‹ Œuvres poétiquesChapitre 41 sur 96 · ISAIE · texte numérisé non relu

ISAIE

Gieux et terre, écoutez I Dieu parle et vous appelle ; Servez-lui de témoins contre un peuple rebelle :

Ha faveur entre tous les a choisis pour iils, J>i marché devant eux contre leurs ennemis, Je leur ai partagé des campagnes fertiles, J'ai bâti leurs maisons, fortifié leurs villes; Et ces enfants ingrats, révoltés contre moi, Ont blasphémé mon nom et déserté ma loi !

Peuple sans souvenir et sans intelligence, Us ont entre eux et moi rompu toute alliance. Malheur à cette race impie et sans remords, . Dans le crime plongée et voisine des morts ;

À ces enfants ingrats détournés de ma TOiCi Sur qui mon bras vengeur vainement se déploie l De quel nouveau fléau puis-je encor les frapper? Un seul de ces pervers a-t-il pu m'échapper ? Non, tout cœur est tremblant, toute tête abattue ; Cette terre recèle un venin qui la tue.

Leur corps n'est qu'une plaie; ils n'ont, près de mourir. Ni lin pour la sécher, ni vin pour l'adoucir.

Vos champs sont dévastés, vos villes sont désertes, Vos voisins triomphants insultent à vos pertes ; lin maître impitoyable asservit vos maisons ; Il mange sous vos yeux le pain de vos moissons. Il récolte vos fruits, il vendange vos vignes ; Vous pâlissez de crainte au moindre de ses signes. Triste Jérusalem ! tu n'as plus d'habitants ; Telle que, pour un jour, dans le milieu des champs, S'élève du berger la cabane isolée, Telle sur tes débris tu t'asâeois désolée, Et, sans l'espoir du juste enfermé dans ton sein. Le destin de Sodome eût été ton destin.

Rois pervers, écoutez ! écoute, peuple impie! Avez-vous assez loin poussé l'hypocrisie ?

Au pied de mes autels que venez-vous chercher? Les mahis tenites de sang, osez-vous m'approcher? Pensez- vous que la graisse et le sang des victimes Effacent devant moi le moindre de vos crimes? Vous ai-je demandé ce^ présents odieux Oui souillent me? aatels et fatiguent mes yeux ?

ISÂIE 307

Cessez, remportez-les, reprenez ces hosties ;

Je hais et vos sabhats et vos néomênies;

Le cri des opprimés, le sang des innocents

Se mêlent dans mon temple aux vapeurs de Fencens,

Et, prenant en horreur une épouse adultère,

De ce temple souillé j'ai fui le sanctuaire.

C'en est fait, tout commerce est détruit entre nous, Je f ai répudiée et tu n'as plus d'époux ; Et, dans ces mêmes lieux, témoins de mes merveilles, Je n'aurai plus pour toi des yeux ni des oreilles.

Sortez, sortez du crime où vous êtes plongés, Témoignez en effet que vous êtes changés ; Arrachez de vos cœurs l'orgueil et l'avarice ; Aimez la vérité, recherdiez la justice, Protégez, secourez la veuve et l'orphelin, Et, sans plus redouter de m 'invocpier en vain, Si d'un vrai repentir la flamme vous pénètre, Revenez, à mes pieds hâtez-vous de paraître : Vos péchés fussent-iis rouges comme le sang.

L'agneau sous sa toison ne sera pas plus hlanc ; Et délivrés du joug de la race étrangère, *

Vous mangerez en paix les fruits de votre terre. Mais si, persévérant dans de noirs attentats. Vos cœurs incirconcîs ne se repentent pas ; Si, lorsque ma bonté vous offre votre grâce, Votre fkireur s'accroît et jamais ne se lasse. Mon glaive, de carnage et de sang enivré , Ne s'arrêtera plus qu'il n'ait tout dévoré.

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GoDiment cette cité, fille de la justice, Est-elle devenue un repaire de vice?

Ses enfants dans ses murs Tun par l'autre égorgés, En in^urs assassins ont tous été changés.

Ton argent est du plomb, ta gloire de la rouille : Tu répands jusqu'à moi le venin qui te souille ; Tes rois sont des tyrans sans honneur et sans foi ; Le mensonge est leur dieu, l'avarice leur loi. Gomme une nfarchandise exposée à la vue, Devant leur tribunal la justice est vendue ; La veuve et l'orphelin n'y trouvent point d'accès, Et le pauvre est chassé du seuil de leurs palais.

C'est trop longtemps souffrir leur brutale insolence; Je répandrai sur eux le feu de ma vengeance, Sur eux, sur leurs forfaits, j'étendrai cette main Dont Us ont blasphémé le pouvoir souverain ; J'irai, j'arracherai de cette ville impie Tout ce qu'elle a d'orgueil, de luxe et de folie. Elle redeviendra ce qu'elle fut longtemps, Pleine sous mes regards de pieuxliabitants ; La justice et la paix rempliront son enceinte ; Ses rois seront mes fils ; son nom la ville sainte. Aucun des déserteurs de ma divine loi.

Aucun ne trouvera de grâce devant moi ; Je les inonderai des flots de ma colère.

Ces idoles de bois, d'or, d'argent et de pierre, Ces jardins où leur cœur dans la honte perdu Brûle aux pieds de Baal un encens qui m'est dû, Comme un cèdre où mon bras vient de lancer la foudre.

Disparaiseent déjà sôchés, réduits en poudre ; Eux-mêmes devant moi comnie un souffle ont passé, Et leur vie eët éteinte et leur nom effacé.

Tel un jeune arbrisseau battu par la tempête Cherche en vain quelque appui pour soutenir sa tête

Contre Teffort du vent ; Le vent fougueux Farrache, il tombe; el le rivage Ne voit pas sans douleur expirer sous Torage.

Son plus bel ornement :

Tel, avant d'avoir vu vingt-un printemps renaître, Entraîné par l'ardeur de voir et de connaître

Sur un frôle vaisseau, n livre aux vents fougueux sa jeunesse imprudente, Et les sillons glacés d'une mer écumante

Lui servent de tombeau*

(1) Cette pidce de vers a été composée le 3 février 4823, sur les débris de la corvette de guerre la Cornaline, en face des écucils où elle s'était brisée. Le jeune homme dont je déplore la mort et dont je ne suis pas autorisé à dire le nom, venait de quitter l'École de droit de Paris comme moi celle de Toulouse, pour passer simple soldat en Amérique. Ses lectures favorites étaient Racine et André Chénier; les miennes, Ovide et Virgile que je m'oxerçais dès lors à traduire. Que de fois, nous promenant an bord de la mer« nous avions jeté des regards cnibousiastes sur le long avenir. Sa mort cruelle et prcmaturôc a dû faire verser bien des pleurs.

Pourtant si la vertu nous valait quelque chose, Parmi ceux dont la mort journellement compose

Sa f&tale moisson, Peut-être il n*en est pas qui plia digne d'estime Offrît des dons plus purs, malheureuse victime!

Pour pajer sa rançon!

Jeune, il aima la gloire et les Muses Taimèrent; Et les premiers accents que ses lèvres formèrent

Leur parurent si doux, Que Taustère ciio, la naïve Thalie^ Tantôt entre leurs bras souriaient A sa vie ,

Tantôt* sur leurs genoux.

Des 'sommets de THymette un nuage d'abeilles Descendait, apportant à ses lèvres vermeilles

De liquides trésors.

Et le souffle embaumé de sa bouche naissante Annonçait aux mortels une lyre puissante

En sublimes accords.

Mais un instinct fi&tàl aux esprits magnanimes Lui fit de rOcéan affronter les abîmes

Et les flots dévorants, Préférant aux loisirs d'une douce retraite.

Voyageur intrépide, aventureux poète.

Mille travaux errants.

Ensemble sur les flots nous tentions la fortune, El bannissant tous deux la pensée importune

D'une soudaine mort, Tandis qu'autour de nous mugissaient les tempêtes, Nous rêvions le bonheur et ne songions qu'aux fêtes

Que promettait le port :

Ainsi portés ensemble aux rives étrangères,

Nous allons, disions-nous, vivre comme deux frères

Que les mômes destins Ensemble ont arrachés du sein de leur patrie, Toujours plus regrettée et toujours plus chérie

Dans les climats lointains ;

Ensemble, disions-nous, nous reverrons la France. Mais prompt à dissiper cette vaine espérance,

L'Océan courroucé ' Entasse de ses flots l'épouvantable orage»

Et jette, au gré des vents, contre un écueil sauvage

Le vaisseau fracassé.

Cet écueil est un roc que la flamme consume Et qui, dans tous les temps, noirci par le bitume

Que produisent ces bords, Se montre aux malheureux poursuivis par les ondes Gomme un des soupirant des cavernes profondes

De l'empire des morts.

Hais lui, comme un beau cygne aux rives du Méandre, Avant que d'expirer, choisit et fait entendre

Ses plus savants concerts; Comme, à l'aube du jour, la veilleuse craintive

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Jette, avant de s'éteindre, une flamme plus vive Sur les meubles déserts :

n chantait, et ses chants devenus plus sublimes M'annoncèrent d'abord de ses jours magnanimes

L'inévitable fin.

Je compris que le ciel l'enlevait à la terre Comme expira Chénier, tué par Robespierre,

Comme Gilbert mourut de faim.

De mes bras tout meurtris les vagues l'arrachèrent. A mes yeux éperdus ces vagues dévorèrent

Jeunesse, espoir, talents.

Et je sens que la terre est un séjour profane Où les plus malheureux sont ceux que Dieu condamne

A vivre plus longtemps.

LE GAMOENS (1)

Debout sur les rives du Tage, Un soir que l'Océan caressait son rivage D'un flot harmonieux, calme, tranquille et ptir,

Le Camoens, sous un beau ciel d'azur,

Parlait un sublime langage.

(i) Cot hommafe an Gamoeni a ét'é composé à Lisbonne quinte jours après le tiaafra^ de la Cornaline. Les lecteurs qui prciidrûiil^ la peine de comparer la pièce suivante , Tode û Lapôrousc. à celle«ci, yerront que les sentiments du journaliste d^soixante ans sont les mMes que ceux du soldat de vingt-trois.

LE GAMOBNS 313

Fidèle compagaon des tourments qu'il souffrait, Un vieillard à ses pieds^ en silence, écoutait; Il écoutait chanter l'harmonieux poète, L'aventureux marin, l'intrépide guerrier Qui, bravant des combats le péril meurtrier,

Des flots aflh)ntant la tempête, N'avait des beaux pays où germe et mûrit l'or Rapporté qu'un poème, harmonieux trésor.

Dont l'impérissable mémoire, Lorsque de son pays s'éteint l'antique gloire, A nos yeux éblouis la fait revivre encor.

Honneur à ce divin génie, Qui mourut en chantant son ingrate patrie !

Qui la servit par sa valeur.

Qui l'illustra par sa parole »

Et qui brille à nos yeux de la double auréole.

Et de la glohre et du malheur !

Vingt vaisseaux, balancés sur les ondes du Tage, S'apprêtaient à voguer vers l'aMcain rivage ; Dispersé sur les ponts, leur équipage ardent D'un même et long regard dévorait l'Orient.

Tout à coup de leurs chefs la voix se fît entendre. On vit les mâts plier, les cordages se tendre. Les voiles se gonfler sous le souille du vent ; Et des forts de Bélem la lourde artillerie, Mêlant sa voix tonnante au murmure des flots, Couvrit les cris d'adieu jetés à la patrie Par des milliers de matelots.

€e spectacle parut dans Tâme du poète

ÉyeiUer d'anciens souvenirs, Dont sa muse aussitôt, fidèle à ses désirs,

« Devint Téloquente interprète.

Un feu doux et brûlant alluma ses regards, Qui suivaient sur les eaux leurs légers étendards; Ses accents résonnaient de Tune à l'autre rive. Tantôt de ses malheurs chantant Thymne plaintive, Tantôt d-un chant guerrier jusqu'au plus haut des mftts

Frappant la voile fugitive, . . Comme autrefois Tyrtée excitait aux combats

Les enfants de Léonidas :

Partez, s'écriait-il, partez, troupes guerrières. Ouvrez à nos vaisseaux de nouvelles carrières Où ne puisse vous suivre aucun peuple jaloux : . Ni le fier Castillan, ni le Franc intrépide. Ni le farouche Anglais, ni le Flamand cupide, Le ciel vous a donné de les surpasser tous :

Lisbonne est aujourd'hui, par vos généreux coiips,

La capitale de la terre.

Soyez donc ses enfants, ne laissez rien à &ire

À ceux qui viendront après vous.

Souffrir pour la vertu, pour l'honneur, pour la gloire; Combattre pour graver au livre de l'histoire Un nom de qui l'éclat ne s'éteigne jamais!

Il n'est point à ce prix de peine qui soit rude, Point de tourment qui n'ait mille chïirmes secrets ; Et vous pardonnerez même à l'ingratitude

Dont vos concitoyens doivent payer un jour

Vos services et votre amour.

Sans doute vos désirs privés d'expérience Auprès de la vertu placent la récompense ; Comme vous autrefois cet espoir m'a déçu.

Mais ce prix que poursuit tout mortel magnanime, Même en le méritant par un effort sublime, De leurs contemporains combiea peu l'ont reçu!

Comme vous de mon bras j'ai servi ma patrie,

Comme vous sur les. flots aventuré ma vie,

Et du soleil dé l'Inde affronté les ardeurs.

Puissîez-vous, éclwçpant à mes longues douleurs,

Puissiez-Tous, plus heureux, de ces terres lointaines

Rapporter des plaisirs sans mélange de peines.

Des lauriers que vos yeux ne mouillent point de pleurs !

n se tut à ces mots, car déjà plus rapides, Les vaisseaux échappaient à ses regards avides; Et suivi du vieillard vers }a ville, à pas lents, n revint^ le cœur plein' de nobles sentiments. Le lendemain mourut cet esclave fidèle

De qui la tendresse et le zèle, Le soir, de porte en porte, allaient quêter le pain

Qui nourrissait un poète divin :

Ce pain que lui refuse avec un froid dédain

Sa patrie ingrate et cruelle.

Le lendemain, privé de ce dernier secours, Sur le grabat duj)auvre il termina ses jours ; Et son dernier soupir, digne de son histoire,

De son cœur expirant s'échappa vers la gloire. Lui refuserons-nous ce pris de tant de maux?

Lui refuserons-nous, môme au sein des tombeaux, Ces honneurs que vivant lui refusa l'envie ?

Ah ! vengeons le poète en admirant ses vers ! Et puissent répéter d'une voix attendrie Toutes les nations qu'enferme l'univers :

Honneur à ce divin génie, Qui mourut en chantant son ingrate patrie !

Qui la servit par sa valeur,

Qui l'illustra par sa parole, Et qui brille à nos yeux de la double auréole

Et de la gloire et du malheur !

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