‹ Œuvres poétiquesChapitre 19 sur 96 · DON JUAN, DON ALVAR · texte numérisé non relu

DON JUAN, DON ALVAR

DON ALVAR

Est-ce VOUS, noble infant? Permettez queina voix, La première au conseil à défendre vos droits, , Sur ce retour si lent, quoique si nécessaire, A vous féliciter soit aussi la première.

Tous vos amis ont craint, justement inquiets, De vous revoir trop tard pour vos grands intérêts. IL 16

242 NÂRIB DE GÂSTILLE

DON JUÂN.

Je devais dans Tolède, avant de reparaître, . . N'assurer les moyens de ne voir point dé maître. De lutter le £ront haut contre les insolents Qui discutent mes droits.

Hais venez- vous à temps, Grand prince ? Pour conclure un nouvel hyménée La régente a, dit-on, choisi cette journée ; Et déjà cet éclat d'un luxe inusité, Cet appareil pompeux et plein de majesté, Ce peuple, ces soldats, ce palais dans l'attente, Tout ici nous annonce une scène imposante.

Pensez-vous qu'en ce jour reconnaissant vos droits Elle fasse sur vous tomber cet heureux choix?

DON JUAN

Je n'ai point cet espoir ; la veuve de mon frère Ne m'a jamais montré que haine «t que colère ; Et des trois prétendants qui recherchent sa main Je suis celui qu'on traité avec plus de dédain.

DON ALVAR

Quoi! va-t-elle choisir, se perdant elle-même, Ou l'infant de Gastille ou le comte Don Jaime?

DON JUAN

Non, tu la juges mal; ni le comte, ni moi,

Ni l'infant don Henri, nous n'obtiendrons sa fbi,

Don Sanche a dans la tombe emporté ses tendresses ; Ou plutôt de Tamour elle hait les faiblesses, Et Torgueil du pouvoir charme seul ses esprits. Elle y sacrifiera jusqu'à son propre fils.

Que veut-elle aujourd'hui? s'assurer la puissance, Et nous faire en ses mains jurer obéissance.

La source où. j'ai puisé rend mes avis certains.

Et ne mettrez-vous pas obstacle à ses desseins, Prince ? vous verra-t-on sous cette femme altière Courber de votre front l'éclat hériditaire ?

DON JDAN.

Que dis-tu, cher Alvar ? Quel reproche insensé ! Est-ce par mes amis qu'il doit m'ôtre adressé, Lorsque de leurs secours attendant la couronna Je pose un pied déjà sur les marches du trône? Tu sais de quelle ardeur contre elle j'ai lutté. Accusant son hymen d'illégitimité, Opposant à son fils ce défaut de naissance.

Et devant les Cortès réclamant la régence.

Plus tard par vos conseils j'ai demandé sa main. Elle m*a repoussé d'un ton froid et hautain ; Et j^apprends -qu'en ce jour aggravant cette offense, Excitant de plein gré ma haine et ma vengeance, Elle rendra public ces reftis insultants ; Mais enfin nous verrons, avant qu'il soit longtemps, Si le sort jusqu'au bout lui restera fidèle.

Et qui succombera de don Juan ou d'elle.

244 MARIE DE GÂSTiLLE

DON ALVAR

Prenez garde, seigneur ; le comte est dangereux. Marie avec faveur semble accueillir ses vœux. Du moins, ce dont je puis vous rendre témoignage, C'est qu'il parle de vous en termes pleins d'outrage. Vos droits sont à l'entendre éteints ou de nul prix ; En combattant TÉtat vous les avez détruits ; Et soit qne des Certes la chambre souveraine De son titre au pouvoir dépossède la reine; Soit même, allant plus loin, que leur sévérité Proclame de son fils l'illégitimité, Vous n'avez plus dans l'une et dans l'autre occurrence De droits à la couronne ou même à la régence. Tel est de ses amis l'ordinaire entretien.

DON JUAN

Laissons-leur ce plaisir, cher Âlvar, aussi bien. Tandis qu'en vains propos ils dépensent leur haine. Je dirige contre eux une arme plus certaine ; Et ce comte insolent peut être dés demain De ses États troublés reprendra le chemin.

Oui, tout à mes désirs heureusement succède; Mon parti par tes soins s'est accru dans Tolède, Grenade et FAragon me prêtent leur appui, Et c'est un derpier coup que je frappe aujourd'hui. Mais du prince Henri n'as-tu rien à me dire?

Que veut-il?

DON ALVAR

Gomme vous au pouvoir il aspire.

Votre cause est semblable, et vobs devez d'abord Vons voir, vous consulter et vous mettre d'accord. De vos justes griefs Talliance opportune Peut seule de tous deux assurer la fortune.

DON JUAN

Et toi qui d^ Tenfance as connu mon cousin Grois-tu que son esprit porte un si grand dessein; Grois-tu que vers un but déterminé d'avance On puisse de son cœur diriger l'inconstance?

Non, non, à cet accord il ne faut point songer. D'un homme irrésolu l'appui n'est qu'un danger ; Ou s'il font l'employer^ faisons-le- sans l'instruire Du véritable but où je le veux conduire ; Bt qu'il soit dans nos mains ainsi qu'un instrument Qui, sans en rien savoir, aide à l'événement. Hais parmi les seigneurs dont la reine dispose, J'aurais voulu si^tout rattacher à ma cause Les deux Bénavidès. Jeunes, riches, vaillants, Ils sont aimés du peuple et respectés des grands. Toi-même, en me vantant leur courage intrépide. De leur puissant concours m'as rendu plus avide ; Toi-même, il m'en souvient, m'avais foit espérer Qu'on pourrait à ma cause un jour les attirer.

DON ALVAR

Tout est changé depuis; la reine avec adresse De sa faveur royale enivre leur jeunesse.

Emploie à les gagner des ^oins toujours nouveaux, Et dans sa confiance ils semblent sans rivaux.

246 MARIE DE GASTILLB

Ânssi, tout orgueilleux de leurs succès près d'elle, Tous deux jusqu'à la mort soutiendront sa querelle.

DON JUAN

Et ce comte amoureux et si fier, de quel œil Voit-il cette faveur, ces succès, cet orgueil? Jadis, au seul aspect de l'un ou l'autre frèrQ, Son regard dédaigneux s'enflammait de colère. Leur querelle cent fois ensanglanta la cour.

Ce long ressentiment s'éteint-il en un jour?

Ah ! c'est ici surtout que la reine Marie Montre en l'art de régner une rare industrie ; Elle a sur tous les trois pris un tel ascendant Qu'ennemis l'un de l'autre on lés voit s'entr'aidant. Cette haine d'ailleurs s'affaiblît : elle expire En ce lîioment peut-être, et je dois vous le dire, 8i leurs ressentiments ne sont pas ravivés, D'un moyen de succès nous demeurons privés.

DON JUAN

Oui, son esprit n'est pas moins puissant que ses charmes,

Et pour lutter contre elle il faut de bonnes armes.

Je le sais. Mais enfin trop longtemps reculé,

Mon dessein ne peut plus être-dissimulé.

C'est aujourd'hui qu'il faut lui déclarer la guerre,

Et tandis que le Maure envahit la frontière.

Que le roi d'Aragon gagné par mes présents

De ses nombreux soldats soutient mes partisans,

Je viens dans les conseils de la reine troublée De nos Tieilles Gortès réclamer rassemblée ; Et, donnant au désordre un nouvel aliment, Préparer les esprits à ce grand changement.

Elle n'a point voulu me céder la régence, C'est au trône aujourd'hui qu'aspire ma vengeance. Et toutefois, Âlvar, avant d'aller plus loin. Je veux de son orgueil être ici le témoin. Des périls qu'elle court je la sais avertie.

Et pressens de sa part quelque étrange sortie. Or, cet éclat public d'un voile plus épais Couvrira le plus sûr de mes nombreux projets.

Tu vois, mon cher Âlvar, que même en mon absence Je' t'ai de mes desseins gardé la confidence. Et que t'ouvrant mon cœur comme par le passé Je ne te cache rien de ce que j'ai pensé.

Dans de plus grands détails j'entrerai tout à l'heure; Laisse-moi pour l'instant. Hais j'oubliais... Demeure... De la cour éloigné depuis plus de vmgt mois.

J'ai peine à reconnaître ici ceux que je vois. Quels sont les serviteurs restés près de la reine?

DON ALVAR

Hais d'abord c'est Tellez...

DON JUAN

Qui? le vieux capitaine Des gardes de mon frère ?

DON ALVAR

Oui, seigneur

DON JUANr

Et dis-moi, Ce juif astucieux, médecin du feu roi, Cet Ismaël, à l'âme avare et malfaisante, Garde-t-il à la cour cette charge importante; Et la régente a-t-elle, à son art si vanté, Ck)ufié de son fils la précaire santé?

La reine en son savoir a pleine confiance.

DON JUAN

Dans le juif Ismaël!

DON ALVAR

Dans Ismaël.

DON JUAN

Silence!

Voici mes deux rivaux. Va m'àttendre chez moi,

Don Alvar sort.

Le juif son médecin! demain je serai roi!...

SGÉNEH

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