II
Pour éviter cette grande ruine
Et plus avant descendre dans Dite,
Si de tous deux telle est la volonté, Dirigez-vous par la grotte voisine;
Elle aboutit au sommet d'un écueil
Par où l'on va dans le septième deuil.
Je mande là dix gardes de ma suite,
Chargés de voir si quelqu'un des damnés
Hors de la poix ne montre pas son nez.
Sans nul effroi marchez sous leur conduite.
Je leur défends de vous faire aucun mal.
Après ces mots, Tofficicr infernal Se retourna vers les siens : Calcabrine, . S'écria-t-il, Ciriat et Gagnas,
Farfarello, Libicoc, Dragnignas, Grafliacan, Rubican, Alichine,
Préparez-vous à marcher où je dis.
Barbarixa sera le chef des dix.
Du lac bouillant parcourez le rivage,
Et que ceux-ci sains et saufs soient conduits
Où ne sont pas les passages détruits.
Que vois-je, ô cie,\l quelle escorte sauvage!
En est-il donc besoin? dis-je au Romain.
Allons tout seul, si tu sais le chemin.
Toi si prudent d'ordinaire et si sage.
Ne vois- tu pas leurs sourcils se froncer,.
Grincer leurs dents et leurs yeux menacer? Je ne veux point que la peur te chevauche
Mal à propos, répondit-il. Leurs dents
Grincent sur ceux qui bouillent là-dedans.
Les dix démons défilèrent à gauche, Mais tous ensemble avaient auparavant Montré leur langue au chef, et lui devant
Fit de son c... (1) un instrument 'à vent.
CHANT XXn
J'ai souvent vu des 'cavaliers en armes
Rompre, former et reformer leurs rangs :
Je les ai vus se heurter 'dans tes champs, Peuple arétin, sujet à tant d'alarmes.
Des chevaliers j'ai vu les fiers tournois ;
J'ai des châteaux entendu les beffrois, Tambour, trompette et toute autre fanfare
Des instruments qui sonnent le danger
En Italie et pays étranger.
Mais nulle part à ce signal bizarre
Je n'avais vu des troupes s'ébranler, -
Ni des marins sur les mers s'appeler.
Les dix démons nous guidaient sous la voûte.
Quels conducteurs? quels propos odieux?
L'église aux saints et la taverne aux gueux. ' Quand le dauphin sur la hquide plaine
Recourbe en arc l'épine de son dos,
Et du gros temps prévient les matelots; Ainsi parfois pour alléger sa peine
Un des damnés montrait son dos à l'air.
Et le rentrait plus vite que l'éclair.
(i) Mar prima avea ciascun la lingna stretta Co' demi verso lor duca, per cenno, Ed egli avea del eul faUo trombetta.
116 L'El^JFER
Quand des marais l'aquatique habitante Cachant son corps et ses pattes sous Feau Ne laisse voir que le bout du museau ;
Tel sur les bords de la résine ardente Les réprouvés en foule se montraient, Et devant nous soudain disparaissaient.
Or, comme on voit parfois une grenouille Moins prompte à fuir que les autres ; ainsi Par ses bourreaux se laissa prendre ici
Un des pécheurs que le bitume souille.
Graffiacan, le plus proche des dix.
Le prit du croc par ses cheveux roidis ;
Et le tira dehors comme une loutre.
J'avais ouï Tofficier des démons Les appeler tous les dix par leurs noms,
Lorsqu'il avait choisi l'escorte ; en outre, Ils se nommaient entre eux à tout moment.
Je pouvais donc les connaître aisément.
Eh ! Rubican, criaient-ils avec rage, Mets-lui la fourche au dos pour l'écorcher !
Bf ûlant de voir et craignant d'approcher,
Je demandai, mais à voix basse, au Sage :
Peux-tu savoir le nom de ce pécheur, Entre leurs mains tombé pour son malheur?
Sans me répondre il s'avança vers l'àme :
Quel fut ton nom, dit-il, quand tu vivais, Et ton pays? Je suis un navarrais.
Ma mère m'eut par un commerce infâme D'un débauché qui mangea tout son bien, Et qui vécut et mourut en vaurien.
Un grand seigneur me prit à son service.
Placé plus tard près du bon roi Thibaut,
Je me montrai digne fils d'un ribaud, Mentant, volant et vendant la justice.
De ces méfaits je paie ici le prix.
Là Giriat, le plus méchant des dix, Et comme un porc ayant double défense,
Le perça d'une au lieu le plus charnu.
• Entre les chats le rat était venu.
Il payait vite et cher cette imprudence.
Quand l'éloignant du croc de ses soldats,
Barbarixa renferma dans ses bras.
Que nul, dit-il, ne frappe à cette place.
Parlant ensuite à mon unique appui :
Veux- tu savoir autre chose de lui, Fais ta demande avant qu'on le défasse.
Virgile dit au damné : Parmi ceux
Qui sont cachés dans le fleuve poisseux, En confiais-tu de la langue romaine?
J'en quittais un quand je vins en ce lieu;
Fussé-je encore avec lui dans le feu I Je ne craindrais de la bande inhumaine
De nos bourreaux les griffes ni le croc !
C'est trop longtemps, s'écria Libicoc, Laisser en paix cette infâme hypocrite.
11 dit, le frappe au bras et de sa peau
D'un coup de fourche il arrache un lambeau.
Un autre encor, c'est Draguignas, l'imite, La fourche en l'air; mais leur chef furieux Lance un regard qui les contient tous deux.
m L'ENFER
Tandis que l'ombre étanche sa blessure, Quel est celui, reprend mon compagnon, Que tu quittais ? Son pays et son nom ?
Apprends-nous-les. Comité de Gallure Qui trahissant son prince et son pays, A prix d'argent aida leurs ennemis.
Vase rempli de fourberie impure, 11 dit lui-môme avoir fait pis encor.
De don Sanchez, Seigneur de Logodor,
Dans cet abîme il est inséparable.
Ds ne vont pas Fun sans l'autre, et toujours Sur la Sardaigne ils font de longs discours.
Ab ! mais, voyez la fureur de ce diable !
Je parlerais encore, mais je crains Qu'il ne s'apprête à m'astiquerles reins.
Leur grand prévôt tourné vers Farfarelle Qui du pécheur allait trouer la peau.
Dit en colère : Arrière, horrible oiseau!
Et revenu de sa crainte mortelle.
Le réprouvé renouant l'entretien, De s'échapper manigance un moyen.
Si vous voulez voir des ômes en peine De la Toscane ou du pays lombard.
Je puis, dit-il, et plus tôt que plus tard,
En appeler une demi-douzaine, Si toutefois cédant à votre vœu.
Ces noirs démons vont à l'écart un peu.
Je sifflerai comme c'est notre usage, Lorsqu'un de nous s'aventure dehors; Et plus de sept accourront vers ces bords.
CHANT XXll 119
Oyez, oyez le malin personnage,
Cria Gagnas qui dressa le museau,
Et secoua la tête, mais tout beau !
Espères-tu qu'un damné nous abuse ?
Pour t'échapper trouve un autre chemin.
Le réprouvé qui jouait au plus fm, Et dans son sac avait plus d'une ruse :
Oui, bien malin, moi qui sous vos harpons
Amènerais, dit-il, mes compagnons !
Alichino se laissa prendre au piège,
Et contre tous il soutint le pécheur.
Mais, lui dit-il, si tu fais le farceur.
Pour échapper au péril qui t'assiège,
Je te suivrai non pas à pied, mon bon.
Mais l'aile ouverte au-dessus du chaudron.
Retirons-nous à deux pas du beau sire,
Laissons-le libre, et voyons à tout prix
S'il vaut tout seul plus que nous autres dix. Voici, lecteur, de quoi te faire rire.
Les dix démons. Gagnas tout le premier, . Tournent le dos au rusé prisonnier.
Lui, l'œil au guet quand chacun se retire,
Presse du pitîd le sol, et jusqu'au fond
Du lac brûlant il s'élance d'un bond.
D'étonnement, de colère et de honte
Les dix démons rugissent à la fois.
Alichino s'envole sur la poix.
En s'ècriant : Je te tiens! mais moins prompte
Que ne le fut la terreur du renard,
L'aile du diable arrive ici trop tard.
Il se relève et revole au rivage, Aussi confus et hargneux qu'un faucon Qui voit sods Teau disparaître un héron.
Mais Calcabrine irrité de Toutrage, Rt tout heureux, pour en tirer raison, De s'en pouvoir prendre à son compagnon,
Vole vers lui, le saisit par derrière ; L'autre se tourne ; ils luttent, et tous deux Prennent un bain dans le lac sulfureux.
L'ardeur du feu refroidit leur colère ; Mais c'est en vain qu'ils tentent par trois fois D'ouvrir leur aile où s'attache la poix,
Barbarixa touché de leur disgrâce Veut qu'à l'instant quatre de ses démons Aillent, munis de crocs et d'avirons.
Les retirer de cette poix tenace.
On obéit ; et bientôt hors du puits Us sont tirés tous deux à moitié cuits.
Nous laissons là les diables déconfits.
Nous poursuivons notre route en silence.
Seuls, lui devant, moi derrière et front bas, Gomme s'en vont des moines pas à pas.
Je me rappelle en cette circonstance L'œuvre d'Ésope où la grenouille au rat Prétend servir chez elle un méchant plat.
De ces deux faits l'exacte ressemblance En mon esprit fait naître un noir soupçon ; Et sur ma peau la peur court en frisson.
CHANT XXlll 121
Je me disais : c'est nous qui sommes cause
Qu'ils ont été bafoués et rôtis ;
N'espérons pas avant que d'être pris, Que de leurs pieds la vitesse repose.
Ils nous courront, ou je me trompe bien,
Gomme le lièvre est couru par le chien.
Cédant alors au trouble qui m'agite,
Et regardant derrière à chaque pas,
Je m'écriai : Si tu ne trouves pas Un sûr moyen d'échapper au plus vite,
J'entends, je vois les dix démons rugir, ' Et de mon sang leurs griffes se rougir ; Tant ma frayeur est vive, ô mon cher maître !
Il me répond : Si j'étais un miroir.
Tu ne pourrais si promptement t'y voir, Que dans ton cœur mon regard ne pénètre ;
Et mon soupçon est au tien si pareil,
Que de tous deux je prends un seul conseil. Si de ce roc où le val se termine
On peut descendre, un moment nous sufQt
Pour échapper au péril qui nous suit.
Il dit, se tourne, et contre sa poitrine
M'enveloppant de ses bras paternels,
Au moment môme où ces démons cruels Viennent sur nous l'aile ouverte et rapide,
11 court, il vole, ainsi qu'au premier bruit
D'un incendie éclatant dans la nuit, Parmi la flamme une mère intrépide
Saisit son fils et se hâte de fuir,
Sans se donner le temps de se vêtir.
Ayant plus soin de lui que d'elle-même.
Tel dans ses bras Virgile m'étreignant Gagne le haut du rocher effrayant.
Et là, glissant d'une vitesse extrême, Comme le flot qui cherche le moulin Y court plus prompt plus il en est voisin,
Il est à peine au bas de cet abîme, Que les démons paraissent au dessus.
Mais, grâce au ciel, nous ne les craignons plus.
Car le grand Dieu qui pour punir le crime Les fit bourreaux du cinquième contour, Leur interdit d'en quittçr le si^jour.
En avançant dans la sixième enceinte Je vois d'abord des milliers de maudits Étincèler sous de riches habits ;
Et d'un pas lent où la fatigue est peinte Faire en pleurant le tour de leur prison.
C'est une mante à large capuchon
Qui les recouvre, éternelle compagne Suivant leurs pieds et tombant sur leurs yeux, Mante semblable au sac disgracieux
Où s'enveloppe un moine d'Allemagne.
Mais le dessus en est chamarré d'or, Et le dessous d'un plomb plus lourd encor.
L'affreux manteau que Frédéric deuxième Imagina contre les grands forfaits, Tout lourd qu'il fût, serait léger auprès.
Quel vêtement, ô justice suprême !
Quel vêtement qui doit être porté Non pas un jour, mais une éternité !
Ces malheureux marchaient en longue file;
Nous les suivions à gauche, et chacun d'eux
Allait si lent sous l'habit douloureux, Qu'à leur côté chaque pas que Virgile
Faisait et moi, toujours nous nous trouvions
En route avoir de nouveaux compagnons.
Je lui disais : Cher maître, que je puisse
Savoir le nom de l'un de ces pervers .
Et quels forfaits le plongent aux enfers.
Or, l'un dû ceux qui souffraient ce supplice,
Reconnaissant l'accent toscan, cria :
Arrêtez-vous ! veuillez m'attendre là, Vous qui courez dans cet air sans lumière.
. Je puis peut-être et mieux qu'aucun de nous
Répondre au vœu qu'exprime l'im de vous.
Le Sage dit : Il faut le satisfaire ;
El pour pouvoir suivre son entretien,
Nous réglerons notre pas sur le sien.
Arrête-toi. J'obéis en silence,
Et j'en vois deux dont l'œil étincelant
D'être avec nous marque un désir brûlant ; Mais dont le pied sous la charge n'avance
Qu'avec lenteur dans cet âpre chemin.
Auprès de nous ils arrivaient enfin, Et tous les deux d'un regard long et louche
Sans dire un mot ils me dévisageaient ;
Et puis tournés l'un vers l'autre, ils disaient : De celui-là remarques- tu la bouche?
Il parait vivre, il respire, et comment
Vont-ils tous deux libres du vêtement
Qui nous opprime ? fils de la Toscane, Es-tu vivant me dirent-ils alors, Toi qui descends sur lés terribles bords
Où du Très-Haut la justice condamne Tout hypocrite à gémir sous le poids Et la douleur du manteau que tu vois ?
Qui donc es-tu? consens à nous le dire.
Je suis né, dis-je, en la grande cité Que TÂrno baigne et je n'ai point quitté
Cette enveloppe où notre âme respire.
Mais vous, quel mal fait ruisseler vos yeux?
Et qu'étiez-vous sous la voûte des cieux ?
Ayez pour moi la môme complaisance Que j'ai pour vous. L'un des deux me répond : D'or par dessus, et par dessous de plomb,
Comme les poids entraînent la balance, Ces lourds manteaux que vous voyez sur bous Nous font craquer des reins et des genoux.
Frères Gaudents tous deux et de Bologne, Nos noms étaient, le mien Catalano, ^ Quand nous vivions, le sien Lodcringo.
Tous deux d'accord trahîmes sans vergogne Les Florentins qui nous avaient clioisis Pour maintenir entre deux grands partis
La paix publique, et de nôtre-besogne Le Gardingo par le feu dévasté Montre la trace à ton peuple attristé.
Je commençais une réponse amère :
Moines, vos maux. ^ je n'en pus dire plus,
, Épouvanté de ce que j'aperçus.
CHANT XXIIl 125
Un des maudits cloué contre la terre,
Le corps en croix à Taide de trois pieux,
La barbe errante et des pleurs dans les yeux. A mon aspect il se tord, il soupire.
Je frémissais, Catalano me dit :
Regarde bien; c'est ce prêtre maudit Qui du saint temple avait reçu Tempire.
Il proposa, pharisien jaloux.
Qu'un seul mourût pour le salut de tous.
Nu sous nos pieds en travers de la voie,
Nous lui passons tous dessus un par un.
Il sait ainsi ce que pèse chacun.
De ce tourment sont devenus la proie,
Lui, son beau-père et tous ceux du Conseil
Qui fit aux Juifs un malheur sans pareil.
A ce discours je remarquai le Sage
S'émerveillant sur ce grand criminel
Étendu là dans Texil éternel.
Ensuite au moine : Ëst-il quelque passage.
Demanda-t-il, à droite de ce val,
Où nous puissions dans le monde infern^ Descendre encore et suivre notre route
Sans recourir aux soins d'un ange noir?
Peux-tu, dis-moi, nous le faire savoir?
Ainsi parlait le poète avec doute.
Oui, près d'ici, plus près que tu ne crois.
Est un rocher reliant autrefois Les murs du haut et du bas de l'ablmc.
Il est rompu dès longtemps en deux parts.
Et ses débris dans le fond sont épars.
Mais vous pourrez descendre de sa cime Par un sentier glissant où votre pi6 Aura besoin d'être ferme appuyé.
Ah ! dit Virgile en secouant la tôte, L'ange déchu, harponneur des damnés, Tout autrement nous avait renseignés.
L'ombre reprit : La bourde était complète, Mais j'ai du diable ouï dire souvent, Qu'il est surtout un menteur impudent.
Ces derniers mots échangés, le poète Partit grand train d'un air un peu troublé.
Je mis mon pas à son pas redoublé,
Et laissai là le peuple emmantelé.
Lorsque l'année en sa vigueur native Sous le Verseau voit les feux du soleil Et la nuit sombre égale au jour vermeil,
Si le matin sur la terre captive Le givre étend comme sa blanche sœur De son manteau l'éclatante couleur, . Le villageois qu'un dur travail fait vivre Se lève, sort, et remarquant les cliaraps.
Les prés, les bois mouillés et blanchissants,
A la douleur en son tme il se livre, Craignant de perdre au logis enfermé Du jour présent le gain accoutumé.
Bientôt il voit s'évanouir le givre ; Le doux espoir ranime ses esprits, .
Et dans les champs il conduit ses brebis.
Du Sage ainsi la ligure chagrine
Me troubla tout, et non moins promptëment
Son doux regard apaisa mon tourment.
Car arrivés près du pont en ruine,
Calme et riant il me chercha de l'œil
Que je lui vis dans la forôt du deuil.
Ouvrant les bras, et calculant d'avance
Les moyens sûrs d'accomplir son despein,
Il m'enveloppe et me tient sur son sein.
Joignant alors l'ardeur à la prudence.
De cime en cime il me porte en disant :
Assure bien ton pied en le posant ; Prends garde ici que l'appui ne t'échappe ;
Prends garde là que ce rocher tremblant
Dans ses débris ne t'entraîne en croulant, Tel chemin n'est pour les porteurs de chape,
Car lui, léger, et moi, presque porté,
N'en pouvions mais ; et si de ce côté Le mur qui ceint le val des hypocrites
N'eût pas été beaucoup moins élevé.
Jamais en haut je ne fusse urrivé.
Mais de Tenfer les dix formes prescrites.
Diminuant par chacun des contours
Qui le compose en descendant toujours.
Plus on descend, plus chaque mur s'abaisse.
Nous atteignons enfin le haut du pont.
D'où la ruine a croulé dans le fond.
Privé d'haleine et tombant de faiblesse.
Quand j'eus conquis le bonheur de m'y voir,
Force me fut aussitôt de m'asseoir.
Il faut, mon fils, que tu te dépoltronnes, Et ce n*est pas en faiblissant ainsi, Dit le Romain, que Ton avance ici..
La gloire n'a de splendides couronnes Que pour un but poursuivi constamment, But noble et saint; et qui vit autrement,
Qu'est-il sinon cette vaine fumée Que Taquilon disperse dans les airs,- Ou cette écume errante sur les mers?
Lève-toi donc, et de courage armée, Que ta vertu redoublant ses efforts Au dur travail assouplisse ton corps.
Nous trouverons un plus roide passage.
Et c'est bien peu que ces rocs soient gravis. Si tu m'entends profite de l'avis.
Je me levai, montrant plus de courage Qu'il n'en restait dans mon cœur défaillant.
Va, dis*-je, va ; je suis fort et vaillant.
Nous avançons dans cet air sombre et vide Sur le roc nu, par un étroit sentier Plus âpre au pied que n'était le dernier.
Tout en marchant je parlais à mon guide, Pour lui cacher ma faiblesse, et ma voix Retentissait contre les durs parois.
Et tout à coup de ce profond abîme Monte une voix qui frappe l'air troublé D'un son lointain et mal articulé.
Je ne sais point ce que la voix exprime.
Nul mot entier n'arrive jusqu'à nous.
Mais elle semble empreinte de courroux.
Je cherche en bas d'une vue inquiète.
Stérile effort! dans cet aîr Vide et noir
L'œil d'un vivant ne peut percer et voir.
Je me redresse' en disant au poète':
Viens^ descendons jusqu'au bord ; je ne puis
Rien'distinguer des hauteurs où je suis.
Je viens, dit-il, car à juste requête
Pour bien répondre, on accède d'abord.
Nous venons donc sur le huitième bord.
Et là, voyant la fosse tout entière,
Un tel amas de serpents furieux
S'y déploya sous l'orbe de mes yeux, Amas grouillant sur la noire poussière,
Que j'en frissonne, et leur souvenir seul
Me rend encore aussi blanc qu'un linceul.
Ni la Libye et ses funestes sables,
Ni la mer Rouge et ses bords venimeux.
Ni du vieux Nil les rivages fameux,' Réunissant les races cffroyables^
De scorpions, amphisbènes, aspics,
Éancres, phares, jaculi, basilics, Ne montreraient sur la terre vivante
Un nombre égal de monstres furieux, .
Ni si diters qu'en renferment ces lieux.
liCs réprouvés nus et froids d'épouvante,
Sans nul moyen d'échapper à leurs dards.
Dans ce cachot couraient les yeux hagards.
Un long serpwit, torluieuse ceinture.
Contre le dos leur attache les mains,
Plonge sa queue et ses dents daifô leurs reins; 41. • 9
Et pour y mieux appuyer sa morsufe, De ses replis Tuh sut Taatie amassés Forme devant des nœuds entrelacés.
Tandis q[n'au bord je marchais en silence, .
Un des damnés qui passait près de nous Foule un serpent. Le reptile en courroux
Sur le pécheur fond avec violence, Et de son dard il le perce à Tendroit Où notre cou sur nos épaules croit
En un instant le malheureux s'allume, Il brûle, il fond comme la cire et Teau* Déjà de cendre il n'est plusqutin monceau.
Mais que lui sert que le-feu^le consume?
Il se relève k mes yeux eKrayés, Et reparait debout sur ses deux pieds.
Tel le phénix, immortelle nature, Oiseau nourri des larmes de l'encens, Le même jour qu- il finit cinq cents ans,
De nard, d'amome et de myrrhe très-pure Forme un bûcher qu'il expose au soleil, Y monte, y brûle et renaît plus vermeil ;
Ainsi jamais sa course ne s'achève.
Ou tel plutôt possédé du démon, Frappé d'un mal effroyable et sans nom,
Un homme tombe, et lorsqu'il se relève, Pâle et tremblant des maux qu'il a soufferts. Roule des yeux hagards et de travers.
Tel le damné parut sortir d'un rêve.
juste Dieu, Dieu terrible et jaloux,
Gomment peut-on s'exposer à tes coups?
Au malheureux à Tépouvanle en butté, -
Mon protecteur demande quel il est.
n lui répond d'un visage inquiet, Comme quelqu'un qui cède, mais qui lutte :
Dans les enfers depuis très-peu de temps
Je suis tombé des beaux pays toscans, Où j'ai vécu moins en homme qu'en brute,
En vrai mulet. Je suis Vanni Fucci,
Né dans Pistoie, et digne d'être ici.
Mais pourquoi donc dans la huitième enceinte?
Je le croyais, dis-je, dans cet étang
Où sont jetés tous les hommes de sang.
Demande-lui de répondre sans feinte,
Dis-je au Romain. Le damné m'entendit,
Et sur-le-champ éa honte resplendit D'une rougeur qui lui couvrit \k face :
J'ai moins souffert sous la faux du trépas, . Que d'être vu par toi dans ces lieux bas !
Un tel aveu f^ut-il que je le fasse!
C'est pour avoir, sacrilège voleur, .
Kllé, dit-il, les vases du Seigneur, ~ Et sans pitié laissé pendre à ma place
Un innocent, que je paye en ce lieu
Double tribut aux vengeances de Dieu.
Et cependant modère un peu la joie
Que de mes maux tu semblés ressentir ;
Si de l'enfer tu dois jamais sortir.
Devant mes yeux, ton destin se déploie.
Prête l'oreille, et grave en ton esprit
Ces mots vengeurs! 11 se lut, et repnt :
132 L'BNFER
Les noirs seront exilés de Pistoie.
Florence alors de peuple changera;
Et Mars debout dans le val de Magra, Amoncelant la colère et les haines,
Forme une nue enceinte de soldats.
La nue éclate, et d'horribles combats ' Des picentins ensan^antent les plaines.
Les blancs en vain tentent de résister, . ' ^ Et leur parti cesse là d'exister.
Je te rapprends, alin de t'attrister.
Le réprouvé leva sa face blême, Et des deux mains faisant la figue au ciel, Voilà pour toi, cria-t-il, Dieu oruelî
Mais un serpent, et depuis je les aime, Saisit rimpie à la gorge, et serrant La voix qui' meurt dans le gosier i)éant,
11 semble dire : Avale ton blasphème !
Un autre encore attache les deux bras D*un triple nœud pour qu'ils ne bougent pas.
Tout mouvement leur devient impossible.
de Pistoie exécrable cit^, Puisque l'orgueil de là pervwsité
Croit dans tes murs de plus en plus horrible, Brûle-toi donc toi-même, et disparais Du sol toscan que souillent tes forfaits!
Nul n'a montré d^ns la race maudite Autant d'orgueil, pas môme le thébain Que fbudroya le pouvoir souverain.
Sans dire un mot l^danmé prit la fuite,
Et j*aperçus imiSntaure en fureur
Criant : Où donc est ce bla^hémateur?
Je ne crois point qu'un amas de reptiles, .
' Tel que Celui qu'il portait sur les reins,
Grouille en été dans les marais pontids. , Ils ruisselaieînt sur ses jambes agiles,
Sa large croupe, et partout où son corps
Prend d'un cheval les monstrueux dehors.
Un grand dragon entre les deux épaules
Soufflait le feu par la bouche et les yeux, . •
Et nettoyait le chemin devant eux.
Mon conducteur m'adresse ces paroles :
Tu vois Gacus, terreur de l'Aventin, .
Voleur subtil et farouche assassin.
Il est plongé plus avant que ses frères
Dans les enfers, pour avoir des taureaux
Du grand Hercule enlevé les plus beaux.
De la massue aux pointes meurtrières
Il endura sur ses membres meurtris
Cent coups au moin^, et n^en sentit pas dix.
Durant ces mots, et tandis que le diable
Va galopant après le réprouvé,
Auprès de nous dans l'ombre est arrivé D'aiitres pécheurs un trio détestable.
Que nous aurions dépassés sans les vdir,«
S'ils n'eussent pascrié dans cet air noir :
Quels ôtes-vous? leur appel nous excite
A regarder plus fixement en bas.
Je crois d'abord ne les connaître pas. .
Mais en cela j'allais beaucoup trop vite.
Gomme en effet il arrive eu parlant Qu'on va parfois Tiln Tautre s'appelant,
Et que les noms s'échangent au passage :
De même ici par cas il arriva Que l*un d'eux dit : Où donc est Cianfii ?
Et moi, surpris, pour prévenir le SagC Que je savais quels étaient ces damnés, Je mis un doigt sur le bout de mon nez.
Si ce qui suit te parait incroyable, Âmi lecteur, ce n'est point merveilleux.
Moi qui yai vu, je doute de mes yeux.
Un long serpent des profondeurs de l'antre Sur l'un des trois sur six pieds s'élança, Et tout entier des six pieds l'eidaça.
Ceux du milieu le saisirent au ventre, Ceux de devant sur les deux bras pendants, Et sur la face il enfonça les dents.
Ceux de derrière étreignirent les cuisses :
La queue aiguë entre les deux passa.
Et tout le long des reins se redressa.
Jamais le lierre en ses noueux caprices Ne s'est collé contre un mur ruiné, Comme le monstre à la peau du danmâ
•Fondant alors comme fond de la cire Que l'on expose à la grande chaleur, Ils échangeaient leur forme et leur couleur,
Se détruisant tous deux sans se détruire.
Ils n'étaient plus ce qu'ils avaient été Sans être rien de fixe et d'arrêté.
Gomme un papier que Ton présente aux flaHiraef ,
Voit par tlegrés décroître sa blancheur,
Tels s'effaçaient le monstre et le pécheur.
Hélas ! Âgnel, criaient les autres âmes,
Que deviens-tu? quel changement hideux !
Tu n'es plus un et yous n'êtes pas deux.
Tous deux déjà n'avaient plus qu'une tête
Dont la figure offrait en traits frappants
L'aspect divers de l'homme et des serpents.
Des bras de l'homme et des pieds de la béte
Deux bras nouveaux se formèrent alors ;
Tôqt fut étrange en cet étrange corpsv Poitrine, ventre et cuisses et le reste.
D'aucun des denx plus rien ne demeurait;
Ça n'était plus personne, et ça marchait.
Gomme en été sous la flamme céleste
Passe un lézard qui d'un lieu dans un lieu
Dans le chemin semble un éclair de feu ; Tel accourait un serpenteau livide,
Noir comme un grain de poivre et l'œil ardent;
D perça l'un au creux par où l'on prend Du corps naissant la nourriture humide,
Et devant lui tomba sans mouvement.
Lui, ne dit rien au monstre; seulement Debout, l'œil fixe, il le regarde et bâille,
Gomme quelqu'un que viendrait assaillir
Soudainement le besoin du dormir, Ou que l'ardeur de la fièvre travaille.
Très-fixement tous deux se regardaient;
Très-fortement tous les deux ils fumaient.
L'un par sa plaie et l'autre par la bouche ; Et les vapeurs qu'ensemble- ils <?xhalaieni En une seule autour d'eux se mêlaient.
Que de Lucain la muse si farouche, Lorsqu'il dépeint Nasside et Sabellus, Ecoute ici quelque chose de plus. .
Qu'Ovide change en ses vives peintures La nymphe fen source et le prince en dragon; Je ne suis point jaloux de son renom ; Car face à face opposant deux natures, Membre par membre, il n'a pas dans ses vers Changé leur être en un être divers.
L'esprit blessé, tandis que du reptile La longue queue en deux branches s'ouvrait, Réunissait ses pieds et les serrait.
En même temps l'ouverture mobile Que fait la cuisse et la jambe en marchant, Du tçonc en bas se ferme sur le champ.
Le changement que chacun d'eux endure Est des deux parts prompt et simultané.
Ce que l'un perd est par l'autre gagné.
Déjà la peau sur l'homme est verte et dure ; Sur le serpent elle est blanche et mollit.
L'un devient rude et l'autre s'assouplit.
Je vis les bras entrer dans leur jointure, Et du serpent les pieds croître et grossir, Comme les bras de l'homme s'accourcir.
Les pieds d'arrière entortilléç ensemble Chez le serpent font le membre honteux Que la pudeur couvre et dérobe aux yeux.
Le même meoibre ailleurs se désassemble,
Change de forme, ^et se fenda\pt en deux
Bevient les pieds du pauvre malbeureiix.
Leur vapeur double, épaisse et délétère
Ûte le poil à l'un des patients,
Et le transporte à Tautre en même temps.
L'un se leva, l'autre tomba par terre,
Mais sans cesser de s'entre-regarder.
Au changement ce regard semble aider.
Celui des deux qui devient homme amène
Vers chaque tempe une part du museau,
Pour en former Toreille et son tuyau.
Le superflu delà chair inhumaine
Fait par devant les lèvres et le nez ;
Et cet organe est des mieux dessinés.
L'autre en museau prolonge son visage,
Et dans sa tête, ainsi qu'un limaçon,
A chaque oreille il ouvre une prison.
Sa langue avant pro^pfe à l'humain langage
Est dans sa gueule un aiguillon siffleur.
. Au même instant cessa toute vapeur.
Privé du don d'exprimer des paroles.
Dans la vallée il s'enfuit en si£flant.
L'autre le suit et chiche en lui parlant.
Puis retournant ses nouvelles épaules :
Je veux, dit-il au damné qui restait,
Que Buoso rampe comme j'ai fait.
Ainsi j'ai vu dans les septièmes geôles
Les réprouvés se métamorphoser.
Puisse un sujet tout nouveau m'excuserî
138 L^ENFEh
Quoique mon cœur frémît et que je fusse Presque aveuglé par tant d'objets hideux, Les trois pécheurs ne purent fuir mes yeux *
Si promptenjeni, que je ne recorihusse Les traits mortels de Puccio Sciancat, Demeuré seul en son premier état.
Gavil de l'autre a vu l'assassinat.
Réjouis-toi, Florence, ô ma patrie î Ton nom si grand sur la terre et les mers A retenti jusqu'aia fond ies enfers.
Cinq de tes fils, ù mortelle infeimie!
Cinq de tes fils que tu<comblas d'homieurs Y sont punis comme insignes voleurs.
Entre eux et toi la honte est solidaire.
Mais du matin«si les songes sont vrais, Tu vas savoir et sans de longs délais
Ce que Prato te garde en sa colère; Et puisque ainsi le ciel l'a décrété, . Pourquoi ce coup ne t'est-il pas porté
A l'instant même ? U me serait moins rude ; Car plus il tarde, et plus, l'âge croissant, L'exil pour moi sera triste et pesant.
Nous repartons dans cette sotitude.
Et sur le roc qui nous servait d'appui Virgile monte et m'attire après lui.
Chaque saillie où nos pieds s'appuyèrent.
De nos efforts redevint le diemin ; Nous nous aidions des pieds et de la main.
En ce momeat mes esprits se troublèrent,
Réfléchissant aux objets odieux
(jui sur la route avaient frappé mes yeux.
Et depuis lors une peur salutaire,
Qui s'empara de mon cœur combattu,
Retient mes pas dans la droite vertu, Pour ne pas perdre au bout de ma carrière
La part du bien que Dieu m'a destiné,
Ou Taslre heureux sous lequel je suis né.
Sur les coteaux qui dominent la plaine
Se reposant le soir dans la saison,
Où le soleil darde sur Thorizon Le plus longtemps sa flamme souveraine,
Un villageois voit moins de vers luisants
Étinceler dans ses prés et ses champs, Que je ne vis des flammes par centaines
Et par milliers dans le huitième rond;
Dès que je pus en distinguer le fond.
(]omme autrefois le prophète Elisée
Voyait monter vers le ciel empiré
Le char de feu de son maître inspiré, D'un vol si prompt que même la pensée
Ne le suivait qu'à peine, et qu'il semblait
Un astre errant qui file et disparait.
Ainsi des feux couraient dans cet abîme.
Et chacun d'eux déguisant son larcin
Enveloppait un pécheur dans son sein.
Si le rocher dont j'occupais la cime
^e m'eût prêté son secourable appui,
J'allais tomber, tant mes sens'm'avaient fui.
Hon protectear qui remarque mon trouble, Mon fils, dit-il, tous ces feux consumants A des damnés servent de vêtements.
•Il dit, et moi dont la terreur redouble, Je lui réponds : Je le soupçonnais bien, Et je voudrais, pour ouvrir Tentretien,
Savoir celui qui soufire en cette flamme, Dont le sommet s'ouvre en deux larges plis Comme au bûcber des frères ennemis.
Voici, dit-il, ce que ta voix réclame.
Ëcoute bien : Là souffrent justement Enveloppés dans le même tourment
Les deux chefs grecs, Ulysse et Diomède, Gomme autrefois -de ruse enveloppés Ils égorgeaient les Phrygiens trompés.
Ils payent là le sanglant intermède .
Qui perdit Troie et ces fameux remparts, D*où sont venus Rome et les fils de Mars;
Ils ont aussi du temple de Minerve Souillé rhonneur et livré méchamment Déidamie à son parjure amant.
Si dans ces feux qu'avec frayeur j'observe Leur bouche peut articuler des sons, Dis-je, permets que nous les attendions.
Permets-le moi, maître, je t'en supplie! • Mon àme entière a passé dans mes yeux.
Vois le désir qui me penche vers eux.
Cette prière a le droit d'être ouïe, Répondit-il; mais laisse-moi pai'ier, Car, étant Grecs, ils pourraient s'en aller *
Sans te vouloir accorder de réponse.
Lorsque la flamme est venue assez prto
Pour que Virgile accède à mes soubaits, J'entends ces mots que sa bouche prononce :
vous, dit-il, qu'enferme un môme feu,
Si j'ai de vous mérité quelque peu, Quand je touchais la lyre poétique,
Que Tun de vous nous dise sans détour
Dans quel pays il ^ perdu le jour.
Le plus haut jet de cette flanune antique ^
Gémit d'abord en son sommet mouvaut, .
Comme le feu que tourmente le vent.
Ensuite il parle, et j'écoute immobile :
Quand je quittai Circé qui me retint
Phis d'une aianée avant qu'Énéas vint Devant Gaète et nommât cette ville,
L'amour d'un fils que je brûlais de voir.
Les longs regrets d'un père, et le devoir De consoler ma chère Pénélope,
Ne purent point, queltjue fûit leur eflbrt.
Éteindre en moi le vœu toujours plus fort De parcourir, outre la grande Europe,
Les autrçs parts de l'immense univers,
Pour y juger des bons et de? pervers.
En pleine mer je défiai Neptune
Avec ce peu de guerriers sans rivaux
Qui survivaient à vingt ans de travaux.
Un seul vaisseau portait notre fortune.
Des vastes flots nous vîmes les deux bords
Jusqu'àr l'Espagne où croissent cent trésors ;
Jusqu'au Maroc et llle de Sardaigne, Llle de Corse, et d'autres tour à tour Étincelaot sous les flammes du jour,
Brillauts joyaux de la mer qui les baigne.
Mes compagnons et moi nous étions vieux, Quand le détroit apparut à nos yeux,
Détroit fatal que la valeur d'Hercule Donna pour borne aux désirs des humains, Et néanmoins je poursuis mes desseins.
Derrière nous déjà Calpé recule :
Gbers compagnons, qui par mille dangers Avez connu des pays étrangers
Les plus lointains que le moude connaisse^ Préférez-vous k cet honneur si beau D'entrer, leur dis-je, en un monde nouveau,
Le peu de jours que la parque nous laisse?
Non, je ne puis croire cela de vous, .
Et de l'honneur je vous sais pluà jaloux.
Laissons la crainte à la brute sauvage; Elle meurt toute ; acquérons la vertu Et la science, et nous aurons vécu.
Ce peu de mots remplit d'un tel courage Ces nobles cœurs, que je n'aurais pas pu Les^ retenir quand je l'aurais voulu.
Vers le matin nous ouvrîmes nos voiles, De l'aviron battant les flots émus Et sur la gauche appuyant toujours plus.
L'ombre en tombant nous montra les étoiles De Vautre pôle, et le nôtre si bas Que hors des mers il ne paraissait pas.
Cinq fois la lune avait de sa himière
Renoavelé le mobile croissant,
Cinq fois caché son disque ôblouissaot, Lorsque parut une montagne altière
Dont^rair lointain noircissait les sommets
Plus élevés que je n'en.vis jamais.
Joyeux d'ab(^, Tespoir ne dura guère.
Du nouveau monde un tourbillon de vent
Vint et frappa notre uçf sur Favant.
Trois coups de suite il la roula dans Tonde;
Au quatrième il la 'prit à revers,
Et, soulevant la poupe dans les airs, Plongea la, proue en cette mer profonde,
Tant que des flots nous fussicms tous couverts.
Gomme il plaisait au roi de Tunivers.
Là s'arrêta le récit du pervers.
L'esprit souffrant que la voix de Virgile
Ne retient plus se détourne et s'en va.
Mais devant nous un autre se leva.
Sur le sommet de la flamme mobile
Qui l'enveloppe, un son vague et plaintif
Donne Téveil à mon œil attentif.
Tel du taureau que fabriqua Pérille,
Bt dans lequel .ce coupable ouvrier
Fut justement torturé le premier, Sortait un bruit de plainte inexprimable,
Plein 4'épottvante> et qui semblait formé
Par les douleurs de l'airain enflammé.
Ainsi la voix du damné misérable Ne trouvant pas de passage d'abord Contre le feu- luttait avec effort.
Mais lorsqu'elle eut rompu cette barrière, Gomme en sortant l'air déchire les- flots, Distinctement nous ouïmes ces mots :
toi vers qui s'élance ma prière, Toi qui parlais tout à l'heure lombard, Encore ici que j'arrive trop tard,
Puisque déjà tu reprends ta*t;arrière, Daigne à ma voix rester un seul instant; Je resté bien, et je brûle pourtant!
Si depuis peu de cette heureuse terre.
Ce beau pays où j'ai commis le mal, La mort vous jette en ce gouffre infernal,
Âpprenez-moi si la sanglante guerre Dans la Romagne exerce ses fureurs, Ou si la paix y console les cœurs.
Dites-le moi ! j'ai reçu la naissance Entre le mont d'oti le fleuve romain Nait et s'élance, et la ville 4'Urbin.
Le front baissé, j'écoutais en silence.
Mon protecteur me toucha de la main.
Parle-lui, toi, dit-il, c'est un latin.
Et moi d'abord, ma réponse étant prête, Je dis : toi que le courroux de Dieu Couvre en entier d'un vêtement de feu.
D'affreux tyrans la Romagne est sujette; Toujours la guerre y couve en leur esprit; Nulle pourtant aujourd'hui n'y rugit.
Rien n*a changé dans le sort de Ravenne
Depuis longtemps ; Taigle de Polenta
Étend son vol jusque sur Cervia.
Le lion vert dans sa griffe inhumaine
Étreint la terre où le sang des Français
D'un fleuve rouge inonda les guérets.
Les deux Verruch, le vieux et le moderne!
Qui de Montagne ont déchiré le flanc,-
Gomme toujours se -baignent dans le sang.
Les deut cités de Lamone et Santeme
N'ont pas cessé d'être au blanc lionceau,
Preste à changer de cause et de drapeau.
Le peuple ardent que le Savio baigne,
Tantôt est libre, et tantôt divisé
Se plaint à tort d'être tyrannisé.
Et maintenant à m^ vœux ne dédaigne
De te prêter; j'ai satisfait aux tiens.
Sois à ton tour complaisant pour les miens.
Que faisais- tu sur la terre vivante?
Quelle est la ville où coulèrent tes jours?
Poisse ton nom y subsister toujours !
Lorsque du feu la cime rugissante
A sa manière eut brui quelque temps.
Allant de çà, de là, dans tous les sens ; Si je croyais, reprit l'âme souffrante.
Entretenir quelqu'un qui dut jamais
Revoir le jour, certes je me tairais.
Mais une fois tombé dans cette geôle
On n'en sort plus, nous dit-on, et je puis
Parler sans peur d'appeler le mépris.