SCÈNE IV
Le fond da théâtre 8*ouyre ; le jeune Ferdinand parait assis sur le trône, la couronne sur la tète. Tellez, Léonor et des gardes sont rangés sur les côtés.
LE HOI, LA REINE, DON JUAN, DON HENRI, DON JAIME, TELLEZ, LÉONOR, GARDES.
LA REINE
Voici donc votre roi. Sa timide innocence Est un titre de plus à votre obéissance.
Le sang vous joint à lui par un étroit lien, Et votre loyauté lui doit aide et soutien.
254 MARIE DE GâSTILLE
On n'envisage point dans un roi la personne, Mais le droit que du ciel il tient à la couronne, Et ce droit de TÉtat faisant la sûreté Dans son représentant veut être respecté.
Trop souvent, je le sais, des luttes intestines L'ont comme enseveli sous de vastes ruines ; Mais ce droit immoi:tel qu'ont fondé nos ayeux En est toujours sorti plus fort, plus glorieux. . Dans les derniers malheurs c*est le dernier remède. Un jeune et faible enfant aujourd'hui le possède. Gomme un agneau timide environné de loups.
Vous pensez aisément l'abattre sous vos coupis. Allez donc, tiers seigneurs; contre son innocence Joignez l'hypocrisie avec la violence, Et remplissant sur lui l'oi&ce de bouireaux.
De sa toison royale arrachez les lambeaux.
S'il meurt, il mourra roi. Dans sa tombe sanglante La mort à ses côtés n'a rien qui m'épouvante; Et tel de vous m'entend qui dans le fond du cœur Frémit à cette image et craint un Dieu vengeur.
DON lUAN.
Pour répondre au discours que vous venez d'entendre J*en appelle aux Cortès et saurai m'y défendre. . :
Jusque là cet éclat d'un injuste courroux Madame, vous accuse et ne blesse que vous ; Jusque là de mes droits je maintiens la franchise, Et toute ma pensée, il &ut que je la dise :
Infante et non plus reine, i! ne vous convient pas De le prendre si haut avant que les États
Âieat nommé du feu roi Théritier lé^tinje.
Votre fils ne Test point. Sa naissance est un crime. Le vicaire du Christ frappa de nullité L'hymen que malgré lui tous aviez contracté.
Vous n'avez pas du sang obtenu la dispense.
Le tiôoe est donc à moi du droit de ma naissance ; Vous offrant d'y monter, je vous offrais mon bien ; Et quand tous refusez, je ne vous dois plus rien. Cependant prenez garde, et rentrant en vous-même Réfléchissez au moins à quel péril extrême La fiére ambition qui trouble vos esprits Dans ces déchirements expose votre fils.
Cet enfant mal assis sur les marches du trône, De son sang en tombant peut souiller la couronne.
LA REINE
Soit ! Il ne sera pas le premier orphelin Dont le sang crie au ciel contre son assassin. Sous Tarife assiégé celui qui put naguère Faire égorger le fils pour désarmer 1^ père, Et que toute l'Espagne au bruit de ses forfaits D'une commune voix appelle le Mauvais, Celui-là dans son roi peut choisir sa victime, Et sur un autre enfant tenter un nouveau crime, n le peut, j'en conviens. Mais ce qu'il ne peut pas, C'est de mêler mon nom à de tels attentats.
Au bourreau de Gusman, h l'allié du Maure Le sceptre d^don Sanche et son épouse encore ! Jamais ! Autour de moi semez la trahison,
Excites la discorde et mêlez leur poison,
Du fils d'un frère mort déchirez l'héritage, Pour mou fils ni pour moi je ne crains cette, rage. Sur son trône royal comme au pied de son lit, Mon amour maternel veillera jour et nuit.
Et le ciel me prêtant son appui tutélaire, Partout devant le fils vous trouverez la mère.
Admirez cependant avec quelle pudeur Celui qui me recherche a soin de mon honneur! D'épouse légitime il me fait concuhine, Et s'offre à réparer ma gloire qu'il ruine.
Quelle nohle pitié ! quel magnanime soin !
Malheureuse en effet si j'en avais besoin !
Mais c'est un vil mensonge, et les buUes sacrées Avant notre union nous furent délivrées.
Cherchez donc des moyens contre mon fils et lAbi Moms entachés de fraude et de mauvaise foi.
DON JUAN
A cette assertion la nnblique croyance N'a pas jusqu'à ce jour donné de confiance, Je vous en avertis, madame; en attendant .
La guerre est déclarée et le procès pendant.
Adieu, je vais tâcher qu'une fierté si belle Trouve pour s'exercer des travaux dignes d'elle.
(// sarL)
LA REINE
Et vous à cet enfant, le sang de vos ayeux, Don Henri, ferez-vous de semblables adieux ?
DON HENBI.
Non; je conserve au fils la foi jurée au père. Mais, madame, en ces lieux vous êtes étrangère ; La régence en vos mains semble insillter la loi, Convoquez les Gortès; j'y défendrai le roi.
(Il sort.)
LA REINE
Don Jaime^ à votre tour, quelle est votre pensée ? • A la connaître bien je suis intéressée.
DON JAIME
Moi ! c'est de vous défendre envers et contre tous, £t, sans vous obtenir, d'être digne de vous.
Oui, malgré ces dédains dont vous me percez Tàme, Malgré ces froids refus opposés à ma flamme, Mon cœui; est tout k vous, ma vie est votre bien, Bt mon plein dévoûment ne se réserve rieiï, Heureux si dans vos mains affermissant l'empire. Je trouve en vous servant la mort que je désire ! Mais dans cet abandon de tout propre intérêt Me sera-t-il permis de former un souhait, Çt d'espérer au moins que ni la politique , Ni les secrets de cour, ni la faveur publique, Ne vous feront jamais à personne accorder Cette foi qu'à la tombe il vous plait de garder ; Que nul ne vous pouvant aimer comme don Jaime N'emportera ce prix qu'il n'obtient point lui-même, Et qu'il ne verra point d'un rival odieux L'arrogance emporter un bien si précieux.
258 MARIE DE GASTILLE
LA REINE
Je saiB reine, don Jaime, et ne puis rien promettre. Votre orgueil cq)endant an mien peut s'en remettre, Bt si vous n'avez point de plus justes ennuis, Nous ne serons jamais l'un de l'autre ennemis.
(Le comte salue et sort,)