LA REINE, DON JUAN, DON JAIME, DON HENRI
LA REINE
Qu'est ceci, cheyalieiis? Depuis quand votre haine Prend-elle pour champ clos le palais de la reine? Quoi! lorsque sous le coup dont le ciel Fa frappé A pleurer son roi mort le peuple est occupé; Lorsque du Maure altier les phalanges guerrières Envahissent l'État par toutes ses frontières, Vous qui devez courir les prejniers aux combats, Vous consumez le temps en d'indignes débats ! De cet éclat soudain puis-je savoir la cause?
DON HENRI
Que sur l'un de nous trois votre choix se repose, Madame, nous jurons d'accéder à vos vœux, Et vous terminerez ces débats dangereux.
LA REINE
C'est donc là le motif qu'allègue votre haine ! Vous aspirez tous trois à votre souveraine, Et Tépée à la main vous vous la disputez.
Sans souci de ma gloire et de mes volontés!
Mais pour être à ce point de vous mésestimée, Quelle tache à vos yeux souille ma renonmiée? Ai-je eu si peu d'amour pour le roi mon époux?
252 KARIE DE Ci^STILLK
Avant d'être sa femme ai-je aimé l'un de vous? Ai-je enfin à vos soins, depuis que je suis veuve, D'un coupable intérêt accordé quelque preuve ? C'est d'hier qu'en mes bras sa grande ame a passé, Dans ses veines encor son sang n'est point glacé; Et moi de ses vertus étoufllantla mémoire, Des reines de mon nom souillant l'antique gloire, J'irais à l'autel même où nous fûmes unis, Déshonorer sa veuve et dépouiller, son filsl Me connaissez-vous bien, chevaliers? Prenez garde 1 Sur un sol dangereux votre orgueil se hasarde. Régente de GastUle, Infante de Léon, Prenez garde en mon cœur d'éveiller le lion !
DON JAIME
D'un amour criminel n'accusez point don Jaime. Ce n'est point le pouvoir, c'est la reine que j'aime.
LA REINE
Je fais de cet amour l'estime que je dois,
Et lis fort aisément dans le cœur de tous trois.
En doutez- vous? Je vais vous en donner la preuve :
Vous, don Juan, du roi vous recherchez la veuve,
Non point que rien en elle ait charmé vos esprits.
Mais vous la recherchez pour dépouiller le fils.
Vous, don Henri, vassal du trône de Gastille,
Vous voulez alléger ce fardeau de famille.
Don Jaime de Haro, que dirai^je de vous ?
Chevalier sans reproche, ami de mon époux,
Votre amour est plus vrai sans être moins coupable.
Rien qu'à vous en parler je me crois condamnable.
Toutefois en ik)s vœux tous trois vous vous trompez ; Ni les droits de mou fils ne seront usurpés, Ni démon noble époux la mémoire trahie. ^ J'en jure par mon nom, le saint nom de Marie ! Et quels que soient les coups que me garde le sort, Je tiendrai ce serment, princes, jusqu'à la mort, liais pour Dieu, montrez-vous ici te^s que vous êtes. . Point d'hypocrite amour, point de trames secrètes ; Marchez droit à ce trône où tendent vos souhsâts. Et déclarez enfin ou la guerre ou la paix.
Il faut que' sans détours chacun de vous s'explique, Que de vos sentiments l'épreuve soit publique ; Que mon fils comme roi soit reconnu par vous ; Que vous prêtiez ici serment à ses genoux ; Ou que, niant ses droits au trône de son père. Vous leviez contre lui l'étendard de la guerre. L'osez- vous, chevaliers? Ce n'est qu'un faible enfant, Mais l'esprit d'un héros l'anime et le défend.