L'ENF^H
Te raconter par quelle ruse impie
Sous l'amitié cachant la trahison
11 me flt prendre et jeter en prison ; Est-il quelqu'un dans toute l'Italie
Qui ne le sache, et de quoi servirait
le long récit que ma bouche en ferait ?
Mais l'effroyable et douloureux martyre
Qu'il m'imposa, sa haine, sa fureur
fit dh ma mort l'intolérable horreur, Je les sais seul et seul je les puis dire ! •
J'avais d'en haut déjà vu plusieurs fois
La lune entière éclairer les parois Et les blanchir de sa flamme incolore
Dans cette tour que mon triste destin
À fait depuis nommer Tour de la Faim, Et dont les murs pour bien d'autres encore
Doivent s'ouvrir, lorsque durant la nuit
Un songe atroce occupa mon esprit.
Maître et seigneur celui que je dévore
M'apparaissait de coteauxen coteaux.
Chassant un loup avec ses louveteaux.
Il excitait une meute homicide :
Les Lanfranclp, les Gualand, les Sismond,
Et de la chasse il occupait le front.
Sous les efforts d'une course rapide
Je vis faibUr le père et les enfants ;
Les crocs des chiens entrèrent dans leurs flancs. A mon réveil j'entends mes fils qui pleurent.
Mes pauvres fils sous ces barreaux d'airain ;
Tout endormis ils demandaient du pain.
C'était leur rêve, et si tes yeux demeurent Sans pleurs devant ce que je pressentis, Tes yeux cruels jamais pleurèrent-ils ?
Nous nous levons, et Theure aussi se lève Où le geôlier de la fatale tour Nous apportait le pain de chaque jour.
Gh'acun tremblait, se rappelant son rêve ; Quand sous mes pieds j'entendis clore Thuis.
Je regardai fixement tous mes fils,
Sans cris, sans pleurs; j'étais comme de pierre. Eux cependant ils pleuraient ; tout à coup Pourquoi, me dit mon petit Anselmou,
Nous regarder ainsi? qu'as-tu, mon père ?
Je demeurai muet tout ce jour là, Toute la nuit suivante et par delà, . Jusqu'au moment où la flanmie naissante Du second jour parut et me fit voir Sur quatre fronts mon propre désespoir.
Je pris mes mams et les mordis de rage.
Attribuant cette rage à la faim.
Les quatre enfants se levèrent soudain.
Mange de nous, la peine est moins intense ; Reprends ces chairs que nous tenons de toi, Crièrent-ils. Je triomphai de moi.
Et pour ne pas augmenter leur souffrance, Je refoulai la mienne dans mon cœur.
Deux jours encor, deux siècles de douleur !
Nous les passons dans un morne silence.
Terre cruelle ! ah ! pourquoi sous mes pas Et sous les leurs ne t'entrouvris-tu pas !
H. il
Le jour suivant, c'était le quatrième, Mon Gaddo tombe en me tendant les bras :
Je meurs, mon père, et tu ne m'aides pas !
U dit, expire, et là de mes yeux même Je les ai vus, vus comme tu me vois, L'un après l'autre expirer tous les trois,
De jour en jour du cinquième au sixième !
Aveugle alors je rampai sur leurs corps Trois autres jours après qu'ils furent morts.
Sur la douleur la faim eut l'avantage.
Il dit, reprend le crâne entre ses dents Et jusqu'à l'os creuse et fouille dedans.
Âb ! Pise, borreur et bonté de notre âge Sous le beau ciel où résonne le si, Â te punir puisque balance ainsi
De tes voisms la lenteur criminelle, Viens ô Gaprée et refoulant l'Âmo Elle et son crime engloutis-les sous l'eau !
A ses devoirs si le comte infidèle Vous trabissait et livrait vos cbàtcaux, Auriez-vous dû, détestables bourreaux,
Nouveaux Thébains, torturer Tinnocence
• D'Uguccion, de Brigat et des deux Déjà nommés dans ce supplice affreux ?
Nous passons outre, et dans le lac immense Nous distinguons des groupes de perdus La face en Pair sous la glace étendus.
Les premiers pleurs venus jusqu'aux paupière^ Se sont gelés dans la coupe de l'œil, Et 4e leur àme interceptent le deuiL '
Devant les cils prolongés en Tisière Ces pleurs anciens forcent les nouveaux pleurs A ^brousser et croître les douleurs. ^
En ce moment, encor que mon visage Fût endurci par cet extrême froid, Je crus sentir un souffle au c6té droit.
Sort étonné, j'interrogeai le Sage, D'où vient ce souffle ? Est-ce que dans ces lieux Toute vapeur n*est pas morte? Tes yeux
Te répondront, lorsque changeant de place Nous descendrons dans la profonde nuit Jusqu'à ce vent et ce qui le produit.
L'un des damnés, enfermés sous la glace, Nous crie alors : Esprits assez pervers Pour mériter le plus bas des enfers,
Je vous en prie, arrachez de ma face Ces voiles durs, afin qu'un seul moment Je puisse en pleurs épancher mon tourment.
Dis-moi ton nom, et si ma main n'essaie De délivrer tes regards prisonniers.
Que je descende au fond de ces glaciers !
Je suis, dit«-il, frère Albéric qui paie Ajuste prix les fruits de«on jardin.
Datte pour figue et poire pour raisin.
Toi mort, repris-je, et depuis quand? J'ignore Ce que là-haut mon corps est devenu; C*est un secret qui ne m*iest pas connu.
Mais je sais trop et veux te dire encore Que ce seul cercle entre ceux des enfers Possède un droit redoutable aux pervers ;
C'est que parfois une âme qui s'abhorre Y tombe avant que Téternel fuseau
^ Ait de ses jours dévidé récheveau.
Tel est ce droit. Mais pour que tu consentes Plus volontiers à délivrer mes yeux, Écoute encore et je t'instruirsEi mieux.
Sitôt qu'une âme entre les plus méchantes, Trompe et trahit ainsi que je Tai fait, Elle reçoit le prix de son forfait.
Un démon entre en son corps qu'il gouverne, Jusqu'au moment où le nombre de jours Qu'il doit poursuivre a terminé son cours.
Elle, d'en haut, roule en cette citerne.
Aussi doit-on sans doute encore voir Le corps mortel sur terre se mouvoir
Du malheureux qui là derrière hiverne.
Si tu ne fais que de descendre ici, Tu dois savoir, toi, s'il en est ainsi.
C'est d'Oria ; ne fais point d'équivoques, Branc d'Oria ; long est le temps passé Depuis qu'il pleure en cet étang glacé.
Je crois vraiment que de moi tu te moqués, Dis-je irrité, d'Oria n'e^ point mort.
Il mange, il boit, met des habits et dort.
Âli! reprit-il, au puits des Malebranche Où les voleurs dans la bouillante poix De leurs péchés portent dûment le poids.
Avant que fût arrivé Michel Sanche, Un diable entrait au corps de celui-ci Et d'un des siens traitre et parjure aussi.
Et maintenant étends la main par grâce,
Ouvre mes yeux. Mais il m'implore en vain.
Je ÎQS courtois en me montrant Tilain.
Peuple et cité de Gènes, triste race !
Sans foi, ni loi, sur la terre et les mers^
t)ue n'étes-vous au ban de Funivers !
Du pire esprit qu'ait produit la Romagnc
C'est l'un de vous qui, perfide assassin.
Est dans l'enfer le plus proche voisin.
Depuis longtemps son âme dans ce bagne
En plein Gocyte est close, et de son corps
Un diable en haut fait mouvoir les ressorts.
Du roi d'enfer les drapeaux, dit le Sage,
Flottent là-bas dans cet air obscurci ;
On peut déjà les distinguer d'ici.
Il dit, et comme à travers un nuage
Par un temps sombre on voit dans le lointain
Tourner au vent les ailes d'un moulin.
Ainsi je vois une effroyable masse
D'où le vent soufOe et siffle avec fureur.
Je m'abritai contre mon conducteur.
Unique abri dans un immense espace.
Le val est tel que je ne puis sans peur
En mettre en vers la tristesse et l'horreur.
Ce lieu terrible est un étang de glace
Où les damnés pèle et mêle jetés
Dans tous les sens et de tous les c6tés
M'apparaissaient sous Vépaâsse surface Gomme Ton^oit la paille et les fétus Qu'en un cristal le feu n'a point fondus.
Les uns debout ayant en haut la tète, D'autres debout aussi, mais tête en bas, Jambes en Tair figurant le compas.
Passés plus loin, lorsqu'il plut au poète De me montrer l'archange audacieux Qui fut si grand dans le palais des cieux,
De- devant moi s'écartant, il m'arrête :
Voici, dit^il, Dis et voici l'instant .
D'armer ton coour d'un courage constant.
Quel je devins en toute ma personne !
Pense, 6 lecteur, d'un eq)rit attentif, Ce que l'on est n'étant ni mort ni vif.
Le possesseur de la noire couronne Hors du glacier de la ceinture en haut Apparaissait. J'égalerais plutôt '
Dfe Tityus l'incroyable stature, Que cet énorme et monstrueux Titan N'égalerait un des bras de Satan ;
Et chacun peut juger sur la mesure D'un membre seul de cet immense corps Quel est l'aspect du monarque des morts.
Hais à mes yeux quelle étrange merveille !
Sa tète porte à la fois dans les airs Sur trois côtés trois visages divers.
Celui de face est de couleur vermeille ; Les autres deux s'y joignent à l'endroit Où notre cbu sur nos épaules croît.
Juste à la place où se dresse Toreille.
Cil sur la droite est blanc et jaune, et cil
A gauche est noir comme on Test sur le Nil. Sous chaque face il a deux grandes ailes
Comme il conyient ù cet énorme oiseau. .
Moins vastes sont les voiles d'un vaisseau.
Rien ne ressemble à des plumes sur elles,
Mais au' poil ras de la chauve-souris ;
"^ois vents fougueux s'envolent de leurs plis Lorsqu'il les ouvre, et glacent le Cocyte.
Avec six yeux il pleure, et de trois fronts
Ses pleurs sanglants roulent sur trois mentons. Dans chaque gueule il tient l'ombre maudite
D'un réprouvé qu'il broie entre ses dents.
Mais tous les trois n'ont pas mêmes tourments. C'est peu do mordre; il écorche, il déchire
L'ombre de face, et lambeau par lambeau
De tout son corps il arrache la peau.
Cette àme là qui souffjre un tel martyre,
Médit Virgile, est le traître Judas.
Des autres deux dont le front pend en bas, L'un est Brutus; il se tord sans mot dire;
L'autre si grand, si fort, est Gassius.
Mais en de» lieux rien ne nous retient plus.
Ici finit le détestable empire.
AllonB*nous-en ; rien ne nous reste à voir,
La nuit d'ailleurs nous en fait un devoir.
De mes deux bras à son cou je m'enlace,
Gomme il l'ordonne; et lui, choisissant bien
L'heure et le lieu propice à son dessein.
m L'ENFER
S*accroche aux flancs du diable, et dans l'espace De crin en crin ensuite il descendit Entre le poil et cet étang maudit.
Arrivé juste liu centre de la masse, A la moitié de cet immense corps, Il se retourne, et redoublant d^fforts ; Ck)mme quelqu'un qui se fatigue, il place Ses pieds au lieu que sa tête occupait; Dans les enfers je crus qu'il retournait.
Tiens-toi, dit-il; ce poil où je m'accroche, Etrange échelle, est Tunique cbemin Par où Ton sort de ce gouffre inhumain.
1 dit et sort par le trou d'une roche.
De seri deux mains sur le bord il m'asseoit, Et d'un air doux devant moi reste droit.
Je regardai, pensant bien dans la sphère Gomme devant retrouver Lucifer, Mais je le vis les deux jambes^en l'air.
Et si j'eus peur, c'est au grossier vulgaire Qui ne sait pas quel point j'avais franchi A le comprendre en son cœur ébahi.
Debout, me dit le chantre d'Euryale, La route est longue et rude à qui la suit; Un tiers du jourdéjà tombe et nous fuit.
Ce n'était pas une route royale Que nous suivions; mais un terrain pierreux Sous les arceaux d'un antre ténébreux.
Avant d'ici que je sorte, ô poète! Dis-je, aussitôt que je me vis sur pié, Tire d'erreur mon esprit effrayé.
Oii'est devetiu le lac? et cette béte,
D'où Tient qu'elle a la tête en bas? comment
Est-il matin et soir en un moment !
Tu crois encore être au delà du centre
Où j'ai, dit-il, saisi l'énorme ver
Qui dans sa chute a troué terre et mer; Tant que le long de ses flancs jusqu'au ventre
J'ai descendu, c'était yrai ; mais sitôt
Que me tournant et revenant en haut J'eus dépassé le milieu du cratère,
Nous franchissions dans l'empire des morts
Le point où tend le poids de tous les corps.
Or te voilà dans un autre hémisphère
A l'opposé de celui sous lequel
Le Juste est mort d'un supplice cruel.
De tes deux pieds tu presses la poussière
Du plan étroit qui forme par deçà
L'autre côté de la Giudecca.
Quand ce côté voit poindre la lumière,
L'autre la perd, et le diable est toujours
Comme il tomba dans les antiques jours.
Sa chute eut lieu de ce côté du monde;
Et de frayeur, lorsqu'il roulait dans l'air, ^ La terre au loin se voila de la mér ; EUe changea d'hémisphère, et dans l'onde Celle là-bas que nous voyons saillir Laissa ce vide afin de mieux s'enfuir.
De Belzébut la tombe si profonde Ne l'est pas plus que le nouveau chemin Où nous entrons. L'œil y regarde en vain.
Mais on comprend au triste et long murmure Qu*un ruisseau fait dans les rocs qu'il creusa Sa profondeur et quel abîme est là.
Mon guide et moi dans cette voie obscure Nous avançons longtemps à pas é^ux , Et sans souci de prendre aucun repos.
Silencieux eomme on Test dans la bière^ Nous gravissons, lui premier, moi second, Jusqu'au moment où par un per tuis rond
Des feux du ciel j'entrevois la lumière, loyeux je marcbe, et quelques pas plus loin De leur éclat né d'un suprême soin
Mon œil charmé redevient le témoin.
Gommé un troupeau de cerfs qu'une meute a lassés, Les Troyens dans leur ville avaient fui cjispersés. A Tabri des remparts, dans des vases d*eaux pures, Ils étanchaient leur soif, ils lavaient leurs blessures ;. Et tandis que des Grecs les bataillons guerriers. Sous un toit incliné de larges boucliers, Spectacle avant-coureur de nouvelles batailles, S'avançaient hardiment jusque sous les murailles, Hector seul, entraîné par un destin fatal, Au pied des murs de Troie attendait son rival. C'est alors que d'Acbille Apdlon se délivre.
Quelle vaine fureur t'excite à me poursuivre ? N'as-tu pas reconnu, mortel audacieux.
Lui dit-il, que je suis un habitant des cieùx^ Qu'as- tu fait des Troyens dont tu pressais la fuite? Regarde autour de toi : sauvés de ta poursuite, Enfermés dans leurs murs, ils y bravent tes coups, Et tu ne peux sur moi décharger ton courroux.
Je suis dieu : mon trépas n'est pas en ta puissance.
Achille lui lépond, affamé de vengeance :
Oui, je te reconnais, toi cpii fis mon erreur, Toi par qui ce vil peuple échappe à ma fureur, ' Toi qui, d'un fer mortel ne craignant pas l'atteinte, Me braves sans péril et m'outrages sans crainte ; Toi que j'aurais puni, si ta divinité M'en laissait le pouvoir comme la volonté.
Il dit, et vers la ville, objet de sa vengeance. D'un pas précipité se retourne et s'élance.
Au plus rapide charsix courtiers attelés Ne régaleraient pas. Ses pieds semblent ailés. Gomme un feu dévorant que la mort accompagne,. Gomme une étoile ardente il luit dans la campagne.
Le malheureux Priam aperçoit le premier Ge héros, de ses lils farouche meurtrier.
Tel qu'un astre ennemi, dans les nuits de l'automne, De sinistres clartés tout à coup s'environne. Et de l'air qu'il embrase effaçant les flambeaux. En horreur aux mortels, leur verse mille maux : Telle on voit du héros l'armure meurtrière Répandre dans sa course une affreuse lumière. Cependant le vieillard lève les mains au ciel; Il accuse son âge e;t son destin cruel, n appelle son fils, qui, seul devant la ville, Demeure obstinément prêt à combattre Achille.
N'attends pas ce guerrier qui me glac« d'eflVoi, Ne l'attends pas, mon fils ; il est plus fort que toi. C'est attendre la mort. Ah 1 plût aux dieux suprêmes Qu'il leur fût aussi cher qu'il nous l'est à nous-mêmes !
Kous le verrions bientôt, expirant sous nos tours, Servir de proie aux chiens, de pâture au^ vautours. Meurtrier de mes fils, les plus beaux, les plu9 braves Sont tombés sous ses coups; les autres sont esclaves. Vendus et dispersés dans des pays lointains, Ils vivent, fils de roi, sous des fers inhumains; Je ne les verrai plus. Lycaon, Polydore, En&nts infortunés, si vous vivez encore, Si vous n'êtes point morts dans ces derniers combats. Si ce funeste. camp a retenu vos pa$, Si vous vivez, tout Tor que pour son hyménée Votre mère, à vous perdre avec moi condanmée, Tout l'or qu'elle apporta d'une illustre maison Rachètera vos jours, paiera votre rançon; Mais, sans doute, enfermés dans la nuit étemelle Vous nous gardez encore une douleur nouvelle ! Ah! malheureux Hector, veux-tu mourir comme eux? Veux-tu suivre au tombeau tes frères malheureux ? Tomber, avant le temps, sous la lance d'Achille? D'une affreuse douleur remplir toute la ville? Car toi seul la défends, toi seul es le soutien, L'espérance, l'amour, l'honneur du nom troyen. • Rentre donc, mon cher fils, fuis cet homme et sa rage. Fuis, ne lui laisse point cet liorrible avantage De pouvbir, à mes yeux, se vanter de ta mort. Songe enfin, mon cher fils, quel doit être mon sort. Quel spectacle des dieux la fureur vengeresse Réserve aux derniers jours de ma longue vieillesse ! Lorsque les Grecs vainqueurs, comme un noir tour])iilau, Entreront tout à coup dans les murs d'ilion,
190 HOMÈIRE
Sur mes fils massacrés mes Slles enchaînées, Par les cheveux bientôt indignement traînées; : Moi-même, sur le seuil de mes palais brûlants, Monar([ue sans sujets, guerrier en cheveux blancs; Les chiens que j'ai nourris pour des soins moins funestes, De mon corps déchiré se disputant les restes. Après qu'un trait rapide ou qu'un glaive assassin M'aura percé le cœur ou déchiré le sein.
Ah! d'un jeune guerrier qui meurt dans les batailles, Le corps même privé d'heureuses funérailles Et tout souillé de sang dans la fange oublié. Inspire moins d'horreur encor que de pitié.
Sa glorieuse mort, sitôt qu'on l'envisage.
Rappelle ses exploits, sa force, son courage; Mais d'un vieillard roulé dans la fange et le sang Le cadavre est hideux, l'aspect est repoussant. C'est là pourtant, mon fils, le spectacle qu'avance Ta farouche valeur, ta fatale imprudence.
11 disait, et ses mains sur ses membres meurtris De ses longs cheveux blancs dispersaient les débris. Hector, quoique touché, restait inébranlable. Mais Hécube, sa mère, Hécube inconsolable, Déchirant d'une main le tissu précieux Qui couvrait sa poitrine et la cachait aux yeux. De l'autre lui montrant les deux soiirces de vie Par qui fut son enfance élevée et nourrie :
fiector, s'écriait-elle, Hector, mon cher Hector, Fuis cet homme cruel ; fuis, tu le peux encor. Prends pitié de ta mère, et garde à ma vieillesse La tendresse et les soins que j'eus pour ta jeunesse^
Quel espoir insemié te bit attendre ainsi, Cet homme contre nous dans sa haine endurci?
Si tu meurs sous ses coups, ta malheureuse mèn) Ne te placera point sur ton lit funéraire; Mais, loin de ton épouse et d*un fils bien-aimé. Tu serviras de proie au vautour affiuné!
Ainsi ces deux épouK, à qui le sort contraire Ouvrait dans leur vieiUesse un gouffre de misère, S'efforçaient vainement de changer par leurs cris, Par leurs vœux, par leurs pleurs, le dessein de leur fils. Plus son rival approche, et plus, loin de s'abattre, L'intrépide Troyen brûle de le combattre.
Un serpent monstrueux, que les feux de l'été Ont nourri de poisons dans un antre écarté.
Qui, de loin, à l'aspect du voyageur qui passe, Sur lui-même en silOant se roule et s'entrelace, N'attend pas que de sang il se puisse gorger Plus ardemment qu'Hector n'appelle le danger. Et debout cependant auprès des portes Scées, U interroge ainsi ses secrètes pensées :
Malheureux 1 si, prenant le parti le plus sur, D'ilion, en fuyant, je franchissais le mur.
Ceux tjm^ la nuit fatale où s'ébranlait Achille, Me pressèrent en vain de rentrer dans la ville. Et de qui les conseils, plus sages que les miens, Auraient à sa fureur dérobé lesTroyens...
Je crains que, désormais, ma valeur méprisée Au plus lâche d'entre eux ne serve de risée; Je crains que par leurs cris tout le peuple excité Ne dise : Cet Hector, dont la témérité
m HOMÈRE '
A perdu sa patrie^ il fuit donc comme ua autre ;
Sa peur devant ÂdiiUe est égale à la nôtre.
Tels seraient leurs discours, et sans doute il vaut mieux
Ck)ntre Achille tenter un combat glorieux,
Le percer de ma lance, ou, s'il faut que je meure,
Du moins en succombant mériter qu'on me pleure.
Mais quoi ! ai, dépouillant tout appareil guerrier,
Je m'avançais vers lui sans casque et bouclier,
Si je lui proposais de rendre au fier Atride
Avec tous ses trésors une femme perfide
(Car c'est du seul succès de ses folles amours
Que cette guerre impie a commencé son cours),
Enfin si j'ajoutais qu'aux princes de la Grèce
llion, sans combat, livrerait sa richesse ;
Que d'un serment sacré chaque Troyen lié
Donnerait de ses biens lapins riche moitié...
Mais où va mon esprit chercher cette espérance ?
Non, non, je n'irai pas sans armes, sans défense,
D'un guerrier tel qu'Achille embrassant les genoux.
Exciter son mépris et tomber sous ses coups.
Des femmes, des enfants, peuvent par des paroles
Vider leurs vains débats, leurs querelles frivoles;
Des guerriers tels que nous parlent avec du fer. «
Voyons donc à qui doit le puissant Jupiter
Accorder aujourd'hui cette grande victoire,
A qui d'un tel combat il réserve la gloire.
Tels étaient ses pensers, lorsqu'Achille à ses yeux, Le redoutable Achille, apparaît ftmeux.
La colère de Mars semblerait moins cruelle. . Sa main droite brandit une lance mortelle ;
LA ftORT D'HECTOR 193
Tout sou corps est couvert d'un airain menaçant
Dont l'éclat le dispute aux feux du jour naissant.
Hector à le combattre a cessé de prétendre.
Que dis-je? épouvanté d'avoir osé l'attendre,
Il fuit, et la frayeur égarant sa raison,
Sans chercher un abri dans les murs d'ilion,
11 fuit dans la campagne; Achille à sa poursuite,
Achille aux pieds légers, vole et se précipite.
Le plus prompt des oiseaux, le rapide -épervier,
Lorsque du haut des airs il fond sur un ramier,
Parait voler moins vite, et de sa voix perçante
Effrayer de moins près sa victime tremblante.
L'un et l'autre, en effet, presque au pied des reni])arls,
Dans un chemin creusé pour l'usage <]es chars,
A peine séparés par un faible intervalle.
Partirent à la fois d'une vigueur égale.
Et bientôt du Scamandre atteignirent les eaux
Dont la source naissante enferme deux ruisseaux
L'un, comme s'il sortait d'une terre enflammée.
Bouillonne et noircit l'air d'une épaisse fumée ;
L'autre, humide cristal, même au sein de l'été,
Conserve sa fraîcheur et sa.limpidité-
C'est là que, sans pouvoir s'éviter ni s'atteindre,
L'un terrible, il est vrai, l'autre encor plus à cranidre,
On les vit, chacun d'eux presque ensemble arrivé,
Reprendre autour dos nmrs leur chemin achevé.
Leurs efforts, cependant, n'avaient point pour salaire
Celui qu'à bien courir on obtient d'ordinaire :
Une épée, une esclave, un casque, un trépied d'ur ;
Mais la vie et le sang du magnanime Hector.