LXXXVIII
DEVANT que l'on deualle vn nauire en la mer, Et deuant quVn bateau descende en la riuière, On ne sçait s'ils sont bons pour prendre leur carrière, Sans craindre à leurs costez les vagues escumer.
Deuant qu'aucuns vaisseaux se puissent estimer Parfaits, bien agencez, et de bonne matière, Soit qu'ils soient faits de terre ou d'une masse entière, Il faut quelque liqueur au dedans enfermer.
Or comme on ne sçait point si leur nature est ferme Deuant que dedans eux quelque liqueur s'enferme. Les vaisseaux par cela se connoissans entiers,
Aussi vous ne pouuez deuant qu'en faire espreuue Sçauoir si la constance en mon ame se treuue : Celle qui aime bien se fie volontiers.
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ŒUVRES POÉTIQUES d'AMADIS JAMYN. 123
De la Punition diuine.
A FIN que les meschans sentent plus griefuement X\Et plus au vif les trais qu'vn changement aporte, Affligez dVn regret qui poingne en toute sorte, Dieu par fois ha couslume en user tellement.
Il retarde l'effet du iuste châtiment, Et d'vne impunité leur semble faire escorte, Leur ottroye fortune et plus grande et plus forte, Et des plus grands bonheurs leur donne sentiment.
Sont-ilz haut esleuez, soudain il les atterre, Il punist leurs mesfaits, leur estomac enferre Plus viuement nauré par la mutation.
Tousiours enfin la peine, encore qu'elle cloche, (Courent tant qu'ils voudront) près des meschans aproche, Et rarement omet une punition.
D'vn Baiser.
IL aduint une fois qu'Amour auoit laissé La mère de beauté que sa mère on apelle, Lors Venus en cherchant ce fils eslongné d'elle Crioit qu'on se gardast d'en estre carressé.
Elle crioit partout qu'on estoit offensé Par infinis attrais dont vse sa cautelle, Mais l'vn des principaux que racontait la belle G'estoit que ses baisers mille cœurs ont blessé.
Fuyez tous ses baisers, ce disoit Gytherée,
Ses baisers rendent l'ame ardente et altérée,
Hz sont pleins de venin, ilz sont pleins de poison.
Par toy ie le connois, ô Nymphe sans pareille ! Depuis que i'ai baisé ta leure si vermeille, le brûle, ie suis feu, i'ai perdu ma raison.
Que rien ne se perd.
RIEN ne se perd au monde, et cô qui diminue /
En quelqu'endroit du monde ailleurs en gagne autant. \ Si la mer quelquefois vn païs va gastant, Elle laisse autre part autant de terre nuê.
S'il se descouure aussi quelque terre inconnue A quelque voyageur sur la mer fréquentant, Il ne faut pas douter que la mer s'escartant N'en cache autant ailleurs, Tostant à nostre vue.
Quand aussi quelque bien ou plaisir se départ
Et s'esgare de nous, il se trouue autre part,
Ou nous en recouurons ailleurs vn tout de mesme.
Vous voyant i'ay connu que mon dire est certain, Car en vous i'ay trouué plus de grâce et de gain Qu'en tout ce qui iamais me fut vn bien extresme.
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Que personne n'est libre.
NVL, quiconque soit-il, ne vit en liberté. Nul au monde n'est libre, et quelque seruitude Presse tous les humains de chaisne douce ou rude, Selon qu'est le suiet de leur captiuité.
L'vn est serf de l'argent dont il est surmonté, L'autre suit la fortune aveq soin et estude, L'vn s'esclaue aux Seigneurs payans d'ingratitude. L'autre se fait captif de toute volupté.
LVn ha l'ambition qui le tient en seruage, L'autre sert à vn peuple et ingrat et volage, Les loix d'austre costé nous empeschent d'vser
Des mœurs et des façons qui souuent peuuent plaire : Chacun ha son lien, mais beaucoup on peut faire Quand au plus doux seruage on se peut exposer.
DAMADIS JAMYN. I 27
Du feu cheualier du Bonnet.
E Nocher qui longtemps dessus les flots venteux Sur la mer ha souffert maint différent orage, Est aise quand il voit la terre et le riuage, Eschapé des hazards et des vents périlleux.
Il apelle, il salue, aucq vn cœur joyeux
Le port bien asseure' : puis loing de tout naufrage
Il passe doucement auprès de son mesnage
Le reste de ses ans desia foibles et vieux.
Ainsi après auoir dedans la mer mondaine Passé mille périls en différente peine, Bonnet se resiouit à l'heure de sa mort;
Pour ne deuoir plus rien à quelquVn des célestes, Il se mit volontiers souz les ombres funestes Et le trespas certain luy sembla comme vn port.
Du gris. —Au Roy.
SI vous aimez le gris, vous aimez patience Conioincte aux bonnes mœurs et à l'humilité, Au trauail espérant, à la fidélité.
Qui mettent soubz le pied toute folle arrogance.
Les sainctz religieux qui preschent l'abstinance Vestent dVn habit gris leur simple austérité : Mille pierres d'eslite en parent leur beauté, Mille fleurs sur les champs en parent leur substance.
Les cendres, demeurant de tous feux consommez. Sont grises, et aussi mille corps estimez D'animaux endurans patiemment la peine.
L'aimant ami du fer s'habille tout de gris ; En la terre et au ciel il est d'excellent prix, Doncques si vous l'aimez ce n'est vne amour vaine.
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Du Noir, "^.
LA modeste Venus la honteuse et la sage Estoit par les anciens toute peinte de noir, Et pour veuuage, dueil, loyauté faire voir La tourtre aussi fut fiiitte aveq vn noir plumage (i).
La sommeilleuze nuit qui noz peines soulage, Qui donne bon conseil, se fait noire aparoir; Les mystères sont noirs, profonds à conceuoir, Noire est la vérité cachée en vn nuage.
Mille corps et non corps d'vn excellent effet
Ont ce teint, et sans luy nul portrait n'est bien fait :
Chacune autre couleur l'vne en l'autre se change.
Luy seul est sans changer, signe de fermeté. De regret,, de sagesse : aussi je l'ay chanté Pour vne qui sur toute en mérite louange.
(i' Tourtre : Tourterelle.
l30 ŒUVRES POETIQUES
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y» Du bleu et de l'orangé. ^ A ma lumière.
E leue à tous momens dedans le Ciel mes yeux, A tous momens aussi de vous j'ay souuenance, Voyant que voz couleurs, belles par excellence, Seruent d'habillement et parement aux Cieux.
Vn beau manteau de bleu luizant et précieux, Plein d'infinis rayons d'orangée aparence, Quatre mois sans nuage a vestu leur essence, Tant le Ciel de vous plaire aparoist curieux!
Nephele son amante et déesse des nues, lalouze que par luy voz beautez soient connues, S'opposant quelquefois l'empesche de vous voir.
Mais soudain il la chasse afin qu'il vous admire : Donq honneste et diuin soit loué mon deuoir Aspirant aux bea^Jtez où le C'el mesme aspire.
d'amadis jamyn. i3i
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Du jaune doré, '^
Las! qu'est-ce que diroient tant de chozes dorées, Et la belle Judith, et l'or tant désiré, Si i'oubliois Ihonneur du beau jaune doré, Veu que mille beautez par luy sont adorées.
Les images ne sont que bien peu reuerées, Si leur habillement ne s'en voit honoré : Tous les fruits ont de luy leur dessus peinturé Quand de maturité leurs peaux sont colorées.
I-es astres enleuans des beautez tout l'honneur Ne sont tant estimez que pour cette couleur; Cerès n'aime ses champs s'ilz n'ont telle teinture..
Il enrichit la terre et les cieux d'ornement,
Il signifie aussi le doux contentement :
O Dieul contente -moy d'effet et de peinture.
l32 ŒUVRES POÉTIQUES
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A M. Yves le Tartier
doyen de S. Estienne de Troyes.
— En quoy consiste la Vertu.
IL ne faut trauerser les gouffres inhumains Du long, large Océan, ni de son Amphitrite D'vn bout à l'autre bout qui la terre limite Pour trouuer la vertu déesse à tous humains.
En la bouche consiste et au cœur et aux mains D'atteindre à son honneur ; quand le cœur ne médite Rien que l'honnesteté qui louange mérite, Et quand d'honnestes mots tous nos discours sont pleins.
Quand noz deux mains aussi n'exercent nulle chose Sinon ce qu'en auant la vertu nous propose : Voilà comme le vice est captif enchaisné.
Donq si penser, si dire, et faire chose honneste Du laurier des vertus nous couronne la teste, Qui mieux que vous mérite en estre couronné?
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d'amadis jamyn. i33
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Pour une Peinture. — A Mlle Janne du Plessis.
COMME le peintre Apelle, en tous endroits vanté, Ne passoit aucun iour sans tirer vne ligne De l'art où il estoit par dessus tout insigne, Pour quelque empeschenient qui luy fust présenté.
Ainsi le Ciel heureux vzant de sa bonté
Ne cesse tous les iours de montrer quelque signe
De l'amour qu'il vous porte, en vous rendant plus digne,
Et faizant chaque iour croistre vostre beauté.
Pourtant il vous faudroit vn Miquel-Ange encore Excellent au perfait qui la peinture honore Qui ne peust retirer sa main de son tableau.
Si le Ciel fauorable augmente d'heure en heure Voz beautez où la grâce auec l'amour demeure, Faut' il pas tous les iours vous peindre de nouueau.
l34 ŒUVRES POÉTIQUES
VN amour qui s'estaint au fleuue d'oubliance Et ne passe au delà du riuage oublieux Ne se peut dire amour, mais il s'appelle mieux Vn faux semblant de luy soutenu d'aparance.
Les colombes tousiours cherchent leur demeurance Où l'édifice est blanc, puis soudain qu'il est vieux (La blancheur disparue) ilz cherchent autres lieux, Mais je n'estime point vne telle inconstance.
le ressemble au lierre : il aime constamment L'arbre son bien-aimé, sans faire changement, Et comme s'il viuoit, en son trespas l'embrasse.
Voyez-vous pas ce tronc sec et desraciné
Qui des bras du lierre est tousiours enchaisné?
Mon amour sur la mort a gangné telle place.
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d'amadis jamyn. i35
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wE veux mal au printems, ie veux mal à l'esté Idc ce qu'ilz sont si beaux et jouissent à l'aize De celle qui me tient en glaçon et en braize : le voudrois que Thyuer leurs honneurs eust gasté.
Hz paroissent plus beaux que iamais n'ont esté Afin que leur saison dauantage luy plaize. Ha! faux compétiteurs de volonté mauuaize, Ne tenez plus aux champs ce que m'auez osté.
Laissez la retourner afin que îe la voye,
Si vous ne desirez que dessus vous i'enuoye
Mille imprécations pour vous faire périr.
Sa veué à la parfin ne vous peut estre vtile Si ie meurs absent d'elle au seiour dVne ville, ■ Sa présence a pouuoir de vous faire mourir.
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l36 ŒUVRES POÉTIQUES
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LES habitans de Crète et les peuples de Thrace Marquoient de pierre noire vn iour infortuné. Et les iours qui auoient vn bonheur amené Estoient marquez du teint qui la noirceur efface.
Si d'vne pierre noire en différente place Taucis marqué les maux qui m'ont enuironné. Depuis qu'à bien aimer les Cieux m'ont destiné, O que les cailloux blancs tiendroient bien peu d'espacêT
l'ay esté fortuné, i'ay esté malheureux, Selon que m'a permis le sort aduentureux Et comme lupiter dispense nostre vie.
Mais entre les beaux iours qui m'ont porté bonheur
Celuy-ci dessus tous emportera l'honneur
Si l'heur est le plus grand dont on a plus d'enuie.
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A Mlle Hélène de Sur gères, ^ /\-if%*.f Suf»,^
I'iMAGiNOis, Hélène, en ce lieu solitaire, Au milieu des vallons, des ruisseaux et des bois, bonner quelque relâche aux plaintes de ma voix, Et faire reposer mon trauàil ordinaire.
Mais Ronsard adorant ta vertu non vulgaire L'a tant mise en auant parmy tous les endrois Quon ne vante qu'Helene, et là ie reconnois Que tout est désireux de te pouuoir complaire.
Les fontaines, les pins ne portent que ton nom, Et moy qui ne te hay, ioyeux de ton renom, le rallume en ces feux mon amoureuse cendre.
Ruisseaux, monts et forests entendent mes amours, Se plaizent d'y respondre, et ie ne chante aux sourds, Mais celle qui les doibt ne les veut pas entendre.
Pièces diverses.
Pour vn festin Jaict aux Tuillerîes aux ambassadeurs polonais (i).