LUI
IE puis tout et ne puis aller voir ma Maistresse, Maistresse de mon cœur qui me laisse et la suit Pour viure auprès du sien, soit de iour, soit de nuit, Renforçant mes désirs et le soin qui me presse.
Que ne puis-ie imiter la force changeresse Du puissant lupiter qui tant de formes prit Quand à cacher ses faits Cupidon lui apprit? Que ne sçay-ie les arts de Circe enchanteresse?
le me transformerois si bien, que tous les iours le paistrois mon désir du fruit de mes amours Sans que l'œil cnuieux espiast ma présence.
-Mes seruiteurs ont l'heur que ie ne puis auoir, * voudrois à leur bien eschanger mon pouuoir : isy de trop pouuoir ie n'ay point de puissance.
ŒUVRES POÉTIQUES D'AMAr«IS JAMYN.
TV me fais souuenir d'vii diligent Courrier Qui haste son chemin, s'il arriue qu'il voye Vn Tronq ou vne Croix au milieu de sa voye Pensant estre soudain au bout de son sentier.
Son pié comme son cœur se fait promt et léger : Apperceuant tel signe il est porté de ioye : Mais après il se fasche, nuisant qu'il fouruoye Et qu'il est loin du lieu où il deuoit loger.
Ainsi quand au premier Amour me fit poursuiure Le signe des beautez où ie desirois viure, Mon désir esperoit d'y attaindre au besoin :
Ores en ramassant les restes de ma vie
le cognoy que mon heur n'estoit que fantaisie,
Et que loin i'estois près, où bien près ie suis loin.
Sg^,'
Amovrs d'Artemis,
QUELLE beauté nouuelle à mes yeux se prése Que iusques à ce iour le malheur m'a cachtS' Amour tu n'as encore .Npollon empesché A chanter vn suiet qui si fort le contente.
le pensois par la France en beautez excellente Auoir diligemment le plus beau recherché. Quand depuis que mon œil aux yostres i'attach Tout autre souuenir de mon esprit s'absente.
Ores lisant mes vers, honteux le me repens Qu'à louer vos vertus ie n'ay passé le temps, Pour voir de vos honneurs mes Cartes estofees
Et ie dis à l'Amour : Or' soyons glorieux, Tu pendras à ton arc de nouueau cent trofees, Et Cygne ie seray sur tous ingénieux.
I'ay cent fois désiré, de saincte ardeur épris, D'enrichir vn bel Hymne, vne Ode, vne Elégie, Du thresorde beautez qu'à mesure infinie Le Ciel respand sur vous pour emporter le pris :
Mais la honte craintiue a mon désir repris Pour n'en pouuoir escrire vne moindre partie. Quand (outre la beauté qui soudain est rauie) le pense à vostre Esprit, le plus beau des Esprits.
Ainsi ie suis contraint d'imiter ce Timante Qui voyant la douleur si grieue et si cuisante D'Agamemnon marri de sa fille immolée,
Et ne pouuant la peindre en tableau de couleur.
Tint de ce Roy dolent la figure voilée,
Et peignit sans la peindre vne extrême douleur.
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que de temps en vEÎn despendit la Nature / ^
A former le portrait d'une si grand'beauté, Puisqu'un gentil esprit ne s'est point enfanté Digne d'éterniser si digne créature ;
Toute chose naissante vn long âge ne dure Contre la faulx du Temps au tranchant indomté, Et contre sa fureur bouclier n'est présenté, Qui pare mieux ses coups qu'vne viue écriture.
.Que ne sont au désir semblables les esprits ? Par moy si beau labeur se verroit entrepris, Et ie pourrois au blanc de vostre gloire atteindre
Si bien qu'vn autre nom iamais ne fust vanté ' Qui ne portast enuie à vostre honneur chanté. Et nul autre Poète à moy n'oseroit ioindre.
IE sors dVne mer trouble en vn serain riuage. Mon esprit se verra du tout dessauuagé, Depuis qu'vn neuf Amour a fait que i'ay changé Auec los éternel vn éternel dommage.
O généreux Pensers nichez en mon courage, Allez où maintenant mon cœur est engagé, Vers celle qui le rend de toutes estrangé, Et l'osle d'auec moy pour le prendre en hostage.
Rapportez vn à vn tout ce qu'elle a de beau, De sainct, de précieux, de céleste, et nouueau, Pour en bastir vne œuure excellente et hardc.
Auprès de l'Orient de fa neuue clairté le veux apprendre icy d'vn vers inusité A fuir l'Occident de nostre courte vie.
-^ësi
d'aMADIS JAMYN-. 98
ON dit qu'Amour par les yeux finement Coule en nos cœurs et glisse dans nos ven Qu'il brûle et rend de poison toutes pleines ; Mais sa vertu nous combat autrement.
Il ne se fait par les yeux seulement Tyran des cœurs et des raisons humaines : Mais comme on dit des trompeuses seraines, II prend roreille et puis l'entendement.
De vos vertus l'Idée et la merueille Premièrement vint toucher mon oreille, Le sens commun soudain en fut épris :
Depuis i'ay dit, voyant vostre mérite, En quel discours sçauroit estre compris Ce qui n'a point de terme et de limite?
^SÊSi
Comp, de Teree.
A PRÈS que" mille traits tirez de tes beautez jr\ Ont souillé dans mon sang leurs pointures dorees,j Afin que tes rigueurs fussent démesurées Et que muet ie fusse à tant de cruautez;
En ma langue tes dards se sont ensanglantez Imitant la fureur des superbes Terees, Et tout d'vn mesme coup leurs pointes acérées M'ont le cœur et l'espoir et la voix emportez.
Mais comme Philomele en sa toile tissuê
Decouurit à sa sœur la cruauté receuë,
Sa fortune, son dueil, sa prison, son malheur.
Sur la toile des Sœurs d'vne encre perdurable le peindray ta rigueur et mon sort misérable : Q.uel esprit, quel aduis ne trouue la douleur ?
d'amadis jamyn. 95
r)IGOICDK^[)jCDICDlCDlCDlCI){COJCDICDJCDlCDiCDI^^
SI la nauire Argon reluist dedans les deux, Montée au rang des feux hors des ondes liquides Pour auoir sillonné les campagnes humides, Hardie transportant les hommes demi-Dieux : •
Si l'oyseau qui rauit Ganimede aux beaux yeux A passé les sept Ronds des planètes lucides, Et flamboyé là haut au clos des Hesperides Pour merque de son cœur noble et audacieux :
Pespere aussi reluire en la voûte diuine Auec l'Aigle céleste, auec Argon marine Si prix égal à soy mon désir peut auoir.
Car ie tente vne mer de cent beautez nouuelles. Puis vn Ciel, où l'amour emplist et fait mouuoir ( Ce que ie tien de luy) mes voiles et mes oeles.
DV« homicide.
SI ie porte en mon cœur vne playe incurable, Vos yeux ont fait le coup, et vostrë belle main Eiifonce plus auant tousiours dedans mon sein Le irait de vos beautez qui m'est si redoutable;
Vous estes la meurdriere, hélas, inexorable! Si tost que ie vous voy le cœur me bat soudain : Tout mon sang se r'amasse en tel endroit mal sain, Et bouillant veut iaillir encontre le coupable.
Bien que mort et muet ie ne m'aille plaignant,
le vous puis accuser par l'vlcere saignant S
Qui lorsqu'en approchez décelé vostre offense.
Ainsi quand le meurdrier vient approcher d'un corps |
Que son fer a tue, le sang iaillit dehors.
Et les esprits esmeus demandent la vengeance.
Comparaison du Phénix.
^r>0MME le seul Phénix au terme de son âge V^Amasse les l'ameaux du bois mieux odorant Ez forest de Sabee, afin qu'en se mourant Pour le moins d'un beau feu se brûle son plumage.
Ainsi ie fais amas, voyant vostre v'sage, De cent douces beautez que mon cœur va tirant : Puis i'en allutpe vn feu doucement raarlyrant Qui me donne la vie en mon propre dommage.
La flamme du Phénix vient du flambeau des cieux, Et la mienne s'embrase au soleil de vos yeux, Où je commets larcin comme fit Promethee :
Aussi i'en suis puni d'vn mal continuel;
Car Amour qui se change en vn Vautour cruel
Me déchire tousiours d'vne main indomtee.
/^ ^ 1 c'est aimer auoir tousiours en Tame
OLe souuenir d'vne seule Déesse :
Si c'est aimer se pallir de tristesse, Mourir absent des beautez de sa Dame.
Si c'est aimer ne viure qu'en la flame, Si c'est aimer adorer ce qui blesse, Si c'est aimer ne repenser sans cesse Qu'à reuoir l'œil qui ma poitrine entame.
Si c'est aimer pour aimer se haïr, Et tout plaisir se déplaisant fuïr, Chagrin farouche, ennemi de la vie :
Loin d'vn seul bien s'estimer malheureux, Ayant sans plus Tame en ce bien rauie : Si c'est aimer, que ie suis amoureux !
ÎS^Si
Cupidon desarmé,
AMOUR bandoit son arc comme un croissant voûté' Quand il veit ma Dcesse: aussi tost qu'il l'eut veuë Il s'estonna vaincu : sa raison fut perdue : Et luy qui domte tout par elle fut domté.
Joyeuse elle connut l'effort de sa beauté, Et ietta dessus luy, tant qu'il fuist, sa veuë : Plus léger que le vent qui dissipe la nue Il fut, euanoûy, de son vol emporté.
D'auanture en fuyant tomba sa trousse pleine : Telle despouille fit ma Nymphe plus hautaine Comme ayant triomphé d'un tel Dieu combattu.
Voyia d'où elle fait vne cruelle guerre
Aux hommes et aux Dieux : Amour cependant erre
Solitaire et honteux d'armes tout deuestu.
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SI l'amant est diuin beaucoup plus que l'aimé, D'autant qu'il est raui d'vne fureur diuine Qu'amour, excellent Dieu, luy souffle en sa poitrine, Que ne recherchez-vous vn bien tant renommé ?
Haussez-vous auec moy, d'vn désir allumé, Jusqu'au Ciel bien-heureux dont il prend origim Si vous suiuez mon cœur, où vostre œil l'achemine Nous trouuerons Testât aux Dieux accoustumé.
Le grand Dieu souuerain les amans authorise, Et chef des amoureux de ce beau nom se prise, Ne commandant qu'aimer, et ne voulant qu'aimer.
Son amour véhément toute essence fait croistre, Et c'est ce qui le fait pour grand Dieu reconnoislre Faites-vous comme luy pour Déesse estimer.
D AMADIS JAMYN. lOI
1E désire chanter les louanges de celle Qui par ses doux regards et ris délicieux Egale mon bonheur à celui des hauts Dieux, Tant elle a, ce me semble, vne grâce immortelle.
Mais ie crain que ma voix débile ne soit telle Qu'il faut pour éleuer suiet si précieux, Et que taschant la mettre en la voûte des Cieux le n'abaisse l'honneur de sa beauté si belle.
Que feray-ie ? Il vaut mieux tenter si le bonheur Voudra faire égaler mon vers à son honneur : « Le cœur ne doit manquer en louable entreprise.
a Puis l'instinct naturel nous fait croire aisément « Cela que nous voulons et pensons ardemment, « Et fortune tousiours aux hardis fauorise.
De la fleur du Soucy.
^^i^vEiLLEz, pillez la jaunissante fleur V^Qui du Soleil autrefois fut amie, Que trop d'amour et trop de jalousie Ont fait changer en si iaune couleur !
Du nez^ans pjus vous en sentez l'odeur, Kt ie la sens auec la fantaisie Si que ma face estant toute iaunie Montre combien i'ay de soucis au cœur!
Le souci double auecque sa racine
Prend accroissance au fond de ma poitrine,
Qu'Amour luy mesme a planté de sa main !
Pleust aux bons Dieux qu'il eust enracinée En vostre coeur la douleur saffranee Aussi auant que ie I'ay dans mon sein !
ss*^
d'amadis jamyn. io3
glCC)ICDICDiC0K][r0K^[){CaK^DK]I)iCr)K]DIC[^
De V Amitié.
NosTRE souuerain bien, nostre félicité, C'est l'heur dVne amitié qui ne soit ordinaire Il n'est point d'élément plus qu'elle nécessaire, Le Soleil n'est si doux aux moissons de l'Esté.
Je l'estime d'autant qu'en la nécessité, Au milieu du naufrage où Fortune est contraire, Elle fait preuue à tous de cela qu'on doit faire, I Et combat* pour l'ami contre Taduersité :
Ainsi les feux iumeaux paroissent au nauire. Quand l'orage cruel luy monstre plus son ire : Car le geste d'vn Dieu c'est aider en tourment.
On n'auoit d'amitié parauant connoissance Qu'en songe, qu'en Idée, et par nom seulement. Sinon depuis qu'en vous elle a pris son essence.
DK}r)K^DiCDK:c^oiC[)}CDiooicr)icDJC[)iar>?cr^
PLEIN d'vn Désir qui vagabond me presse Me déuoyant de tout autre penser, le suy le bien que ie deurois laisser Vne sauuage et mauuaise Déesse.
Ce faux Désir en nul temps ne me laisse, Il me dérobe, et ne le puis forcer Qu'estant le inaistre il ne vienne chasser Tous mes esprits après ce qui me blesse.
Il me contraint de me fuir moy mesme
Pour suiure en vain la Nymphe que trop i'aime,
Que nous suiuons comme la nuê en l'air.
On peut en songe ainsi l'Idole prendre Qui deceuant les mains ne veut attendre D'vn qui la suit et la pense accoller.
SS^Si
d'amadis jamyn. io5
IE sens, fierc Artemis, vne double chaleur : L'vne tient le dehors, l'autre au dedans me brûle, Et me fait endurer vn pareil chaud qu'Hercule Quand brûlant il brûla sa venimeuse ardeur.
• Elle m'ard les poulmons, les veines, et le cœur, Esparse en tous endroits : l'extérieure est nulle Quand au Tropiq d'Hiuer le Soleil se recule : L'autre en toute saison me détient en langueur.
Tu es plus (mon Soleil) que n'est celuy du monde : Quand il plonge en la mer sa longue tresse blonde Les hosteâ de la terre il n'échaufe qu'vn peu.
Mais combien que ie sjis loin des rais de ta face Tousiours leur viue ardeur en moy passe et repasse, Et ie suis près et loin vn déluge de feu.
O beaux cheueux, liens de ma franchise. Qui méritez d'accroislre dans les Cieux De sept flambeaux les astres radieux, Mieux que le chef qu'Egypte fauorise.
O gorge, albastre, où sa blancheur a prise Lt Lys royal, non du Jaict précieux Qui alaitta le Dieu Mars furieux Où mainte perle a sa beauté conquise !
O belle bouche, en qui tout l'Oriant A mis ses dons, prodigue, y mariant Les Diamans aux Rubis que i'adore : .
O beaux propos qui naissez au dedans Et bref, Déesse aux yeux des regardans lunon, Piillas, Venus, Dione, Aurore!
LE cruel Vent qui mon vaisseau repousse Sont vos Dédains opposez au deuant, Et mes souspirs encontre eux s'eleuant Font mille esclairs de tonnante secousse.
La Mer Amour, qui triste s'en courrouce. Et l'arc d'Iris en pluyes se creuant Ce sont mes yeux qui vont tousiours pleuuant Scylle et Charibde est ta cruauté douce.
Ainsi ie fais vne comparaison
Des deux vaisseaux où ie suis en prisoa
Mais l'vn auprès voit la riue de Loire,
L'autre amoureux de secours déuestu, De tous costez des tempestes batu, Ne voit le port, et n'espère victoire.
is^
Des Cheueux.
CES cheueux crespelus, doux liens de mon ame Que i'aiir.e d^autant plus que mon plus grand malhcui Vient de trop regarder le blond de leur couleur, Desnoûcz me cachoyent le beau sein de Madame :
Lors mon cœur s'enuola dans cette blonde trame. Sautant comme l'oyseau, sous l'ombreuse verdeur, De branche en branche saute au gré de son ardeur, Et maintenant en vain vers moy ie le reclame.
Deux mains incontinent outre mesure belles Reserrer.nt les flots de leurs blondes cautelles, Et serrèrent dedans mon cœur enuelopé.
le criay, mais mon sang qui se gela de crainte Feit estoufer ma voix sous Teston-ac contrainte, Tandis il fut lié et n'en est eschappc.'
A vn Rossignol.
Dovx Rossignol qui viens tous les ans dans ces bois Afin de lamenter sous Fespaisse ramee, le reconnois en toy ta plainte accoutumée Et ks accents. m ignards de ta gentile voix.
Mais tel que l'an passé, helas, tu ne me vois 1
La diuine beauté, la vertu renommée
D'vne qui ne sçauroit assez estre estimée,
A ma voile ont changé le doux vent que i'avois.
Tu auras désormais qui ioindra nuict et iour A tes accords plaintifs ses complaintes d'amour : En lieu que i'estois libre, ores depuis que i'aime
Tu me verras esclaue apprester à mon cœur
Des soucis pour viande, et de l'œil mon vainqueur
Me faire vn esperon et vn frain à moy mesme.
IIO ŒUVRES POETIQUES
De la Vertu.
. V dire des anciens maintenant i'ay créance x\qui bien philosophans curieux de sçauoir, A-moureux de vertu firent tant leur deuoir Que leur diuin esprit en eut la connoissance.
Ils disoient que Vertu d'immortelle substance Ne se peut d'œil humain iamais apperceuoir : Mais que si prenant corps elle se laissoit voir, Nous brûlerions d'amour voyants son excellence.
Depuis qu'elle a pris corps dedans vostre beauté le connois maintenant qu'ils ont dict vérité Des ardans aiguillons dont elle pique l'ame.
Vous estes la Vertu, ie la dois admirer, Me brûler de son zèle, ardemment l'adorer : Qui d'aimer la Vertu m'oseroit donner blâme ?
D AMADIS JAMYN. Il I
LANSAC, père d'honneur, de vertu, de bonté, Combien qu'en mille faicts paroisse ta belle ame, Elle se montre aussi quand tu ne donnes blasme A celuy que l'Amour priue de liberté.
Amour dedans tes vers quelquefois est chanté Comme Dieu qui les cœurs dVn beau désir entame. Et rien qu'à la vertu ses amoureux n'enflame : Pource les Thespiens festoyent sa déité.
Vne riche maison est bien plus honorable
Et bien plus belle à voir, quand vn feu perdurable
Reluist dans le foyer très saint et sacré lieu.
Aussi l'homme sentant la chaleur amoureuse, Plus qu'vn autre diuin ha l'ame plus heureuse : Qui ne seroit heureux accompagné dVn Dieu ?
LXXVIÏI
MILLE flots amoureux incessamment roulans En mon esprit troublé, noyent mon premier aise, Et faut que ces torrens dans leurs riues i'appaise Qui serrez de contrainte en sont plus violans!
Le murmure des flots leurs cours ammoncelans Sur les champs rauagez, ne bruit de telle noise Que ce Chaos bouillant qui dans moy ne s'accoise, Traisnant mille pensers l'vn sur l'autre coulans.
Et comme parles champs le débordé rauage Gaste des Laboureurs l'espérance et l'ouurage, Arrachant aux sillons la racine des blez;
Ainsi la cruauté, la beauté, l'arrogance, Ayans tous leurs efforts contre moy redoublez Déracinent en moy de l'amour Tesperance.
ss^s:
Sonnets dv dveil de Cleophon i^^
IE sçay bien que les fleurs n'ont toujours mesme honneur le sçay que le printems en tous les mois ne dure, le sçay que des forests s'effueille la verdure. Et que tousiours aussi n'est morte leur verdeur.
le sçay bien que la Lune estant rouge en couleur N'ha tousiours vn tel teint, et pronte de nature, Qu'elle ne luist tousiours d'vne mesme figure, Mais ie sçais que tousiours pareille est ma douleur.
le sçay bien que tousiours ie loge pour mon hoste
Vn regret des amis que l'infortune m'oste,
Et que de mon penser ils sont tousiours suJuis.
le sçay que vainement on gesne sa pensée
D'autant qu'elle est beaucoup des destins deuancée,
Mais bien aimer ne peut retenir tel advis. ^
(i) Ecrits pour Henry III pleurant la mort de ses mignons. lo.
I)ICD}aOK^DICDf€DI€DiCD{CD|€
Y Asl vn sommeil de fer accable pour iamais X-*Cailus et Maugeron et Sainct-Maigrin souz terre, Que bonté, que beauté, que vaillance de guerre Regrettent à l'enuy pour la guerre et la paix.
Le désir de qui plus mon ame ie repais (Combien que tel désir en moy face un tonnere) C'est de les désirer, et du lieu qui les serre Deterrerpourle moins leursbeauxnomset leurs faicts,
La médiocrité, le moyen, ni la honte
Ne peuuent commander que ie n'en face conte,
Croyant ne pouuoir pas les soupirer assez.
Que médiocrement les hommes on regrette Qui médiocrement ont la grâce parfaitte : Les extresmes regrets sont pour ces trespassez.
d'amadis jamyn. ii5
COMME les fleuues sont à leur source petits, Puis en gangnant chemin d'vne longue estenduô Plus larges et plus grands paroissent à la vue Augmentez de ruisseaux et de fleuues vnis.
Ainsi depuis le iour que vos corps furent mis Au rang des non-viuans en saison trop indue. Les regrets que i'ay faits (telle perte auenuë) Sont si bien augmentez qu'ils semblent infinis.
Le nombre toutefois en fut lors si extresme,
Que ie n'eusse plus fait en me perdant moy-mesme,
Pource que vous perdant tousiours perdu seray.
Donq celuy qui croira que les sources luisantes Des fleuues argentins sont à iamais courantes, Croyc que pour iamais ie vous regretteray.
Il6 ŒUVRES POÉTIQUES
QVE maudit soit Tobiet qui vous troubla le cœur, Que maudit soit le iour qui vous mit en querelle : Maudit soit le moment que Lachesis cruelle Voulut de vos beaux ans estaindre la splendeur.
Maudite soit l'espée à qui vint ce malheur De se tremper au sang d'vne ieunesse telle : Maudit le forgeron qui en fit l'alemelle D'vne main sacrilège et pronte à la fureur.
Maudit soit tout cela qui pourroit estre cause Que vous ayant perduz iamais ie ne repose. Maudite soit encor la constellation
(Si pouuoir ha sur nous des astres l'influence)
Qui ioignit vostre mort presque à vostre naissance.
Maudit soit qui se rit de mon affection.
ALORS que le Soleil fait éclipse à la terre (Le globle de la Lune estant mis entre-deux) La terre se lamente, et d'vn front ténébreux Monstre qu'vne frayeur toute en soy la resserre.
Quand aussy le flambeau qui durant la nuict erre Et qui passe en vn mois tous les signes des Cieux, Sent éclipse, il paroist chagrin et soucieux, Et la terre le fasche en luy faisant la guerre.
Quand les bois et les champs perdent leur ornement Ils ont la face triste, et tout également Se voile de tristesse où il perd sa lumière.
Donq ie pleure à bon droit, ie lamente et me plains^ Voyant les beaux soleils de la ieunesse estains, Qui s'eclipsant à moy m'enferment en la bière.
Il8 ŒUVRES POÉTIQUES
VISITANT l'autre iour vos tombes honorables rauisai que l'amour les parfumoit d'encens Et que d'vne autre part, en gracieux accens, Les Kharites chantoient des chansons pitoyables {\
Amour de son carquois et flèches redoutables Y dressoit vn grand feu, signal aux regardans Que toute sa puissance enclose là dedans N'esperoit plus de faire aucuns faicts mémorables
Les petits ieux mignards, les gentils amoureaux,î Les beautez luy aydoient autour de voz tombeauxj A gémir vostre perte à nulle autre seconde.
Alors ie m'escriay, voyant ce diuin dueil :
Tu es le plus heureux des cercueils, ô Cercueil!
Embrassant le plus rare et précieux du monde.
(i) Les Kharites : les Grâces.
d'amadis jamyn. iig
«j/ÎU 'Ttu oT'^>o' |U «7|\> JÎU c4^
LE ieune Maugeron voyant Cailus s'armer Pour se mettre au hazard de venger sa querelle, Ne voulut endurer (cœur d'amitié fidelle) Que sans luy le combat vint à se consommer.
Beau comme vn que Venus sur tous voudroit aimer, Vaillant comme sont ceux que vrais Mars on apelle, Amy tel que Tantique et la saison nouuelle N'en pourroit vn plus grand ny semblable nommer.
Or tuant au combat la personne ennemie,
Il estaingnit aussi le tizon de sa vie,
Et la Parque se mit en ses beaux cheueux d'or ;
Mais auant il ietta cette braue parolle : Mourir pour mon amy tant et tant me consolle, Qac si ce n'estoit fait, ie le voudrois encor.
120 ŒUVRES POETIQ.UES
QVAND le fils de Nestor vit choir en sa poitrine Le glaiue de celui que l'Aurore enfanta ; Quand Patrocle sentit le fer qui le donta Dessous la main d'Hector plein de force diurne :
Tous deux souillez de sang en leur face iuoirine Eurent Achille alors qui fort les regretta, Mais ie vous ay gemy plus que ne lamenta Ce Prince qu'eut pour fils la déesse marine.
Il coupa ses cheueux au dueil de ses amis
Que ses vœux à son fleuue avoient desia promis,
Et l'ai coupé les miens dessus vos funérailles ;
Mais ce debuoir est peu, car si de ce bas lieu
On ozoit s'en aller sans le congé de Dieu,
Mon espée eust plongé dans mes propres entrailles.
ss^a
LES cendres de Memnon prirent forme d'oyseaux, La fille de Tantale en pierre fut changée, Et ie désire voir ma figure rangée En tout ce qui pourroit seruir à vos tombeaux.
le voudrois que mes yeux deuinssent les flambeaux Par qui fust à iamais vostre tombe esclairée, Et que mes os changez en pierre elabourée Peussent représenter vos corps polis et beaux.
le voudrois que ma langue en voix fust conuertie,
Qui rendist en tous lieux vostre gloire infinie.
Et que mon reste fust vn Printemps ieune et doux.
Qui près de vos tombeaux porlast mille fleurettes Inscrites de voz noms et peintures parfaittes, Afin que tout de raoy ne fust rien que de vous.
Sonnets divers.