‹ Œuvres poétiquesChapitre 18 sur 96 · II · texte numérisé non relu

II

Ils couraient donc pareils à des coursiers rapides Qui, de rhonneur de vaincre également avides, Dans la carrière entrés d'un Vol impétueux, Se disputent le prix dans de funèbres jeux.

Pour la troisième fois, soua sa ville natale, Hector recommençait cette course fatale, Lorsqu'aux dieux de l'Olympe attentifs, inquiets, . Jupiter découvrit ses sentiments secrets^ :

Certes ! c'est à mon cœur une douleur extrême De voir fuir ce héros que j'estime et que j'aime, Et son culte envers moi semble avoir mérité Que je vienne à son aide en cette extrémité.

Combien sur mes autels, de ses mains magnanimes, N'a-t-il pas à ma gloire immolé de victimes ; Tantôt du haut Ida consacrant les sommets !

Et tantôt les parvis de ses riches palais !

Vous voyez maintenant avec quelle furie Achille le poursuit pour lui ravir la vie.

Quels sont vos sentiments? Faut-il le secourir, L'arracher à la mort ou le laisser périr.

La déesse aux yeux bleus, déguisant sa colère. Lui répond aussitôt : Qu'avez-vous dit, mon père ? Voulez-vous donc ainsi, pour un faible mortel, Des arrêts du destin changer l'ordre étemel ? Mais si vous le voulez, quel n'est pas votre empire? Toutefois, ce dessein, j^oscf ici vous le dire, L'Olympe tout entier ne l'approuvera pasi

Jupiter lui répond : Rassure-toi, Pallas ; Sans me désobéir tu peux te satisfaire.

Et je n'ordonne rien qui te puisse déplaire ;

Car, puisque contre lui tel est l'arrêt du sort, Puisqu'il est né mortel, qu'il subisse la mort.

n dit ; et, se cachant dans une épaisse nue, Minerve auprès d'Achille est déjà descendue.

Cependant sans relâche il poursuivait Hector ; Tel, sans avoir ouï les fanfares du cor»

Un limier de pur sang, dans un bois solitaire, Poursuit un jeune faon séparé de sa mère, Et soit qu'il l'aperçoive, ou que dans le vallon L'invisible animal tremble sous un buisson, n ne s'arrête point qu'il n'ait atteint sa proie. Tel, chaque fois qu'Hector se rapproche de Troie, Afin que les Troyens, debout sur les remparts, Contre son ennemi puissent lancer leurs dards, Achille autant de fois, prompt comme la tempête, Entre la ville et lui se détourne et se jette. Ainsi l'un vainement se fatigue à gagnet Les portes d'Uion, l'autre à l'en éloigner.

Vous diriez, à les voir, .deux rapides fantômes Sur la terre accourus du fond des noirs royaumes, Et qui, durant la nuit, à nos yeux inquiets.

Se poursuivent toujours sans s'atteindre jamais. Déjà le grand Hector ne peut plus, sans prodige, Suffire aux longs efforts que cette course exige ; Et sans cesse Apollon, son divin protecteur, De ses pieds thancelants ranime la vigueur.

Achille, cependant, du bras et de la tête Fait signe aux Grecs surpris qu'aucun d'eux ne l'arrête, Qu'aucun d'eux, par un trait dont il serait jaloux. Ne ravisse à sa main l'honneur des premiers coups.

Mais lorsque, du Scamandre apercevant la source, Ils allaient terminer leur quatrième course, Le puissant Jupiter dans deux plateaux d'airain Plaça des deux guerriers l'un et l'autre destin, Celui du noble Hector, celui du grand Âcliille : La balance s'élève et demeure immobile ; Tout à coup vers l'enfer, avec rapidité.

Le destin du Troyen descend précipité.

Apollon l'sLb^ndonne, et le fils de Péléc Recpnnalt devant lui Minerve dévoilée.

Achille, lui dit*elle en lui tendant la main, Achille aimé des dieux, voici le jour enfin Où va le grand Hector nous céder la victoire, Et sa mort te couvrir d'une immortelle gloire. A nos coups réunis il ne peut échapper, Lors même qu'Apollon, ne pouvant plus tromper, Pour détourner de lui la mort qui le menace.

Aux pieds de Jupiter implorerait sa grâce Et ferait retentir l'Olympe de ses cris.

Son heure est arrivée et ses destins remplis. Demeure donc ici, respire et te repose :

Il craint de t'attaquer, mais je ferai qu'il l'ose.

Elle dit, et tandis qu'Achille satisfait Attend de sa promesse un sûr et prompt effet. Dépouillant sans effort sa divine nature, Pallas de Déiphobe empruntera figure; Elle imite ses traits, sa démarche, sa voix, Et s'approchant d'Hector : Mon frère, tu le vois, Tune peux plus longtemps soutenir contre Achille Cette course rapide autour de notre ville ;

Gesse donc de le fuir, et combats près de moi.

Hector surpris répond : Déiphobe, est-ce toi? Toi que, pour ta valeur et tes vertus sincères, Ma tendresse toujours distingua de nos frères? Combien plus maintenanfte devrài-je chérir, Toi qui, seul entre tous, oses me secourir.

Toi qui seul me défends quand chacun me délaisse !

Il est trop vrai, répond la trompeuse déesse. Une affreuse épouvante û saisi tous les comirs. Notre mère à genoux, notr^père, nos sœurs.

S'efforçaient par leurs cris, leurs caresses, leurs larmes. D'ébranler mon dessein, de m'arracher mes armes ; Mais pouvais-je te voir dans cet affreux danger Et ne pas avec toi le venir partager !

Ainsi, soit qu'à tes pieds doive tomber Achille, Ou que nos derniers pas soient sortis de la ville, De ce combat fatal partageons les hasards, Et plutôt qu'à nos pieds fions-nous à nos dards.

Alors, pour assurer le succès de sa ruse.

Elle marcIie devant le héros qu'elle abuse.

Mais, lorsque l'un vers l'autre accourus à la fois Ils pouvaient distinguer leur visage et leur voix, Hector à son rival dit d'une voix tranquille :

Je ne te fuirai plus, noble et vaillant Achille ; C'est assez sous nos murs de t'avoir fui trois fois. Ma valeur qui renaît m'impose d'autres lois, Et, sans qu'un vil effroi désormais me retienne, l^j'échappe à ta main, tu mourras sous la mienne. Appelons donc ici les habitants du ciel Pour garants assurés d'un serment mutuel.

Afin que, sous mes coups si ta force succombe, Sans étendre ma haine audelà de la tombe, Je respecte tou corps, et que, de ton côt6, Mon cadavre par toi ne soit poiut insuitô.

Non, lui répond Achille; et d*un œil de colère n parcourt cependant tout son noble adversaire. Non, d'un frivole espoir ton esprit s'est flatté. H ne peut entre nous exister de traité ; Non, pas plus qu'entre Thomme et le lion sauvage, Entre Tagneau triemMant et Je loup plein de rage. Avant de nous entendre et de parler d'accord, 11 faut qu'aux pieds de Vautre un de nous deux soit mort. Crois-en donc mes conseils. Tout ce qu'Hector possède D'audace et de valeur, qu'il l'appelle à son aide :* Il en aura besoin. Tu ne peux m'échapper.

Minerve, par ma lance, est prête à te frapper, Et ta sanglante mort va consoler les ombres Des Grecs que tu plongeas dans les royaumes sombres. n lui lance, à ces mots, un javelot pesant Que le prince troyen évite en se baissant.

Le trait rapide vole au-dessus de sa tête, ^ Et s'enfonce, en sifflant, dans le sol qui l'arrête. Mais PaUas l'en arrache et le rend au héros.

Tandis qu'Hector trompé lui répond en ces mots : Je vois bien, à ce coup, que l'intrépide Achille Se voulait préparer un triomphe facile, Lorsque, jusqu'au mensonge abaissant son esprit, De l'heure de ma mort il se feignait instruit. Cette heure, tu le vois, est encore incertaine, Et ton dard sans succès s'est perdu dans la plaine.

Au surplus sans vouloir Tun l'autre nous tromper, C'est au cœur désormais qu'il te faut me frapper. Frappe donc, oiais avant voyons si ta déesse Détournera de toi ce coup que je t'adresse ; Si ma lance, inhabile à servir mon dessein.

Ne pourra de si prés arriver à ton sein.

Puisse-t-eUc plutôt, avide et meurtrière, Dans tes flancs déchirés se plonger tout entière ! Ta n^ort seule aux Troyens vaudrait mille combats, Et le reste des Grecs ne nous effrairait pas.

Il dit, et, balançant sa longue javeline, Le mesure des yeux et vise à la poitrine.

Le fer bien dirigé par une adroite main Frappe juste au milieu le bouclier d'airain ; Mais sur ce fer divin le fer mortel se brise. Et laisse Hector saisi de crainte et de surprise. De son arme en éclats maudissant les débris, Il appelle son frère, il l'appelle à grands cris ; Mais bientôt de Pallas reconnaissant la haine :

C'en est fait, se dit-il, et ma perte est certaine. Voici ma dernière heure ; il faut subir mon sqrt. Les dieux que j'invoquais m'ont conduit à la mort. Abusé par Minerve, et tombé dans le piège, Je ne puis éviter cette mort qui m^assiége.

Naguère Jupiter et son fils Apollon Ne m'auraient pas laissé dans ce triste abandon. Tout me manque à la fois à cette heure suprême ; Tâchons donc de ne pas nous manquer à nous-méme. Et par quelque haut fait-, dont parle l'avenir. Laissons du moins de nous un brillant souvenir.

A ces mots, détachant la redoutable épéo Qui pend à son côté, de f^anp: toute trempée, Il s'élance, intrépide, au-devant de;son s»rt. ' De Taigle, roi des airs, tel est le noble essor. Lorsqu'il fond, à grand bruit, du sommet des montagnes Sur un troupeau paissant danë les vertes campagaes. Mais Achille, emporté par un môme dessein, Lui sait bien épargner la moitié du chemin.

11 rejette au-devant de sa'large poitriiî^ Son pesant bouclier, œuvre immense et divine ; Sa main gauche aisément Ty soutient sans plier. Dans sa droite étincelle un long dard meurtrier. Et sur son casque d'or se balancent les ombres De trois panaches noirs rendant ses traits plus sombres.' 11 court, et cette fois, d'un coup d'œil plus certain. Marque, en courant, la place où doit frapper sa main. Ce jour, ce triste jour, le dernier de sa vie, Hector portait l'ermure à Patrocle ravie; Et cet airain fatal, à son corps étranger.

Le défendant trop mal contre un si grand danger, A Tendroit où du cou s'allonge la jointure, Laissait apercevoir -une étroite ouverture.

C'est là qu'Achille frappe, et le fer meurtrier Pénétrant aussitôt jusqu'au fond du gosier, Hector tombe, et pourtant cette mortelle atteinte Laisse un dernier passage à sa voix presque éteinte; Il tombe, et son vainqueur dans sa haine affermi :

Hector, tu ta flattais, en frappant mon ami.

Que tu lui survivrais plein de jours et de gloire, Et tu n'îjvais de moi ni souci ni mémoire.

Insebsé ! dont l'orgueil devait au moins songer Qu'un plus vaillant que toi restait pour le venger. Ta dépouille sera par les chiens dévorée, La sienne, par les Grecs, d'une tombe honorée.

L'infortuné Troyen, luttant contre la mort, Tente, pour le fléchir, un inutile effort ; Bt lui tendant les mains : Par ce jour qui t'éclaire, Par tes genoux, dit-il- par le nom de ton père, Aux morsures des chiens ne livre point mon corps. Tout CG que mes parents possèdent de trésors Te sera prodigué, si ta Iiaine assouvie Rend à leur désespoir mon corps privé de vie.

Oses- tu, dePatrocle insolent meurtrier, Par le nom de mon père, oses- tu me prier!

Demande-moi plutôt que ma bouche sanglante Dévore les débris de ta chair palpitante.

Non, non, n'espère pas les honneurs du bûcher, A la rage des chiens nul ne peut t'arracher ; Tous les riches trésors de l'opulente Troie Ne t'empôclieront pas de devenir leur proie.

Non, quand même à mes pieds mettant des monceaux d'or, Priam mille fois plus m'en promettrait encor, Non, tu n'obtiendras pas d'heureuse sépulture. Des chiens et des oiseaux tu seras la pâture.

Je l'avais bien prévu qu'un cœur comme le tien, Lui dit Hector mourant, ne m'accorderait rien ; Mais prends garde, à ton tour, que celte barbarie Ne t'attire une peine égale à ta furie.

Quand le grand Apollon, propice à nos souhaits, De'Pûris contre toi dirigera les traits.

m HOMÈRE

Il disait, quand, la mort lui coupant la parole, Son corps glacé retombe et son âme s'envole.

Orgueilleuse, à bon droit, d*baMterce beau corps, Cette âme, au désespoir, descend aux sombres bords. Le corps qu'elle animait reste privé de vte ; La haine du vainqueur n'en est point assouvie.

Penses-tu, lui dit-il, en Tinsultant du pié.

Que des discours d'un mort je puisse être effrayé? Que peut, contre mes jours, la vaine prophétie? Meurs ! et laisse le cel disposer de ma vie ; La crainte de la mort ne pâlit point mon front. Meurs maintenant, et moi quand les dieux le voudront.

Il dit, et, retirant le fer de la blessure.

Le dépouille aussitôt de sa fatale armure.

Tous les Grecs, cependant, accourus à la fois, Poussent autour de lui mille confuses voix.

L*un du héros troyen admire la stature, L'autre le large sein et la mâle figure; Et chacun d'eux, plus prés, tâchant de l'approcher :

Hector est aujourd'hui plus facile à toucher, Disent-ils, que le jour où d'une main hardie, Il semait dans nos rangs la mort et l'incendie.

Tels étaient contre Hector leurs insolents propos, Lorsqu'Achille se lève et leur parle en ces mots : Princes et vous guerriers, nobles fils de la Grèce, Puisque enfin est tombé sous ma main vengeresse Cet homme dont le bras nous a fait tant de mal, Et plus que tous les siens à la Grèce fatal.

Hâtons-nous, saisissons le moment favorable; Attaquons jusqu'ici ce mur inattaquable,

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El voyons si, privés de leur terril)le Hector, Ces lâches oseront nous résister encor.

Mais, que dis-je? oubliai-je en ma haine morteUe, Qu'auprès de mes. vaisseaux Patrocle me rappelle, Que Patrocle, privé des funèbres honneurs, Réclame eneor de moi des prières, des pleurs? Non, non, tant que les dieux lui laisseront la vie, Patrocle, ne crains pas que ton ami t'oublie ; Non, quand tout sentiment.aura quitté mon corps, Mon amitié pour toi me suivra chez les morts. Venez donc, fils des Grecs, hâtons-nou3 de lui rendre Tous les tristes honneurs qu'il a droit de prétendre, Venez; rouis convient-il que je laisse eu ce lieu Cet homme que les siens honoraient comme un dieu?

n dit, et contre Hector sa fureur ralliumée . Lui fait môme oublier sa propre renommée.

D'abord d'un fer aigu lui pçrçant les deux pîés, Il y passe un long cuir qui les retient liés, Les suspend à son char, et laisse jusqu'à terre Le front pâle d'Hector traîner dans la poussière. Sur ce funeste char aussitôt rpmonté.

Il pousse ses chevaux d'un bras ensanglanté. , Du geste et do la voix sa fureur les excite; Ils volent, entraînant te cadavre à leur suite. Et de sang, après eux, laissant un noir sillon Oïl la poudre s'amasse et roule en tourbillon. Les yeux épouvantés, à travers ce nuage.

Peuvent du grand Hector distinguer le visage, Et malgré tant d'affronts sur sa tête amassés, Reconnaître ses traits que la mort a glacés.

Déjà derrière nous s'enfuyait la colline D*oii la verte Cintra sur TOcéan s'incline.

Sur ses coteaux riants, presque à demi cachés, Nos regards et nos cœurs demeurent attacli(:»s : Nous distinguons encor les arbres du rivage, Et des flots de la mer les flots dorés du Tage; Mais bientôt, échappant à ce plaisir cruel, Nos yeux ne virent plus que la mer et le ciel.

Nous partons, nous ouvrons une route nouvelle Aux désirs inquiets de la race mortelle. D'abord dans un air pur les lies de Henri Montrent à nos regards leur rivage fleuri.

A gauche, nous laissons du monstrueux Antée La patrie autrefois justement redoutée.

A droite, l'horizon qui se perd dans les mers Peut-être on s'étendant touche un autre univers. Noua vo^ ons devant nous la riante Madère Briller sur l'Océan qui la lient prisonnière :

Les nombreuses forêts qui lui donneat son nom D*un long nuage obscur noircissent l'horizon. Son destin Ta placée aux limites du monde, BeUecomme Gytbère et comme elle féconde ; Comme elle méritant d'être l'heureux- séjour Des Grâces et des Ris, des Jeux et de l'Amour. Nous voyons plus au sud la noire Massylie • . . Courir du mont Atlas jusqu'à l'Étliiopie.

D'unjB éfernelle soif ce climat dévoré Jamais des eaux du ciel ne fut désaltéré.

Quelques troupeaux, épars sur des sables aride?, Y vivent tristement, moins grossiers que leurs guides. Et la noire chaleur de ce terrestre enfer . . Produit un monstre ailé qui digère le fer!

Pénétrant plus avant, nous passons les limites Qu'au soleil vers le nord la nature a prescrites, . Où vivent dispersés sans Dieu, sans lois, sans nom. Les sauvages mortels qu'a noircis Phaéton.

Le brûlant Sénégal à leurs lèvres avides Livre encor le tribut de ses ondes rapides ; Mais de palmiers riants son rivage couvert Change son ancien nom en celui de Cap Vert.

De mes voiles toujours vers le midi tournées Le vol dépasse enfin les îles Fortunées, Et les filles d'Hesper dans leurs paisibles eaux Semblent à s'arrêter inviter mes vaisseaux.

Z>îous parcourons des yeux ces terres enchantées, Que nos hardis marins ont dirjà visitées. Tandis que de concert et d'un commun eCFort . Et la mer et le vent nous poussent dans le port.

L'ile où nous abordons voit fleurir ses campagnes Sous la protection du patron des Espagnes, De ce saint belliqueux qui dans mille combats Fit sentir aux païens la vigueur de son bras. De là livrant encor mes voiles à Borée, Et tournî^nt mes regards veft Tlnde désirée, Je fendis Tonde ariiére, emportant de ces bords Une eau fraicbe et des fruits, délicieux trésors. Mille peuples épars sur la plage africaine M'offrirent tour à tour Jeur visage d*ébéne, Le Jalof insolent, pauvre, capricieux :

Le Mandingue plus riche et plus industrieux.

Qui nous vend ce métal dont la couleur brillante A la course vainquit Tinvincible Atalante :

La fertile Gambie arrose de ses eaux Les sables précieux où croissent ces métaux.

Nous voyons sur les flots s'élever les Dorcades Où vivent aujourd'hui quelques faibles peuplades; Sol brûlant où l'on dit qu'habitaient autrefois Trois beautés qui n'avaient qu'un œil pour elles trois. Tu ne le sais que trop, toi dont les tresses blondes Enflammèrent Neptune au sein même des oudes, Et dont Minerve fit, pour venger sa pudeur.

D'un miracle d'amour un monstre de laideur !

Cependant sous mes lois ma flotte confiante Du grand golfe africain fendait l'onde ééumaute; Bientôt Serra-Léone et ses sommets altiers S'offrirent à mes yeux; puis le cap des Pahniers, Puis les flots du Zaïre à leur vaste embouchure, Repoussant l'Océan avec un sourd murmure.

Puis l'ile dont le nom nous rappelle ce saint

Qui crut moins à son Dieu qu'au rapport de sa main.

C'est là que le Congo, riche et puissant empire,

S'étend fertilisé par les eaux du Zaïre ; ■

Tous ces vastes pays inconnus aux anciens,

Les enfants de Lusus les ont rendus chrétiens.

De là de i^us en plus du char glacé de l'Ourse

Éloignant hardiment mes vaisseaux et ma course,

Du monde que partage une ligne de feu,

Après de longs efforts, j'atteignis le milieu.

A peine parvenus dans un autre hémisphère,

Un nouvel astre au ciel nous luit et nous éclaire ;

Aucune nation avant nous ne l'a vu ;

De l'univers entier il brillait inconnu.

C'est nous qui les premiers sur ces flammes lointaines

Avons de nos vaisseaux dirigé les antennes,

Ne sachant vers ce pôle où nous luit ce flambeau

Si la mer aux humains cache un monde nouveau.

Après avoir franchi la terre infortunée Où le soleil deux fois revient dans une année, Dispensant aux humains, dans ces tristes déserts , Deux étés dévorants suivis de deux hivers; Après avoir vaincu sur ces brùlaats rivages Tout ce que peut Éole y rassembler d'orages, Nous vîmes Calisto, fille de Lycaon, Se baigner dans la mer en dépit de Junon.

Dire chaque péril ou chaque phénomène Dont la mer assiégea notre faiblesse humaine : Peindre ces ouragans, ces trombes, tes éclairs, Dont la flamme imprévue allume au loin les airs;

Ces toancires bruyants qui, dans la nuit profonde, Ébranlent à la fois les deux pôles du monde, Ma voix serait de fer, ma poitrine d'airain, Que je su'ccomberais dans un pareil dessein.

De nos bardis marms la vieille expérience Ne saurait pas toujours suppléer la science ; Leur esprit sans culture, ami du merveilleux, Juge trop aisémait des choses par les yeux ; Mais ceux qui se sont fait une heureuse habitude D'éclairer leur esprit au flambeau de Tétude, Où le vulgaire obscur voit d'étonnants secrets, De la seule nature admirent les effets.

J'ai vu le long des mâts, dans mes voiles huniidcjî, Courir sans les brûler, des feux vifs et rapides; La bleuâtre lueur de ces feux éclatants Présage aux matelots le retour du beau temps : Aussi leur front vers eux s'incline et les adore. Un prodige pourtant plus admirable ^core.

Plus terrible surtout, c'est de voir dans les airs Un nuage aspirer l'eau profonde des mers.

D'abord à vos regards que ce spectacle étonne Gomme un sable léger l'eau des mers tourbillonne; Puis elle se condense, et,bientôt jusqu'aux cieux S'élève sous l'effort d'un vent capricieux.

Une vague devient une colonne altière, Itont l'Océan fournit Féclataute matiôro, Et dont les aquilons, architectes fougueux, . Bâtissent en sifflant les remparts merveilleux. Cette fille des airs et du liquide empire Se dresse sur les flots comme un màt de navire,

Oudoie avec la vague et s^incline aiix autans

Dont le souffle s^irrite et s'attache à ses flancs.

Un immense nuage au-dessus de sa tête

Se forme lentement, se balance, s'arrête;

Mais les flots qu'il aspire avec avidité

N'apaisent point la soif dont il est tourmenté.

Sous cet énorme poids à la fin écrasée,

Sa base avec fracas sur Tonde s'est brisée,

Et de cet édifice élevé par les vents,

Les murs des deux côtés croulent en noirs torrents.

Cependant par cinq fois l'astre dont la lumière,

En l'absence du jour, s'allume et nous éclaire,

Avait de son croissant renouvelé les feux,

Quand de nouveaux pays s'offrirent à nos yeux.

Comme un amas confus d'immobiles nuages,

S'élevaient devant nous des montagnes sauvages ;

Nous amenons la voile, et J'ancre au fer mordant,

Pour saisir le rivage, apprête son trident :

C'est à qui le premier touchera cette terre ;

Et moi seul que retient un devoir plussévère.

Je descends lentement rastrolal)e à la main, «

Subtile invention d'un esprit plus qu'humain.

Une plage déserte, aride, spacieuse.

Reçoit de mes amis la foule curieuse ;

Orgueilleux défouler un rivage inconnu,

Où nul Européen n'est encor parvenu,

A l'envi l'un de l'autre ils s'éloignent de l'onde.

Tandis que, l'œil Twé sur la carte du monde,

Je cherche à reconnaître, en mesurant les cieux,

A quelle part du globe appartiennent ces lieux. 11. 14

Je venais de franchir ce grand cercle céleste D'où tombe sur la terre une chaleur funeste. ' J'étais entre Amalthée et le cercle glacé Que les feux du soleil n'ont jamais embrasé.

Tandis que Tœil fixé sur la céleste voûte « Parmi ses astres d'or j'interrogeais la route, Mes compagnons joyeux m'amènent à grands cris Un Noir que dans les bois leur adresse a surpris. Que leur a toutefois servi de le surprendre ? Il ne nous entend point, nous ne pouvons l'entendre. Son naturel farouche en cette extrémité Par le péril qu'il court est encore augmenté. Je lui montre d'abord ce beau métal suprême Qui gouverne le monde et que tout mortel aime. L'argent le plus brillant que les yeux puissent voir ; Hais de ces riches dons nul ne peut l'émouvoir. Alors autour du cou j'ordonne qu'on lui jette Un collier mille fois paré d'une sonnette, Et sur son front noirci nous plaçons à l'instant Delà plus vive pourpre un bonnet éclatant.

Le voyant tressaillir de joie et d'allégresse, Je lui laisse emporter toute cette richesse.

Il est libre, et ses pieds dans le même momcul L'emportent loin de nous plus vite que le vcnt«

Déjà de cinq soleils j'avais vu la lumière, Depuis que je fuyais cçtte inutile terre, Et la sixième nuit s'étendant sur les eaux, D'une clarté paisible inondait mes vaisseaux. Mes compagnons, debout sur le pont immobile, Goûtaient le calme pur de celle nuit tranquille;

Lorsqu'un nuage épais, sur nos fronts étendu^

Frappa d*un long effroi leut esprit éperdu.

Ce nu^e, sorti du sein des mers troublées,

Éteignit tous les feux des voûtes étoiléès.

Et contre mes vaisseaux, avec un bruit affreux,

Le terrible océan se brisa furieux.

Dieu pi^iôsant, m'écriai-je, eh! quel prodigjB horrible

Soulève cette mer naguère si paisible?

C'est plU9 qu'une tempête, et ce climat lointain

Doit cacher des périls au-dessus de Thumain.

Je dis, et je ne sais quelle étrange figure Nous séparait dans Tair, triste, féroce, obscure. Fantôme à forme humaine, effroyable géant, La colère rugit dans son gosier béant, Ss^ barbe est hérissée et sa face terreuse, La couleur de son front pâle et cadavéreuse ; Ses yeux dans leur orbite enfoncés, mais ardents : Une rouille noirâtre a dévoré ses dents.

Un colosse, autrefois la merveille du monde.

Dont le corps mutilé gît aujourd'hui sous l'onde. Le colossd de Rhode en ce géant fatal Eût trouvé sou vainqueur ou du moins son égal. D parle, et nous frappant d'une longue épouvante, Sa voix couvre le bruit de la mer mugissante. Son aspect fut horrible à nos sens éperdus, Horrible à nos regards, son discours encor plus.

H s'écrie en fureur : beUiqueuse race!

Qui jamais sous le ciel n'eus d'égale en audace. Toi qui combats toujours sur la terre ou les flots, Et dans ton travail même as placé ton repos.

Puisque, t'aventurant au delà des limites Qu*à Torgueil des humains le ciel avait prescrites, / Tu fais voler encor sur ces lointaines eaux, Dont je suis souverain, Faile de tes vaisseaux ; Puisque tu viens chercher jusque dans mes domaines Des secrets échappés aux sciences humaines, Secrets que la nature enferma vainement Au sein des profondeurs de Thumide élément ; Apprends, apprends de moi par combien de naufrages Doivent être éprouvés vos malheureux courages. Et par combien de sang vous devez acheter Les trésors des pays que vous allez dompter.

Apprends que désormais vos flottes insolentes Ne trouveront ici que d*horribles tourmentes, Que des flots soulevés, que des vents furieux, Qu'un long déchaînement de la mer et des cieux. Les premiers après vous dont le hardi navire Voguera sur ces mers qui furent mon empire, , Attachés de ma main aux pointes d*un écueil» Y pairont de leur sang leur gloire et leur orgueil. Bientôt, si mes esprits enflammés de vengeance Ne se sont pas flattés d'une fausse espérance. Bientôt je frapperai l'audacieux marin Qui vous a le premier enseigné ce chemin.

Ce coup n'est point le seul que voua garde ma haine. Hhaque jour, chaque instant accroissant votre peine, J'engloutirai vos mâts, vos armes, vos drapeaux, Et le trépas sera le moindre de vos maux.

Les sables de ces bords croîtront de vos ruines; Et par un ordre exprès des justices divines,

Je dois servir de tombe à ce guerrier fameux De qui la renommée aura touché les cieux..

Ses beaux titres d'honneur, ses superbes trophées, Ses gloires sous ma main resteront étouffées. Vainqueur des Turcs, vainqueur des lois de Quiloa, Boglouti dans mes flots, sa gloire y périra.

Un autre le suivra, jeune, vaillant, Adèle, Conduisant du Douro la nymphe la plus belle.

Doux présent que l'amotir et Thymen réunis Auront entre ses bras placé dans son pays.

* Sur ces sables brûlants, sur cette ijier lointaine. Quel funeste destin les pousse et les entraîne! Ils y mourront tous deux ; mais avant de mourir, Que d'horribles tourments ils auront à souffrir. Deux enfants, leur espoir et leur naissante image, Expireront de faim sur cet affreux rivage.

Leur mère n'aura point en ces moments d'horreurs Même un voile grossier pour essuyer ses pleurs. Des Cafres inhumains l'exécrable avarice Contre elle du destin comblerîi l'injustice.

Ils la dépouilleront, et de ses vêtements Se feroùt à ses yeux d'horribles ornements.

Nus et foulant aux pieds une brûlante arène, . Ces deux époux fuiront dans la forêt prochaine. Où de leur désespoir les rochers attendris.

Tout trempés de leurs pleurs, répéteront leurs cris. Dans les bras l'un de l'autre enlaçant leur misère, Ils tomberont enfin, épuisés, sur la terre,

,Et de leurs lils chéris répétant le doux nom'. Ensemble ils quitteront leur mortelle prison.

Le monstre poursuivait son discours sacrilège, Quand m'élançant vers lui : Qu'es-tu donc? mY»criai-ie. Dans cet horrible corps quel démon enfermé Annonce tant de maux à mon cœur alarmé.

Le géant irrité prit un air plus farouche, Des tourbillons de feu sortirent de sa bouche, Etil*un geste imposant faisant taire la mer, Sa voix devint plus rude et son ton plus amer : Je suis ce vaste mont étendu sur vos têtes, Qu'une juste frayei^ nomma cap des Tempêtes.

Dans leurs livres savants, Ptolémée et Strabon, Pline et Pomponius n'gnt point placé mon nom. Ils ne m'ont point connu : je termine l'Afrique, Et m'étendant au loin vers le pôle antarctique. Je vois avec douleur vos efforts inouïs Découvrir aux mortels la retraite où je vis.

Il dit, et ce discours qu'en pleurant il termine Est suivi d'un soupir qui gronde en sa poitrine. Le nuage effrayant dont il s'était couvert Redescend avec lui dans l'abîme entr'ouvert; Un cri lugubre sort des vagues tourpoyantes.

Et moi, levant au ciel des mains toutes tremblantes, Je priai le vrai Dieu de recevoir mes pleurs Et d'éloigner des miens ces horribllb malheurs. .

Cependant du soleil la brillante ligure.

Assise sur son char, ranime la nature ; Nous voguons vers la côte, et distinguons de près Du cap que nous tournons les arides sommeLs.

Je double avQc ardeur cette terre fatale, Et mes vaisseaux, entrés dans l'onde orientale,

De ces bords inconnus s*approcbant à ma voix, He descendent à terre une seconde fois.

Le peuple que nourrit cette terre lointaine, Semblable à ses voisins, est noir comme Tébène; Mais ses traits sont plus doux, sou aspect plus humain. Vers ma flotte immobile ils accourent soiidain. Un désir curieux, une naïve joie.

Un plaisir enfantin sur leur front se déploie, Tandis que vers la mer, de coteaux en coteaux, Leurs femmes en chantant dirigent leurs troupeaux. Ces femmes que noircit une chaleur trop vive, Ont cependant Tœil doux, la figure expressive. Assises sur des bœufs au pas tranquille et lent, Leur regard est naïf et leur front confiant.

* Elles chantent; leurs voix avec art cadencées Expriment je ne sais quelles tendres pensées ; Mais les vers dont Tityre enchanta les forêts. S'ils avaient plus de prix, n'avaient paffplus d'attraits. Leur accueil fut aimable autant que leur visage, Et je serais ingrat si je. nommais sauvage Un peuple qui, d'abord me servant à souhait.

Me donna de bon- cœur tout ce qu'il possédait. Le bien qu'ils me faisaient, j'aimais à le leur rendre; Mais comme aucun des ioûensne pouvait les entendre^ Comme ils parlaient pour nous d'inexplicables sons, Je livrai de nouveau ma voile aux aquilons.

Le soleil ramenait dans sa course annuelle Des rois de l'Orient la fête solennelle; De ces rois qui, conduit? par un Dieu tout-puissant, Adorèrent ce Dieu dans un enfuht naissant.

2i6 CAMOENS

Ce jour nou3 fui propice ; un flouvo aux lar^s ondes Reçut de mes vaisseaux les voiles vagabondes ; Des cœurs reconnaissants nous suivîmes les lois, Et ce fleuve sans nom est le fleuve des Rois. Un peuple hospitalier en couvrait le rivage : Tous les fruits qu'il avait cueillis pour son usage Nous furent prodigués durant trois fois deux jours; Hais ces peuplés pour nous étaient muets et sourds, Nous n'en apprîmes rien. Cette riche contrée, Des flammes du soleil la première éclairée, L'Orient chaque jour devant nous semblait fuir, •fil las^s d'espérer nous l'étions de souffrir.

Daigne un instant, grand roi, daigne arrêter la vue Sur ce vaste Océan où ma ffotte perdue Ne trouve, en s'arrétant sous d'arides climats, Que d'ignorants mortels qui ne m'entendent pas. Combien n'avons-nons pas essuyé de tempêtes?

Combien n'ont pmnt passé de douleurs sur nos têtes? Tantôt la faim cruelle habite nos vaisseaux, Tantôt la soif nous brûle an sein même des eaux. Les vivres corrompus qui soutiennent nos vies Engendrent dans nos corps d'affireuses maladies : L'espérance en nos çauirs s'affaiUit et s'éteint, Et sur nos fronts déjà la pâle mort se peint. Mais il nous fiaut partir, il faut voguer encore Vers les bords ignorés d'où se lève l'aurore. D'uùe côte orageuse éloignant mes vaisseaux.

Je ne leur laissé voir que le ciel et les eaux. Je tremblais, en effet, que contre le rivage Le vent impétueux n'aciievât mon naufrage,"

Stlaiseant Sofala, flùre de ses trésors, Ma juste prévoyance en évita les bords.

Ce péril évité, je reviens vers la côte ; Un doux zéphyr caresse et dirige' ma flotte.

L'Océan lui sourit, et de saint Nicolas lies feux étinceiants s'allument dans nos mâts. Ce prodige des miens soutenant le courage, Nos voiles vers le port se tendent davantage, . Et nous touclions la terre où nos regards surpris Eiifîn dé tant d'efforts vont recevoir le prix. Sur les deux bords d'un fleuve, une double prairie S'étend, par cent canaux arrosée et nourrie; Sur ce beau fleuve épars, mille bateaux ailés Semblent se réjouir de s'y voir rassemblés.

Tout annonce à nos yeux un peuple moins sauvage, Qui des arts de l'Europe a déjà quelque usagé, ' Et nous saurons âans doute, en les interrogeant, S'il nous reste un espoir d'atteindre l'Orient. Voisin des beaux climats d'où se lève l'aurore, Ce peuple est plus j)olî, lAais il est noir encore ; ' Quelques mots étrangers, de l'arabe venus.

Nous suffisent pourtant pour en être entendus. Respectant comme nous les lois de la nature, Ils entourent leur corps d'une chaste ceinture, Tandis que chacun d'eux d'un mouchoir de coton. Contre les feux du ciel, euveloppe son front. Fernand les ijiterroge, et d'une voix amie.

Leur demande le nom de leur noire patrie. ^ Femand connaît l'arabe et le parle mieux qu'eux. Ces peuples contentant nos désirs curieux :

JDes vaisseaux, disent-ils, aussi grands que les vôtres, Des mers de TOrient descendent dans les nôtres, Nous montrant chaque année, en un constant retour, Des hommes, comme vous, de la GO\ileur du jour. Remerciant le ciel de ces faveurs insignes, Ce fleuve fut pour nous le fleuve des Bons-Signes ; Et de sa découverte un simple monument, Sur ses bords élevé; marque l'événement.

D'un nom plus glorieux, choisi dans l'empirée, Notre reconnaissance honora la contrée ; Ce beau nom fut celui du messager divin Qui du jeune Tobie assura le chemin.

Dévorés cependant par d'impurs coquillage^, Mes vaisseaux ne pouvaient reprendre leurs voyages ; Il nous fallut d'abord par de constants travaux Débarrasser leurs flancs de ces vils animaux. Un peuple hospitalier, accouru sur la plage.

Tantôt avec ardeur partageait notre ouvrage; Tantôt à mes soldats, attendris de ce soin^ , Portait les vivres frais dont nous avions besoin. Mais ce bonheur fut court : par des torrents de larmes, D'un espoir trop flatteur nous payâmes les charmes ; Les innombrables maux que nous avions souflèrts Durent céder la place à de plus grands revers. Des destins ennemis de la terre où npus sommes Tel est Tordre éternel fatal à tous les hommes : Nous naissons pour souffrir, et dafns^nos tristes jours Les instants de bonheur sont fragiles et courts. D'un incurable mal les souffrances cruelles Ravirent la moitié de mes amis fidèles ;

Sur un sol étranger leurs ossements blanchis .

Ne seront point portés dans leur triste pays.

Hélas l sans Tavoir vu quelayeux le pourraient croire!

De leur visage en feu la chair devenait noire,

Leurs lèvres pourrissaient, et d'horribles tourments

De leur bouche, en morceaux, faisaient tomber les dents.

De leur cou resserré, qui s'ouvrait avec peine,

Sans relâche sortait une brûlante haleine.

D'un savant médecin, pour conserver leurs jours,

Nous aurions avec joie emprunté les secours;

Hais nous n'en avions point. Un marin sans lumières,

D'un instrument grossier armant ses mains grossières,.

Voyait avec horreur tomber sous ses ciseaux

De la chair qu'il coupait les livides lambeaux.

Nous perdîmes ainsi sur ces fatales terres

Ces compagnons chéris de nos longiies misères.

Nos larmes, nos regrets, nos secours furent vains.

Combien facilement les fragiles humains

De leurs fragiles corps trouvent la sépulture !

Un roc, un peu de sable, un ruisseau qui murmure,

Une vague qui dort, enferment pour jamais

Le chef ou ses soldats, le prince ou ses sujets.

Ainsi, quoique l'espoir soutint notre faiblesse. Nous quittâmes ce port avec plus de tristesse; Et toujours vers la côte appuyant mes vaisseaux, Je demandais ma route à de plus sûrs signaux. Au port de Moçambique enfin nous arrivâmes, Et vous avez trop su quels traitements infâmes Nous firent éprouver ces peuples inhumains ; Mais la pitié du ciel nous sauva de leurs mains. .

Cependant accueillis dans ton puissant empire, De ses travaux cruels ma flotte enfin respire; Moi-môme, dont Tespoir chaque jour s'éteignait, * Je sens que devant toi mon courage renaît.

A ce sincère aveu ta bonté m'autorise ; Sans toi, sans tes faveurs, cette haute entreprise Dont rhonorable but vient de t'ôtre avoué, ' Pour jamais au port même eût peUt-étre échoué.

Maintenant juge, ô roi, si jamais dans le monde Un peuple audacieux vogua plus loin sur Tonde ; Si du voyageur grec ou du prince troyen Le pavillon flotta plus avant que le mien..

Non, quoi qu'en leur faveur les plus fameux poètes Aient fait pour embellir des pages indiscrètes. Quoi qu'ils aient inventé d'admirable en leurs vers, J'ai couru dix fois plus de périls et de mers.

Ce vieillard enivré des eaux de l'Aonie, , Ce vieillard qui vécut aveugle et sans patrie, A qui sept nations, dans son dernier séjour.

Se disputent l'honneur d'avoir donné le jour ; Cet autre aussi fameux dont le brillant génie. Plus que n'a fait César, illustre l'Ausonie, Qui calmait les torrents de l'Éridan fougueux, Qui du Tibre rendait le cours plus orgueilleux ; Réunissant leurs chants, ces deux divins poètes N'ont point déplus de gloire été les interprètes : Ils peuvent dans leurs vers peindre des demi-dieux. Des enchanteurs cruels, des géants monstrueux . Ils peuvent au doux chant des trompeuses sirènes Soulever ou calmer les passions humaines.

Et par les sucs trompeurs d*un arbre aux fruits exquis,

Faire, même à des Grecs, oublier leur pays.

Des vents les plus fougueux dans des prisons nouvelles

Ils peuvent avec art emprisonner les ailes ;

Ils peuvent inventer, pour souiller nos repas,

Des monstres dont les noms n*existent.méme pas. ^

Us peuvent réunir dans leurs brillantes fables

D'admirables pensers à des vers admirables ;

Mais ils ne peuvent pas que, beau de vérité,

Ce récit n'ait vaincu ce qu'ils ont inventé.

Les convives, charmés et respirant à peine, En silence écoutaient l'éloquent capitaine.

Et lorsqu'il eut fini ce récit merveilleux, IL attirait encot leur esprit et leurs yeux.

Qu'il e$t doux d'obtenir d'une haute entreprise Une gloire immortelle et chèrement acquise !

Combien de nobles cœurs, fuyant un vil repos Et tâchant d'égaler les antiques héros.

Poussés par ce désir à des vertus suprêmes, Élèvent leur patrie en s'élevant eux-mêmes !

Combien sur ces esprits qu'enflamme un saint devoir Les exemples fameux possèdent de pouvoir !

A la valeur d'Achille Alexandre préfère, Tout grand qu'Achille soît, les vers du grand Homère ! Sous son chevet royal il les place avec soin, Quoique pour être brave il n'en ait pas besoin. Si dans l'ombre des nuits Thémistocle sommeille. Le nom de Miltiâde en sursaut le réveille ; El dans sa soif de gloire il ne demande au ciel Qu'un poète assez grand pour le rendre immortel.'

Vasco, qu'un môme amour entraîne vers la gloire, Brûle sans doute aussi de vivre dans Thistoire ; Sans doute, ert traversant tant d'orageuses mers, D pense que son nom remplira l'univers.

Mais si le chantre heureux de la grandeur romaine N'eût pas été l'ami d'Auguste et de Mécène, Lirions-nous FÉnéide? et'du fils de Vénus Les exploits glorieux nous seraient-ils connus?

Oui, laLusitanie, en conquérants fertile, Produit des Scipîon, des César, des Emile; Heureux s'ils unissaient à la valeur de Mars L'amour, le sentiment et le goût des beaux-arts! Rude, inculte, farouche et dur comme leurs armes. Leur esprit ne se plaît qu'aux mortelles alarmes : Ils ne s'informent pas si les plus grands guerriers Unissaient autrefois le myrte et les lauriers. Le premier des Césars, conquérant de la France, D'une maiii tient la plume et de l'autre la lance : Ses écrits ne sont pas moins beaux que ses exploits, Bt de Cicéron même il égale la voix.

Scipion ne croit pas, en cultivant Thalie, Abaisser la hauteur de son mâle génie, Et dans les murs en feu d'une grande cité Le séjour de JPindare est le seul respecté.

De leur gloire à venir éloquents interprètes. Toujours les conquérants ont aimé les poètes ; Et les Portugais seuls entre les nations Dédaignent ces moteurs des grandes actions.

Leur cœur est indomptable et leur bras invincible, Mais au charme des vers leur esprit insensible

Ne leur laissant goûter que le bruit des combats,

Us méprisent un art qu'ils ne connaissent pas.

Aussi d'un dieu vengeur éprouvant la xïolère,

Ils ont eu vingt Ajax et n'ont point eu d'Homère ; .

Bientôt même ils verront, s'ils ne diangent de mœurs,

Lés rois qu'ils ont vaincus devenir leurs vainqueurs.

La victoire loin d'eux fuira d'un vol agile ;

Ils n'auront plus d'Ënée, ils n'auront plus d'Achille,

Car on voit en tout peuple ardent à s'enrichir

De l'honnête et du beau le sentiment fléchir

Que Yasco rende grâce aux filles de Mémoire Du plaisir que je goûte à célébrer sa gloire ; Lui ni ses descendants n'avaient point mérité D'aller par cette voie à l'immortalité.

11 ne méritait point que Içs nymphes du Tage, De leurs arbres dorés abandonnant l'ombrage, Aient laissé dans leurs mains reposer leurs fuseaux Pour suivre sur les mers ses rapides vaisseaux. L'amour dont j'ai toujours brûlé pour ma patrie M'a seul de l'art des vers enseigné l'industrie '; Je chante sans espoir d'en recevoir le prix, Satisfait de chanter môme un ingrat pays.

* Et qu'ainsi tout grand cœur amoureux de la gloire Lutte pour être inscrit au livre de Tliistoire ; Qu'il lutte et qu'il triomphe ! est-il rien d'aussi beau Que de vivre honoré par delà le tombeau ?

De ce riche palais renceinte circulaire Bnfenne dans ses murs un jardin solitaire; Le ptus beau des jardins, le plus délicieux Qui jamais ait fleuri sous la ToAte des cieux. Àrmide à Tembellir passant de longues veilles, D'un art inépuisable épuisa les merveilles, Et de mille chemins tracés par les démons Le dédale menteur circule aux environs.

Cependant une large et facile avenue Ouvre aux deux voyageurs la demeure inconnue. Us entrent, et d*abord de^cent portes d'argent Ont peine à soutenir Téclat vif et changeant. Sur des gonds d*or massif ces portes magniûques Roulent en ramenant cent flgures magiques Dont Iqs traits, animés par un secret pouvoir, Paraissent respirer, parler et se mouvoir.

Là, brûlé d'une flamme à sa gloire fatale/ Le vainqueur des enfers file aux genoux d'Omphale. Sa vertu, ses exploits sont loin de son esprit ; Il file : un faible en&nt le regarde et sourit. Vingt folâtres beautés se disputent ses armes : De la peau du lion elles couvrent leurs charmes ; Et sur Tare teint de sang, la terreur des humains, Posent en souriant de téméraires mains.

Mais en face est la mer, furieuse, écumante.

Soulevant de vaisseaux une forêt moujfante.

De ces vaisseaux, remplis d'intrépides guerriers. Il s'échappe un bruit sourd et des feux meurtrieh ; L'onde au loin s'en embrase et l'ait en étincelle. Jamais rivaux plus grands, pluslUustre querelle : D'uDf côté, c'est Antoine et cent peuples divers ; De Tautre, Auguste et Rome; et pour prix, l'univers. Au3si vous croiriez voir les Gyclades sanvages Entrechoquer leurs n\onts, leurs forêts, leurs rivages, Tant ces mille vaisseaux, que l'œil ne peut compter, ' Semblent avec ftireur se joindre et se heurter. •Déjà de traits dans l'air vole un sombre nuage ; Déjà les vastes mers sont teintes de carnage ; Mais Gléopâtre fuit, et perd en s'enfuvant Sa gloire et ses plaisirs, son trône et son amant. Cet amant en effet, qu'un fol amour inspire, Du monde à son rival abandonne l'empire.

Aucun indigne effroi ne trouble son esprit :

H cède en frémissant; mais il cède et s'enfuit.

C'est l'amour qui rentnrine. On le voit plein de rago,

Vers ses soldats trahis détourner son visage,

Tandis que, dévoré d'un funeste poiBon, 11 suit la nef rapide au bout de Thorizon. Plus loin le Nil raccueiile, ému de sa détresse, Et cadie auprès de lui sa fatale maîtresse.

On te voit plus tranquille attendre le trépas, Satisfait de mourir, puisqu'il meurt dans ses bras. Tels étaient les tableaux que de ses mains savantes Ârmide avait gravés sur ces portes brillantes, Et dont les deux chrétiens, surpris et confondus. Ne pouvaient détacher leurs regards éperdus.

Ds entrent cependant; ils pénètrent sans crainte Dans tes vagues détours du riche labyrinthe.

Ils marchent : aussitôt cent chemins différents, Devant eux, derrière eux, se croisent en tout sens. Tel on voit le Méandre, incertain de sa course, Vingt fois en un moment remonter vers sa source. Leurs yeux sont éblouis, leurs pas embarrassés, Et sans doute ils perdaient tous leurs travaux passés, Si le livre divin que leur doute consulte.

N'eût de leurs sens troublés apaisé le tumulte^ Sortis du labyrinthe, ils découvrent enûu L'aspect éblouissant du magique jardin :

Des vallons, des coteaux, des grottes, des fontaines^ Des ruisseaux égarés dans de riantes plaines, Des arbres inconnus, deç fleurs, des gazons verts. Et des antres discrets de feuillage couverts ; Assemblage inoui de beautés naturelles Que leur simplicité rend encore plus belles.

Et de qui le travail, par un art merveilleux, Échappe à la pensée et se dérobe aux yeux.

LE PALAIS D'ARNIDE 227

Vous croiriez en effet que la seule nature A pu de ces beaux lieux composer la parure.

Tout cède aux lois d'Annide. Un air pur et fécond Glisse dans les détours du magique vallon.

Produisant à la fois tous les fruits de Tannée, De sa fertilité la terre est étonnée ; Et les arbres courbés sous leurs rameaux épais, Toujours chargés de fruits, ne vieillissent jamais. Leurs fruits ne meurent point, leurs fleurs sont étemelles; Leurs riantes couleurs semblent toujours nouvelles. Par un autre prodige, on trouve réunis Sur les mômes rameaux et des fleurs et des fruits. On voit la pomme mûre et la pomme naissante Sur le même arbre unir leur couleur différente,^ L'oranger à ses fruits plus éclatants que Tor De sa fleur odorante ajouter le trésor; Et la vigne étaler, sous ses feuilles ravies. Ici des raisins mûrs, là des grappes fleuries. Mille oiseaux, réunis sous ces feuillages verts, Élèvfeflt jusqu'au ciel d'harmonieux concerts. Leur chant, que Tonde écoute et que le vent recueille, Semble avec volupté frémir dans chaque feuille. Et le ruisseau voisin, sur un lit de cailloux. L'accompagner exprès et le rendre plus doux, tin oiseau, merveilleux même entre ces merveilles, Vole et charme à la fois les yeux et les oreiUes. Son bec de pourpre et d*or, son plumage d'azur, Étincellent de feux sous un ciel toujours pur. D*un obstacle importun sa voix débarrassée, Comme la voix humaine exprime la pensée. ,

À l'aspect des cbrétiend il chante, et tout se tait, Le séphyr dans les airs, les airs dans la forêt.

Cette fois, dès qa'Àrmide eut quitté le jardin, Les dehx chrétiens cachés se montrèrent soudain, Et de l'enfer vaincu détruisant les vains charmes, Éblouirent Renaud de l'éclat de leurs armes.

Tel qu'après la victoire un coursier belliqueux, Inutile à son maître, en un repos honteux, Laisse aux feux de l'amour éteindre son courage, Et languit oublié dans un gras p&turage : S'il entend le clairon, s'il voit luire l'airain, Son courage indompté se rallume soudain.

De ses naseaux brûlants qui respirent la guerre La flamme autour de lui sèche et brûle la terre ; Déjà même il lui semble, en d'épais tourbillons^ Sous son maître emporté, heurter les bataillons. Tel s'éveilla Renaud du sein de son ivresse; Car de la volupté la honteuse faiblesse, Les flammes de l'amour et leur molle langueur N'avalent pu de son âme étouffer la vigueur.

Ubalde au même instant s'approche et lui présente Du bouclier divin la lumière éclatante.

Le héros s'y regarde et s'y voit tel qu'il est. Tel que d'un fol amour les faiblesses l'ont fait. De ses longs vêtements la forme efféminée Embarrasse à dessein sa démarche gênée.

Ses longs cheveux bouclés et couronnés de fleurs, De la moUe Arabie exhalent les odeurs,

Et Je fér redouté qui pend à sa ceinture Est couvert d'une vaine et frivole parure.

Gomme après un pénible et funeste sommeil, Un criminel tremblant s'interroge au réveil, Le héros interdit s'examine et se trouble.

Plus il ae reconnaît, plus sa honte redouble, Et pour fuir les remords dont il se sent toucher, Au centre de la ten^e il se voudrait cacher.

Ubalde alors commence : Un horrible incendie, Dans. l'Europe allumé, dévore enfin l'Asie.

Tout chrétien généreux et digne de ce nom Sert la cause du Christ sous les murs de Sion. Toi seul, fils de Berthold, une honteuse flamme Te retient enchaîné dans les bras d'une femme, Et le bruit des combats qui troublent l'univers Ne te peut réveiller dans ces lointains déserts. En quel lâche sommeil ta vertu s'endort-elle ! Lève-toi I tout le camp te nomme et te rappelle. La victoire t'attend, le sage Godefroi Reconnaît que Sion ne peut tomber sans toi.

Viens donc, fatal guerrier, viens achever l'ouvrage Qu'a déjà commencé ton immortel courage.

Obéis ù ce Dieu dont l'aide et la faveur Nous ont conduits vers toi pour te rendre à l'honneur. Viens, et fais sous le poids de ta vaillante épée Tomber des Sarrasins la puissance usurpée !

Use tait. Le héros demeure quelque temps Interdit et confus, sans voix ni mouvements.

Mais la honte à la fin réveillant son courage, De sa raison perdue il recouvre l'usage.

Il saisit à deux mains, il brise, il foule aux pies

Les fleurs dont ses cheveux et ses bras sont liés,

Et dun indigne amour les indignes livrées.

Son regard s'applaudit de les voir déclarées.

Enfin, impatient de voler aux combats,

D part, du labyrinthe il s'éloigne à grands pas.

Mais déjà son amante a vu l'hydre effroyable

Qui gardait son palais, étendu sur le sable.

Déjà d'affreux soupçons sont entrés dans son cœur.

Tout à coup elle voit... quel objet de douleur !

Elle voit son amant fugitif et volage

D'un pas précipité courir vers le rivage.

Elle veut s'écrier : Me laisses-tu, cruel?...

Mais sa voix s'éteignant dans un trouble mortel,

La douleur au passage arrête sa pensée,.

Et tombe en lourds sanglots sur son àme oppressée.

C'est le Dieu des chrétiens, Dieu terrible et puissant,

Qui lui ravit Renaud, elle-même le sent;

Et cependant elle ose, en ce désordre extrême,

S'attaquer à ce Diçu pourTavoir ce qu'elle aime.

Mais les profanes chants que sur leurs monts déserts,

Les femmes de la Thrace apprennent des enfers;

Ces chants qui, suspendant l'ordre étemel du monde,

Peuvent tirer les morts de leur prison profonde,

Qui peuvent arrêter les astres dans leur cours,

Ne lui peuvent ici servir d'aucun secoure.

Lasse enfin d'employer ces inutiles armes,

Pour fléchir l'infidèle elle a recours aux larmes.

hv soin de son honneur ne la peut retenir.

Sans doute que l'amour aura voulu punir

• Celle qui, méprisant les flammes qu'il inspire, D'un seul de ses regards troublait tout son empire ; Qui, dédaignant les vœux de mille amants divers, Se plaisait à les voir arrêtés dans ses fers; Qui n'aimait qu'elle seule, et dont la beauté vaine, Inspirant mille amours, ne ressentait que haine. Hais elle est à son tour exposée au mépris.

Et de ses cruautés elle reçoit le prix.

Elle s'eflbrce en vain d'attendrir par des larmes Un infidèle cœur qui dédaigne ses charmes; Et'ies cailloux tranchants, la neige, les frimats. Blessant ses faibles pieds, ne les retiennent pas. Ses cris seuls dans l'espace envoyés devant elle, Sur la rive des mers devancent l'infidèle.

Forcenée, elle crie : toi qui sdns pitié Me ravis de mon cœur la plus chère moitié.

Était-ce donc à toi d'ordonner que je meure!

Mais avant mon trépas, ah ! barbare, demeure ! Demeure, il n'est pas temps que tu quittes ces lieux; Laisse-moi le plaisir d'expirer à tes yeux.

C'est l'unique faveur où je puisse prétendre. Celui qui peut me ftiir craindrait-il de m'entendre?

A ces mots terminés par des soupirs amers.

Elle joint le héros sur la rive des mers.

Sa beauté qui jamais n'avait trouvé d'égale, Trouve dans sa douleur une affreuse rivale :

Elle est belle à l'excès, désolée encor plus; Ses yeux restent fixés sur le héros confus Et soit honte ou dédain, soit colère ou vengeance. Sa bouche garde un morne et douloureux silence.

Tel un chantre divin, par des sons fngitifs, Tantôt vifs et brillants, tantôt doux et plaintifs, Laissant errer ses doigts sur la harpe sonore, Au moment de chanter, semble hésiter encore ; Et pour mieux de son art assurer le succès, Dans les cœurs par degrés s'ouvre un timide accès. Telle Armide, au milieu de ses douleurs amères. Ne pouvant oublier ses ruses ordinaires, Pour retenir l'ingrat sourd à son désespoir.

Par mille ardents soupirs tâchait de Témouvoir.

Hais enfin, n'attends pas que ma bouche réclame. Lui dit-elle, les droits que j'avais sur ton âme : De ces droits si sacrés qui nous étaient communs. Puisque les souvenirs te sont même importuns, Armide devant toi parait en étrangère, Et tu peux, je le sens, repousser sa prière.

En effet, si ton cœur se plaît à me haïr, Est-ce à moi de blâmer ce funeste plaisir?

Ne t*ai-je pas haï presque autant que je t'aime? N'ai-je pas, maudissant tes chrétiens et toi-même, Pour sauver mon pays de leur joug odieux.

De l'abime infernal soulevé tous les dieux.

Et t'arrachant des mains tes armes sanguinaires. Entraîné malgré toi dans ces lieux solitaires? Ajoute à ces forfaits un crime encor plus grand. Je t'ai fait de mon sort l'arbitre et le t^Tan . Pour toi d'un fol amour éprise et consumée.

Je t'inspirai la flamme en mon sein allumée.

Je t'adorai d'abord; et presque sans combats. Beauté, gloire, pudeur, je mis tout dans les bras».

LE PâLâIS D'ARMIDB 233

Cette fleur de l'amour, objet de tant d'envie,

Sans ravoir mérité, c'est toi qui Tas ravie'.

Si tant d'amour me rend indigne de pardon,

Punis-moi, j'y consens, par un lâche abandon.

Passe les mers, combats. Que ta valeur funeste

Des autels de mon Dieu détruise ce qui reste. ' J'abjure mon Dieu même, et désontfais c'est toi

Qui seul auras mes vœux, mon encens et ma foi.

Hais souffre seiilement, souffre que je te suive.

Un vainqueur aprOs soi laisse-t-il sa captive?

Ne peux-tu m'accorder cette faible faveur

De m'attacber moi-mémç au cbar de mon vaiA^ueur ?

De te suivre en ton camp, esclave méprisée,

Et d'exciter des. tiens la honteuse risée?

Esclave méprisée, hélas! sous des ciseaux.

Tomberont ces cheveux qui te semblaient si beaux.

Je veux, me punissant d'avoir cessé de plaire.

Porter un vêtement conforme à ma misère.

Je veux, si ton mépris ne s'y refuse pas,

T'accompagner partout, même au sein des combats.

Et l'amour m'inspirant la force nécessaire.

T'y rendre tous les soins d'un esclave ordinaire.

Ici, je conduirai ton rapide coursier;

Plus loin je porterai ton pesant bouclier.

Pour venir jusqu'à toi, de la foule ennemie

11 faudra que les traits me ravissent la vie.

Heureuse si l'aspect de ces faibles appas,

Brillant d'un feu plus doux dans l'horreur des combats,

Détourne de ton sein une atteinte mortelle.'

Hélas! osé-je encor me vanjter d'être belle I

Moi qui n'obtiens pas môme en ce triste moment Un regard de pitié des, yeux de mon amant.

Alors comme un ruisseau grossi par quelque orage, Bes pleurs l'interrompant inondent son visage. Hais elle fait encor de plus tristes efforts : Du manteau de l'ingrat elle saisit les bords ; Elle pleure à ses pieds sans pouvoir dans son âme Éveiller un écho qui réponde à sa flamme.

L'inexorable voix de là froide raison En étouffe en effet l'insidieux poison.

L'amour fuit effrayé. Mais d'un cœur tout de glace Si l'amour s'est enfui, la pitié l'y remplace. Cette ^œur de l'amour, chère aux esprits bien faits, Dans le sein du héros enfonce mille traits.

Et plus qu'il ne l'avoue, ému dé ses prières, Un nuage de pleurs roule dans ses paupières.

• Enfin il lui répond : Armide, je vous plains. Que parlez-vous ici de haine et de dédains?

Non, vous n'avez jamais par une injuste offense Excité mon courroux, déchaîné ma vengeance ; Seulement de vos mains préparant vos malheurs. Toutes vos jpassions ont été des fureurs.

Mais quoi! c'est un tribut de Thumaine faiblesse! Vous avez pour excuse une ardente jeunesse.

Votre loi, votre sexe; et pourrais-je d'ailleurs, Moi qui les partageai, condamner vos erreurs? Si je vous condamnais, qui me voudrait absoudre? Croyez, à vous quitter si je puis me résoudre. Croyez que vos bontés, immortel souvenir.

Me suivront en tous lieux jusqu'au dernier soupir.

Cependant d'un amour qu| nous couvre de honte, Effaçons jusqu'au nom par une fuite prompte ; Laissons ensevelis dans ces lointains déserts Les vestiges d'un feu dont rirait l'univers.

Remportons sur nos cœurs celte noble victoire ; Ainsi de mes travaux je sauverai la gloire.

Ainsi votre vertu, votre rang, vos appçis, D*un opprobre éternel ne se couvriront pas.

Demeurez donc, je pars. Le Dieu qui nous délivre De ce fatal amour, vous défend de me suivre.

Demeurez, ou plutôt, calmant ce noir chagrin, Rentrez dans vos états par un autre chemin.

Il se tait. Son amante, inquiète, troiiblée, Ne contient déjà plus sa fureur Tedoublée.

Ses yeux lancent sur lui de livides éclairs, Et sa rage en ces mots s'exhale dans les airs : ^

Non, tu n'es point le fils dç la belle Sophie; Non, c'est le froid Caucase et la mer en furie Qui t'ont donné le jour, monstre, et, dans leur forêt. Tu suças des lions la rage avec le lait.

Qu'attendrai-je de plus, et dans quelle espérance Dissimuler Vhorreur.que me fait sa présence?

Le monstre esl sans pitié. M'a-t-il par quelques pleurs, Par quelques vains soupirs, témoigné ses douleurs? Mais je me plains à tort. S'il fuit, s'il m'abandonne, S'il trahit ses serments, c'est soa Dieu qui l'ordonne! C'est son Dieu qui l'arrache à d'indignes amours : Il fuit; mais en fuyant il m'adore toujours!

Écoutez ce rival des Sages de la Grèce ; Écoutez-le parler d'amour et de sagesse ! *

Gomme il sait à la gloire immoler ses désirs,

Sa haine, sa vengeance et môme ses plaisirs !

Dieu, quand nos templçs saints tombent réduits en poudre,

Cet hypocrite cœur n'attire point ta foudre!

Hais pars, cruel, emporte avec toi cette paix

Dont tu sais que mon cœur jouira désormais.

De ta fausse pitié la mienne te délivre ;

Pars et ne reviens point ; c'est moi qui vais te suivre.

Éternelle furie attachée à tes pas.

Mon ombre un seul instant ne te quittera pas.

Et s'il faut, malgré moi, sous les tentes chrétiennes,

Malgré mes feux trahis, s'il faut que tu reviennes,

Ne crois pas m'échapper : à travers l'Océan

Je saurai te trouver même au sein de ton camp;

]*y dêvoûrai ta tête au démon des batailles.

Tu tomberas, perfide, au pied de nos murailles :

Tu tomberas sans gloire, et pour sauver tes jours,

Je t'entendrai d'Armide implorer les secours.

A ton dernier soupir, à ton heure suprême.

Je Sîerai sans pitié comme tu Tes toi-même.

Elle tombe à ces mots, sans force, sans couleur.

Tout le corps inondé d'une froida sueur.

Ouvre les yeux, Armide, ouvre-les ; le barbare S'attendrit à l'aspect des maux qu'il te prépare; D'un déluge de pleurs il arrose tes mains; Ses pas prêts à te fuir s'arrêtent incertains. Ouvre les yeux, Armide, ouvre-les pour l'entendre : Jamais tu ne l'as vu plus soumis et plus tendre. Hélas! un Dieu jaloux envie à tes douleurs Jusqu'au triste plaisir de voir coller ses pleurs.

Le héros cependant qu'un trouble affreux dévore, Ne sait s'il doit partir, B*il doit rester encore. La pitié pleure en vain dans ses sens attendris. L'honneur et le devoir en étouffent les cris. Il part ; la nef divine aux vents abandonnée, Glisse comme un oiseau sur la mer étonnée; Et tandis que du ciel la faveur le conduit, Il regarde la rive çt la rive s'enfuit.

Sur ces funestes bords Arinide évanouie, Reste sans mouvement, sans couleur et sans vie. A la lumière enfin ses yeux se sont rouverts; Mais ces bords sont glacés, tristes, mornes, déserts : Le sourd mugissement des vagues courroucées, Y répond seul au bruit de ses noires pensées. Le traître est donc parti, dit-elle, et sur ces bords Il me laisse expirer sans pitié ni remords!

Juste ciel! quel secours le perfide me donne! Quand je meurs à ses pieds, il fuit, il m'abandoune, Et d'un indigne amour les sens encor remplis, A des rochers déserts je conte mes ennuis!

Des pleurs vengeront-ils ma honte et mon injure ? Rendront-ils à l'ingrat les tourments que j'endure? Ali ! je suivrai l'impie, et l'abime des mers Ne pourra le sauver, ni le vague des airs.

Son Dieu pour l'artacher à ma juste poursuite. Ouvrirait vainement le ciel même à sa fuite.

Il me semble déjà l'atteindre, le saisir.

Prendre à le déchirer un funeste plaisir.

Et de sa cruauté surpassant les exemples, Clouer son front sanglant aux portes de nos temples,

Ah ! tu veux le punir, il fallait le vouloir, Annide, quand le traître était en ton pouvoir ! • Il est tard maintenant pour venger ton outrage, Sauvé de sa prison, il se rit de ta rage.

Si pourtant ma beauté, source de tant d'amours. Si l'art que je professe est de quelque secours. Je l'atteindrai plus tôt que l'ingrat ne le pense. Il saura ce que c'est qu'exciter ma vengeance. Oui, fatale beauté, c'est à toi de venger La honte d'un affront qu'il te faut partager ; C'est toi qui deviendras légitime conquête.

De quiconque aujourd'hui m'apportera sa tête. vous qui m'adoriez, fiers et vaillants guerriers, Je vous offre à cueillir de dangereux lauriers. Je le sais ; mais je sais aussi que je vous donne, Pour prix de ces lauriers, mon sceptre et ma personne; Si ma beauté n'est point achetable à ce prix, Elle ne me parait qu'un objet de mépris.

Misérable beauté, don stérile et funeste, C'est toi qui m'as valu l'affront que je déteste ; C'est toi qui m'as livrée aux fureurs de l'amour : Je te hais ; je hais l'heure où j'ai reçu le jour. La splendeur de mon rang, l'éclat de ma fortune, ïout m'afiligc et me nuit, m'accuse et m'importune ; Et sans l'espoir que j'ai de venger mon affront, Ma main m'épargnerait un supplice plus long.

Elle dit, et soudain, le front pùle et farouche. Rentrant dans son palais, le blasphème à la bouche. Dans ce palais désert elle appelle à grands cris Tous les dieux de l'enfer à ses ordres soumis;

Le soleil s'obscurcit à ses accents sinistres. Les vents, de sa foreur impétueux ministres, Ramènent en sifflant sur ces sommets glacés La neige et les f rimats qu'elle en avait chassés ; Et la voix des démons qui brisent leur ouvrage Retentit au-dessus des vents et de Torage.

Tout autour du palais roule une affreuse nuit, Aucun astre n*y brille, aucun flambeau n'y luit : Seulement aux éclats de la foudre infernale, On voit des murs noircis trembler par intervalle. L'ombre enfin se dissipe et laisse le soleil Montrer à l'horizon son visage vermeil ; Mais le palais détruit par un soudain prodige S'est enfui dans les airs sans laisser de vestige : Les regards d'un mortel chercheraient vainement La place où s'élevait ce hardi monument.

C'est ainsi qu'on voit naître et mourir les images D'un palais dans les airs bâti par les nuages, Qu^nd le soleil les brûle, ou que de l'aquilon Le souffle impétueux les presse à l'horizon.

Tout a fui sans retour, palais, jardins, fontaines, Et l'hiver en grondant rentre dans ses domaines. L'enchanteresse alors sur son char, dans les airs, Défie en s'envolant la foudre et les éclairs,

Elle vole, elle voit du sein profond des nues, S^étendre sous ses pieds des terses inconnues : Populeuses cités, puissantes nations Que l'univers ignore et qui n'ont point de noms. A gauche, elle a laissé les colonnes d'Alcide, A droite, les déserts de l'inconstant Numide,

Et dirigeant son vole vers les champs syriens,

Elle aperçoit de loin les tentes des chrétiens.

Elle aperçoit Damas, se détourne et soupire;

Ira-t-elle montrer, au sein de son empire,

Son amour méprisé, ses attraits impuissants ?

Ses maux en deviendraient plus vife et plus cuisants.

Vers le lac solitaire où son palais s'élève

Elle pousse son char, et sa course s'achève;

Mais dans le plus secret de sesappartemeats

Elle enferme sa honte et s^ ressentiments.

De mille affreux projets son âme possédée

Jamais de se venger n'abandonne l'idée.

J'irai, dit-elle enfin, j'irai vers ces climats Où le Soudan d'Egypte assemble ses soldats :

Je chargerai mon front d'une pesante armure ; Rien ne me coûtera pour venger mon injure.

Soit qu'il faille servir, soit qu'il faille à mes pieds Fouler de la pudeur les droits sacrifiés.

Non, quoi que ma conduite ait d'indigne et d'étrange, Rien ne me coûtera pourvu que je me venge, Qu'Hidraot, le premier auteur de mes tourments, S'indigne, s'il le veut, de mes emportements. C'est lui qui m'envova sous les tentes chrétiennes : La honte en est à lui; mes fautes sont les siennes. Jamais, sans les conseils dont il troubla mon cœur, Je n'aurais de mon sexe oublié la pudeur.

Ses conseils ont tout fait, mon amour et ma haine. Mon crime et mes fureurs; qu'il en porte la peine !

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