plus bas que leur figure, Je remarquai qu'ils avaient tous le cou Devant derrière, et marchaient sans voir où (1).

En admettant qu'une douleur sauvage Ait disloqué si rudement quelqu'un, C'est toujours bien un cas hors du commun.

Aussi, lecteur, si ton âme envisage Comme eUe doit le sens de ce récit, Tu comprendras quelle horreur me saisit,

Lorsque de près j'aperçus notre image Tordue au point que les larmes des yeux Suivaient les reins jusqu'à leur dernier creux,

(1) Chè dalle reniera tornato'l volto, E indietro venir H convenia...

Et ruisselaient dans la fente des fesses (I).

Contre un des bords du rocher infernal

Je m'appuyai prêt à me trouver mal, Tant je sentais de mortelles tristesses!

De ma pitié le Sage me reprit :

Es-tu, dit-il, assez peu sain d'esprit Pour t'affliger sur ce peuple coupable

Que Dieu punit de justes châtiments?

C'est te roidir contre ses jugements, Et ton devoir est d'être impitoyable.

Lève les yeux, regarde devant toi.

Vois celui-ci, c'est ce superbe roi Que devant Thèbe engloutissait la terre.

Ses compagnons lui criaient éperdiL** :

Où vas-tu donc, sage Amphiarans V Nous laisses-tu le fardeau de la guerre ?

Mais lui déjà ne les entendait plus ;

Et loin, plus loin de leurs cris superflus, De gouffre en gouffre et d'abîme en abîme,

Roulait aux pieds du terrible Minos.

Son sein a fait échange avec son dos, Juste supplice et conforme à son crime.

II a voulu regarder en avant ;

n voit derrière, et marche en se suivant.

Vois le second de ces funèbres files,

Tiresias qui fut homme d'abord.

Changea de sexe, et par un autre effort

(1) che'I pianlo dcgli occhi

Le natice bagnava per lo fesso.

Redevint homme en touchant deux reptiles.

Vois cet Aruns, si justement puni.

Il habitait sur les monts deLuni Une caverne ouverte dans les marbres

Qu'au pied des monts, au prix de durs travaux.

Le Carrarais coupe en larges morceaux.

Sur ces sommets nus et dépouillés d'arbres,

La vaste mer et le ciel tout entier

Posaient devant le farouche sorcier.

Et celle-ci dont le sein derrière elle

Et tout le corps échappent aux regards,

Voilés qu'ils sont par ses cheveux épars, Regarde-l?i, c'est Manto qu'on l'appelle.

Tout l'univers la vit pendant vingt ans

En mille lieux porter ses pas errants.

Son père mort et Thébes asservie,

Elle s'en vint aux lietfx où je naquis.

Or, laisse-moi parler de mon pays :

Aux confins-nord de la belle Italie,

Sur le Tyrol, au pied des monts, un lac

Réjouit l'œil; son nom est le Bénac.

Entre le val de Camoniqueet Garde, *

Plus de cours d'eau que l'œil n'en peut compter

Sous l'Apennin accourent s'y jeter.

Une lie au centre est debout et regarde

Là le Trentin, ici Vérone, et là

Toute la terre où règne Brescia.

De ces pays les trois pasteurs en place,

S'il leur plaisait ensemble d'y venir

Posséderaient le pouvoir d'y bénir.

Au bord du lac où Tonde est la plus basse, Peschiera lève ses murs puissants Contre Bergame et les chefs bresoians.

Là le Bénac d'un beau fleuve est la source.

L'eau que son sein ne peut plus contenir Sur les prés verts s'épanche pour courir.

11 cesse d'être en commençant sa course, Et sous un nom nouveau, le Mincio, Dans l'Éridan il tombe à Govemo.

Mais de ses flots, avant qu'il y debouclie.

En des bas-fonds plus d'un quart arrêté Forme un marais redoutable eu été.

C'est en ce lieu que la vierge farouche, Apercevant au sein des flots stagnants Un sol inculte et privé d'habitants.

S'y retira loin de l'espèce humaine Pour cultiver l'art secret des devins, Et Gnit là ses terrestres destins.

Après sa mort les tribus de la plaine.

Reconnaissant la force de ces lieux , Que du marais le contour sinueux.

Couvre en tous sens d'eau profonde et de boue. Vinrent bâtir les murs d'une cité Au môme endroit qu'elle avait habité, Et de son nom l'appelèrent Mantoue ; Penple puissant avant que Gazalot Par Pinamont fut dupé comme un sol.

De mon pays telle est bien l'origine :

Et si quelqu'un la raconte autrement, Sois assuré qu'il se trompe ou qu'il ment,.

Je répondis : Ta science est divine, Et les discours qui combattraient les tiens Seraient pour moi comme des feux éteints.

Et j'ajoutai ."Dans cette tourbe impure Ne vois-tu plus de nom à signaler ?

Je suis heureux quand je t'entends parler .

Plusieurs, dit-il. Celui-ci fut augure.

11 a vécu dans les temps désastreux Où tous les Grecs sortirent de chez eux,

Si bien qu'en Grèce il ne resta de mâle, Fors les enfants couchés dans leurs berceaux. Calclias et lui guidèrent les vaisseaux

Qui menaçaient la vieille capitale De la Pbrygie. Eurypile est son nom, Et dans mes vers j'en ai fait mention,

En racontant cette guerre fatale.

Tu le sais bien, toi qui les sais par cœur.

Regarde donc cet insigne imposteur.

Il a la peau noire comme les nègres, Et sur son dos descendent en débris Sa barbe épaisse et ses longs favoris.

Vois celui-là dont les flancs sont si maigres. C'est Michel Scot, un insigne sorcier, Des plus experts dans son triste métier.

Guido Bonat aux fourbes moins anciennes Précède Asdent dont le vain repentir Gémit trop tard d'avoir fait fi du cuir.

Et celles-ci, noires magiciennes.

Qui délaissant l'aiguille et les fuseaux Ont découpé la cire par morceaux.

Mais viens. Déjà vers un autre hémispîiôre .

Marche Caïn, son buisson sur le dos,

Et de Séville il a touché les flots.

Hier au soir la lune était entière.

Tu t'en souviens sans doute, car ses feux

Ne t'ont pas nui dans le bois ténébreux.

Tout en parlant, nous avançons tous deux.

De pont en pont et d'abîme en abîme

Nous avançons, et par divers discours

Du long chemin nous abrégeons le cours.

Lorsque du roc ayant atteint la cime

Je vois en bas un cinquième fossé,

Le plus obscur que j'eusse traversé.

Comme en hiver dans les ports de Venise,

Quand les marins radoubent leurs vaisseaux,

La poix s'allume et bout dans les fourneaux.

Au dur travail chaque nef est soumise.

Ici leur poupe, et là leur proue, et là

Leurs flancs ouverts que la mer décliira.

Des travailleurs l'un dresse la misaine.

L'autre à sa base assure l'artimon,

Un autre tient l'étoupe et le goudron.

Un autre fend le sapin et le chêne.

Un autre lord en un cable puissant

Les flls tressés du chanvre obéissant.

Celui-ci court, celui-là sur l'enclume

Forge l'acier; et durant ces tmvaux

Retentissant du fracas des marteaux.

Oa voit la poix qui bouillonne et qui fume Parmi des jets de flamme, et l'on entend Siffler le fer dans le liquide ardent.

Tel un grand lac de bitume et de soufre Qui ne bout point sous l'action du feu, Mais sous l'ardeur des vengeances de Dieu,

Emplit ici tout l'espace du gouffre.

Son flot pesant avec peine dressé Monte en sifflant et retombe aflaissé.

Avec effroi tandis que je regarde D'un œil rougi par l'ardeur du brasier, J'entends soudain le Sage s'écrier :

Reviens ici, détourne-toi, prends garde!

En même temps sa main avec eflxii't Me saisissait et m'arracbait du bord.

J'étais semblable à l'bomme pris de crainte, Brûlant de voir le danger qu'il doit fuir, Ne l'osant pas, et pressé de courir.

Mon protecteur dans sa puissante étreinte Me contenait, quand je vis d'un coup d'œil Derrière nous un diable sur l'écueil.

Il était noir d'une manière atroce.

Et l'aile ouverte arrivait à plein vol, Ses pieds légers ne touchaient pas le sol.

Quel corps hideux! quel visage féroce!

Sur son épaule il portait un damné La tête en bas, livide et décharné.

Griffes et crocs de la cinquième fosse.

Voici, dit-il, un ancien de Zitta.

Soignoz-le bien. J'ai hàle en ce lieu-là.

De jour en jour notre pouvoir y hausse.

Là pour de Tor un si devient un no^

Et ce sont tous voleurs, fors Bonturo...

Jetant alors le damné dans la sauce,

Il s*en revient plus vite qu'un mutin

Que Ton détache aux trousses d'un coquin.

Le réprouvé dans ces ea^ux eflroyables

Fait le plongeon, et trouvant le bain chaud,

A la surface il remonte aussitôt.

Mais les démons qui gardent les coupables

Et que du pont couvre le tablier

Courent au bord. Je les entends crier :

Nous n'avons pas ici de sainte face

Que Ton implore, et Ton nage en cette eau

D'autre façon que dans le Serchio.

Hâte-toi donc de quitter la surface;

Et si tu veux éviter le harpon,

Fais sans y voir ton métier de fripon.

Cent coups dt; croc lui lardèrent la tête,

Et dans la poix l'envoyèrent plonger.

Tels, quand ils voient le bouilli surnager, Les marmitons armés de leur fourchette

Sont attentifs à leur devoir, et tôt

Font rebrousser la viande dans le pot.

Cache-toi bien, me dit tout bas le Sage,

Sous ce ro(Aer, afin qu'ils ne voient pas

De prime abord que tu viens sur mes pas.

Et quelque affront que me fasse leur rage,

Sois sans frayeur ; j'ai déjà soutenu

De tels assauts, et j'en suis revenu.

Il traversa le ponfà Tinstaut même ; El dès qull fut sur le sixième bord, 11 eut besoin d*être prudent et fort.

Tels que des cbiens, lorsqu'un pauvre bohème Prie à la porte eu demandant sou pain, Lui courent sus et font passer sa faim ;

Tous les démons dans une rage extrême Du nouveau val barrèrent les chemins, En brandissant leur harpon des deux mains.

Que uul devons, dit-il, n'agisse eu traître!

Mais envoyez un des vôtres savoir Pourquoi je viens dans le royaume noir;

En quelques mots je me ferai connaître, Et vous verrez si je suis un escroc ^ Bon à suspendre au bout de votre croc.

Ainsi parla Tintrépide poète.

Toute la bande aussitôt s'écria :

Marché conclu! vas-y, Malacoda!

Un s'en vient donc, quand tout autre s'arrête : Et s!approchant de mon maître, il lui dit :

Eh bien ! où sont tes lettres de crédit?

Malacoda, crois-tu, répond Virgile, Que j'eusse pu pénétrer en ce lieu, Si ce n'était la volonté de Dieu?

Laisse-moi donc pénétrer dans ta ville. ' Je suis ici par Tordre exprès du ciel, Et dans l'enfer j'accompagne un mortel.

Ce peu de mots abat l'orguei-l du diable ; Sa longue fourche échappe dé sa main, Et tombe à terre : Ouvrez-hii le chemin,

S*écria-t-il. Ce n'est pas un coupable  mettre au bout de nos butons ferrés.

Si vous frappez, vous vous repentirez.

Le Sage alors près de lui me rappelle :

Toi qui te tiens blotti sous le rocher, Viens, me dit-il, ne crains pas d'approcher.

Je me hâtai vers cet ami fidèle.

Mais les démons se hâtèrent vers moi, Et je crus bien qu'ils manqueraient de foi.

Ainsi j'ai vu hors des murs de Caprone Les assiégés sortant par compromis Passer tremblants entre leurs ennemis.

Je me serrai de toute ma personne Contre mon guide entouré des démons, Dont les propos n'étaient rien moins que bons.

L'un d'eux disait à l'autre : Camarade (1), Si sur la croupe, et par forme de jeu.

Du bout du croc je le chatouille un peu?

Fais, répondait en riant l'escouade.

Leur chef entend et prend un autre ton :

Tout beau, dit-il, doucement Scarmigliou.

Ensuite à nous ses discours s'adressèrent :

La sixième arche a crouléuians le fond.

Et ce chemin est dépourvu de poDt.

Hier au soir, quand trois heures sonnèrent, Mille deux cents et soixante-six ans

Avaient passé sur les débris gisants.

(i) Ei chinayan gli raffi, e : viioi ch' i' '1 tocchi, Diccva r un con 1' altro, in sul groppone?

E rispondean : si, fa cbe gliele accocchi.

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