X. Louis Bertrand, ouvrage cité
Jnm ANDRÉ CHÉNIEM
û allait chercher ses inspirations et sur lesquels il méditait sans cesse ; et Ecouchard-Lebrun dit Lebrun- Pindare, « ce faux Monsieur de l'Empyrée, comme l'appelle Chateaubriand, dont la verve était aussi froide que ses transports étaient glacés », mais que l'on prenait pour un grand poète lyrique et dont les odes suscitaient l'enthousiasme. Il faut lire dans les Souvenirs de Madame Vigée-Lebrun le récit qu'elle nous fait du fameux souper où elle imagina de costumer tous ses convives à la grecque. Dorat-Cubières, sous une toge de calicot blanc, tenait une guitare montée en lyre d'or, quand le haut, maigre et pâle Lebrun entra. « On lui ôte sa poudre ; on défait ses boucles de côté ; la maîtresse du lieu lui ajuste sur la tête une couronne de laurier avec laquelle die venait de peindre le jeime prince Henry Lubomirski en Amour de la Gloire. Le comte de Parois avait justement un grand manteau de pourpre ; elle s'en sert pour draper son poète dont elle fait en un clin d'œil Pindare, Anacréon. ■ Madame et Mademoiselle de Bonneuil, en coiffure et en vêtements grecs, servaient le festin. On but du vin de Chypre et on mangea des raisins de Corinthe. D'ailleurs, malgré sa passion des vers qui fut grande et honorable, ce Lebrun-Pindare ou Anacréon était im vilain personnage, cœui sec, intelligence étroite et prétentieuse, d'une ignoble brutalité (il battait sa femme) et d'une égale servilité envers les puissants du jour, flat-
ŒuwM PoAiquêS de André Chéuisr, t. L B
ŒUVRES POÉTIQUES xvni
teur des nobles qui le pensionnaient avant de l'être de Robespierre et de Napoléon ; et jamais, après l'arrestation et le meurtre d'André Chénier, il ne prononça le nom de ce jeune homme qui l'avait considéré comme un maître et comme un ami. On l'aurait oublié depuis longtemps sans quelques-unes de ses épigrammes où il mettait plus de « lyrisme » que dans ses odes et qui sont restées attachées à leurs victimes, comme celle dont il a marqué La Harpe coupable d'irrévérence envers le grand Corneille. Né satirique, il était féru de l'Antiquité ^. Rivarol nous l'a peint entouré de ses chers Anciens « péchant à la ligne un mot dans l'un et un mot dans l'autre pour en composer des vers qui ne sont que mosaïque ». C'est im peu et même beaucoup, mais avec un autre sens de l'art, ce que fera son disciple André Chénier. Les idées de Lebrun sur la rénovation de la poésie, dont il avait le mérite de comprendre qu'elle était nécessaire, ne diffèrent pas sensible-
t. Il rétait au point que ses indignations même en étaient nourries. Dans le procès de séparation que lui intenta sa femme excédée de mauvais traitements, sa mère et sa sœur prirent parti pour la molheuTeiise ; et il ne craignit pas de lancer contre ces trois lemmes son ode à Némésis où on lit :
O Méléagre ! ainsi ton effroyable mère
Te dévouait aux feux qu'alluma sa colère ;
Ainsi l'horrible sœur d'Absyrthe massacré
Dispersait en lambeaux son père déchiré ;
Ainsi de Danaiis les filles exécrables
Au sang de leurs époux trempaient leurs mains coupable*.
Mais aucun d'eux n'a vu, dans ses derniers abois,
Épouse, et mère, et sosur, le frapper à la fois !